Réserves du Louvre : interview d’un(e) conservateur(trice) du département des antiquités égyptiennes (3)


Que pensez-vous de ce projet de délocalisation des réserves ?

La situation est tellement grave et inquiétante qu’elle occupe nos esprits en permanence. Et je peux vous assurer que ce n’est pas seulement le cas pour les conservateurs mais aussi pour toutes les personnes amenées à travailler en réserves, c’est à dire les documentalistes, les régisseurs, les restaurateurs et une bonne partie des ateliers du Louvre en rapport avec le montage et les mouvements des œuvres. En réalité, pour tous ces gens, le projet tel qu’il est présenté, c’est de la science-fiction, et plutôt de l’ordre du cauchemar, pas une science-fiction heureuse.
Nous ne savons absolument pas comment nous allons pouvoir mener à bien nos missions dans ces nouvelles conditions. Et vous savez que quand un employé est mis dans une situation qui entraine une dégradation considérable des conditions de travail et qu’il ne peut pas mener à bien ses missions, les risques psycho-sociaux sont à redouter. Le stress dû à la perspective de ces nouvelles conditions de travail est déjà permanent et l’anxiété règne dans les murs.

C’est la perspective de faire des déplacements à Lens qui vous gêne ?

La première chose à savoir, c’est que les agents du Musée du Louvre font de nombreuses missions et sont régulièrement en mouvement, précisément pour répondre à toutes les demandes de prêt d’œuvres.
Cela ne me gêne pas de dire que oui, ce sont les déplacements qui sont le problème majeur de ce projet. Pourquoi ? Les agents n’ont pas mission de perdre du temps dans les transports, nous sommes des équipes restreintes qui devons optimiser notre efficacité dans le travail. C’est le cas aujourd’hui où dans une même journée nous pouvons accueillir un chercheur, répondre à des courriers, participer à une réunion de la direction générale, et revoir un article, par exemple. La direction nous répond que nous allons travailler différemment. Nous savons que cela signifie tout simplement une diminution dramatique du contact avec les œuvres, en quantité et en qualité. Le projet tel qu’il se dessine ne prévoit pas un accès aisé aux collections. Le type de meuble de rangement (compactus) et le mode de consultation sur place sont à l’opposé de ceux que nous avons demandés, étrange résultat de la concertation affichée. Il est évident, en dehors même de la simple question du transport, que l’accessibilité va diminuer. Or, la fréquentation quotidienne des œuvres constitue le cœur du métier dans les musées, pour les conservations, comme pour les historiens de l’art que nous recevons et guidons dans les collections. Nos outils de base sont l’œil et le cerveau. Tout le reste ne fait qu’en découler et ne peut y suppléer.

Vous ne croyez pas aux améliorations qu’on vous promet ?

La direction annonce des révolutions formidables dans le mode de fonctionnement des conservations. On nous parle de chantiers des collections, on nous parle de décontamination... Ces opérations toutes intéressantes qu’elles soient sont des opérations ponctuelles, des événements exceptionnels, et on ne peut s’en servir comme argument pour écraser le mode de travail normal et régulier d’un musée. De même, il a été dit dans la tribune du président-directeur sur votre site qu’au lieu de simplement stocker, la nouveauté allait consister à « photographier, numériser, et mettre [les œuvres] à disposition des chercheurs ». Nous sommes bien heureux d’apprendre que nous ne le faisions pas auparavant ! Et enfin, l’autre révolution serait une recherche « plus seulement au « fil de l’eau » » mais « selon une logique de projet ». Or, s’il est vrai qu’aujourd’hui des recherches sont menées en « mode projet » avec des recherches de financement et des partenariats multiples, ce serait manipuler les esprits que de faire croire que cela représente la majorité de la recherche sur les collections. J’y reviens : la plupart du temps c’est l’œil et le cerveau de l’historien de l’art qui sont les outils de la recherche.

Pourtant, la question de l’inondation possible n’est pas nouvelle ?

Depuis l’alerte du risque d’inondation de 2002 qui a grandement frappé tous les esprits, la réflexion sur la réorganisation du travail au Louvre a pris une mauvaise direction. Premièrement, il aurait fallu immédiatement poser comme principe que le maximum d’œuvres devait rester sous le toit du palais, ceci afin de maintenir des conditions de travail économiques et optimales. Nous l’avons dit dans les conseils d’administration. Dès le début nous avons ressenti une forme de résistance. La direction a organisé de grands plans d’évacuation des œuvres (le PPRI Plan de Prévention des risques d’inondation) que nous avons bien évidemment accompagné. Au département égyptien, nous avons remonté une grande quantité d’œuvres dans les salles. Nos fameuses « cavernes d’Ali Baba » ont donc été rendues visibles pendant quelque temps sans que cela suscite une émotion particulière. C’est le président-directeur de l’époque qui nous a enjoint de redescendre ces œuvres dans les réserves inondables. Et dans le même temps, le projet de nouveau département des Arts de l’Islam s’insérait dans la partie la plus profonde et la plus inondable du palais ! Tout cela est incohérent. Aujourd’hui encore, nous sommes en train d’installer une bibliothèque de quatre départements, dans une zone inondable alors que ces bureaux étaient parfaitement adaptés pour loger une conservation par exemple, et les livres auraient pu regagner l’étage noble en sécurité. Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela nous inquiète et nous choque car nous sommes parmi les premiers à être sensibles au risque d’inondation.
En 2008, le ministère de la Culture a procédé à un appel à projet pour sauver toutes les œuvres en zone inondable dans les musées riverains de la Seine. Cet appel à projet était destiné aux communes qui étaient désireuses de participer par la cession d’un terrain destiné à un grand centre de conservation. J’étais très choqué(e) par cet appel et je pense que je n’étais pas le(la) seul(e). En effet, c’est à l’État de sauver son patrimoine. Avec le choix de Cergy-Pontoise et les remous politiques dont la presse s’est fait l’écho, et aujourd’hui avec celui de Liévin, on voit la perversion de ce mode de fonctionnement. Le musée du Louvre aujourd’hui va se trouver lié à un nouveau partenariat avec une région.
Le fait pour le musée de devenir établissement public avait pour but d’augmenter son autonomie. Aujourd’hui il se trouve lié par des partenariats qui rognent largement ses marges de manœuvre. Ces nouveaux partenaires qui participent au financement comptent en retirer un bénéfice, et les financeurs deviennent des décideurs. L’autonomie du musée du Louvre se trouve rognée à chaque nouveau partenariat. Un nouveau centre de conservation avec des financements croisés va rendre les missions du Louvre ingérables.

Qu’auriez-vous proposé ?

Depuis le début, les équipes de conservation ont la solution mais on ne les écoute pas. Ce qu’on a vécu en 2002 est toujours vrai. La priorité absolue devrait être de reloger en espaces non inondables le maximum d’œuvres sous le toit du palais, une option que la direction n’a jamais retenue. Je pense que la place existe pour toutes les séries de taille petite et moyenne – je parle pour les départements archéologiques et les objets d’art.
Reste la question des grands formats, et encore plus des hors gabarits. Tous mes collègues le pensent et l’ont dit, il y a nécessité à trouver un espace externe. Mais celui-ci doit dépendre exclusivement du ministère de la Culture et de la Communication. C’est fondamental. Il doit se trouver en région parisienne. La recherche qui a été menée sur dix-sept sites dont on ne connaît d’ailleurs pas les tenants et les aboutissants a été menée sur la base de l’appel à projets auprès des communes ! Or, il y a 7000 m2 de bureaux disponibles dans l’hôtel de la Marine place de la Concorde. Or il y a l’édifice de l’ancien musée des Arts et Traditions Populaires dont une étude chiffrée aurait été faite pour sa réhabilitation qui de toute façon devra être prise en charge par l’État – y compris le désamiantage, qui est une opération aujourd’hui bien mieux maitrisée qu’il y a dix ans. Pour ma part, les ATP me font rêver à un grand centre ouvert aux étudiants et aux chercheurs avec un maximum de réserves visitables sous vitrines. Rappelons que c’était déjà un musée. Deux amphithéâtres permettraient d’en faire un lieu de colloques et de cours. On nous dit que les hors gabarits n’y entrent pas. Si c’est le cas il faut une solution spéciale pour ces objets pour lesquels la distance pose moins de problèmes puisque par définition ils sont peu nombreux.
Tous ces avantages, on ne les trouvera pas à Liévin où les œuvres seront cachées aux yeux de ceux des intéressés, ce qui n’est absolument pas le cas aujourd’hui au Louvre où on travaille dans de bonnes conditions. Or c’est le regard des visiteurs, des historiens et des étudiants qui font vivre les œuvres. Cachées, elles meurent, c’est un(e) archéologue qui vous parle.
La direction désire mener un grand projet de refonte des salles. C’est impossible à faire sans avoir les œuvres sur place. Je reviens à ce que j’ai dit à propos du mode de management qui met les personnels dans des injonctions contradictoires. On ne peut pas tout mener de front. Il y a depuis une quinzaine d’années une grave dérive de fonctionnement, pas seulement du musée du Louvre mais de quasiment tous les musées nationaux en établissements publics. Pour quelles raisons ? Le ministère souhaitait progressivement avec l’autonomisation de ces établissements se dégager d’un poids financier. La recherche de fonds propres, le nouveau mode de fonctionnement ont placé les directions dans des situations paradoxales de pouvoir quasi absolu et de soumission aux pressions de toutes sortes. Or, le bien public, les trésors de la Nation doivent faire l’objet de garde-fous. Les conservateurs du patrimoine agents du ministère devraient être ces garde-fous. Et l’organisation de ces établissements devrait être équilibrée dans ce sens. On voit aujourd’hui ce que cela donne : un dysfonctionnement managérial majeur – pour parler comme eux.

Propos recueillis par Didier Rykner


Didier Rykner, jeudi 25 juin 2015





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