Réserves du Louvre : interview d’un(e) conservateur(trice) du département des antiquités égyptiennes (1)


Vous n’avez que des habitudes et des prérogatives comme le dit le président-directeur du Louvre ?

C’est une marque de mépris et une insulte collective. Il veut nous faire passer pour des bernard l’ermite qui ne bougent pas de leur rocher, mais c’est faux. Le fait qu’il dise à La Voix du Nord qu’il suffit d’appuyer sur un bouton pour aller dans les réserves et qu’il se demande « pour y faire quoi ? ». Venant d’un directeur du Louvre, c’est plutôt étonnant. Un petit recyclage s’impose me semble-t-il.

Qu’est-ce qui vous paraît nuisible dans ce projet ?

Dans l’ordre des dangers décroissants, d’abord celui pour le patrimoine d’un transport massif de collections (il s’agit de 230 000 objets et œuvres d’art diverses). Il suffirait de ne bouger que ce qui est accessible à la crue, c’est à dire 8600 m2 sur 14 000 m2 de réserves dans le Louvre actuellement. L’impératif de la crue a servi de prétexte pour élargir ce programme à des collections qui ne sont pas menacées. Dans le même ordre d’idée, les déplacements permanents qui seront induits par ce très grand éloignement représenteront une menace constante pour l’intégrité des collections. Il faudra 200 km pour faire ce qu’on fait aujourd’hui en 200 m au sein du palais. C’est une règle de bon sens.
Deuxième danger et non des moindres : nous n’aurons plus les moyens – la communauté scientifique en général, pas seulement les conservateurs – de mener à bien les travaux de recherche qui font l’honneur de ce musée depuis deux siècles. La recherche implique la consultation régulière des sources que sont les collections, en lien direct avec les documentations et bibliothèques présentes dans le musée.

Mais la bibliothèque va partir à l’INHA et elle ne sera plus dans le musée…

Les fonds de bibliothèque concernant l’art égyptien et l’art oriental ne sont pas concernés, pas plus que l’art islamique à ma connaissance. Et pour les autres départements il reste de belles bibliothèques dites de proximité qui sont très complètes et qui pemettent de travailler. Par ailleurs, les grandes bibliothèques se trouvent à Paris. A ma connaissance, la bibliothèque nationale n’a pas encore déménagé à Liévin.

D’autres inconvénients ?

Il y a également un dommage financier. Il est évident que cette très grande distance va induire des frais de fonctionnement très élevés, beaucoup plus que ce qu’ils sont actuellement, particulièrement choquants dans les circonstances de crise actuelle. C’est une question de bon sens élémentaire.
Ce sont les principaux griefs, mais il y a aussi le pied de nez à la conférence sur l’écologie : transporter des collections sans arrêt par la route, ce n’est pas ce qu’il y a de mieux dans ce domaine. On peut dire que l’argent d’Abu Dhabi, dans cette opération, est littéralement gaspillé.

N’est-ce pas encore plus grave pour les archéologues ?

Le dommage est d’autant plus grand pour les départements archéologiques qu’ils travaillent sur des séries numériquement très importantes, que ce travail implique des comparaisons constantes entre les éléments de ces séries et que l’on ne peut pas commander tel ou tel objet étudié comme on le ferait d’une pizza.
Le fond du problème est politique : Daniel Percheron, l’actuel président du Conseil régional du Nord-Pas-de-Calais, pour des raisons électorales, souhaite faire venir le musée du Louvre sur ses terres. Le patrimoine n’a qu’à se soumettre.

Ce que dit Jean-Luc Martinez c’est que les réserves au Louvre sont sales et mal tenues et qu’elles seront plus facilement accessibles à Liévin…

Jean-Luc Martinez cite pour cela les réserves du département des Antiquités Grecques et Romaines dont il était directeur pendant dix ans. Il sait de quoi il parle sans doute... Quant à l’accessibilité, à ma connaissance tous les objets des réserves dans le palais sont aisément disponibles pour tous les chercheurs qui en font la demande.

Mais hors du palais, avez vous beaucoup de réserves ?

Non, le département des Antiquités Égyptiennes a très peu de choses, essentiellement des moulages, des estampages, et quelques momies.

Mais le risque de crue est réel…

Il y a effectivement un risque statistique de crue centennal, ce qui ne signifie pas que la crue arrivera automatiquement au cours du siècle. Il faut bien entendu y faire face, mais de manière censée et raisonnable. Tout d’abord monter dans les étages ce qui peut l’être. L’ancien appartement de fonction du président sert actuellement de magasin d’habillement pour les gardiens. Il serait peut-être plus judicieux de le transformer en réserves. L’ensemble des appartements de fonction actuellement dans le pavillon de Flore pourrait d’ailleurs recevoir la même affectation ! S’il est normal que les personnes concernées pour des raisons de service soient logées tout près du musée, dans les circonstances actuelles il est illogique que le Louvre conserve des appartements de fonction.
La deuxième piste, c’est de trouver un lieu d’accueil pour les réserves en danger qui soit dans Paris ou juste à côté, de façon à préserver toute la souplesse d’utilisation et de consultation des collections concernées. Nous avons évoqué dans notre lettre à la ministre la réaffectation de l’ancien musée des Arts et Traditions Populaires, au Bois de Boulogne, nous n’avons reçu aucune réponse à ce sujet. D’autre part, nous ne savons toujours pas ce qui se passe à l’hôtel de la Marine qui a failli être affecté au Louvre. Une partie des réserves à cet endroit, ce serait une idée à explorer.
L’idéal dans l’absolu serait que l’on puisse créer à l’hôtel de la Marine, ou même au Musée des ATP, des réserves visitables, qui permettraient de répondre au vœu de Jean-Luc Martinez de rendre accessible la majeure partie des collections publiques, ce à quoi Liévin ne répondra en aucune façon, quoi qu’il en ait dit dans son interview à La Voix du Nord, en trompant par là le public.

Ces réserves ne seront donc pas accessibles au grand public ?

Non, puisque ce seront des réserves traditionnelles. Elles sont censées, nous dit-on, accueillir dans les meilleures collections possibles les conservateurs et les membres de la communauté scientifique en général. C’est-à-dire que tous les chercheurs qui actuellement se répartissent entre toutes les réserves du Louvre vont se trouver concentrés à un seul endroit. Il ne faut pas être grand physicien pour comprendre que cela va boucher.
On va avoir affaire à une structure autonome de fait, avec un directeur en propre, géré par des techniciens, ce qui aboutira à la perte de contrôle de ces collections par les conservateurs qui en sont pourtant les responsables légaux. Cette situation est hélas déjà en vigueur pour les réserves du MUCEM à Marseille où les conservateurs doivent demander l’autorisation et un rendez-vous pour voir leurs collections.
On a l’impression d’être en plein dans l’exception française. Beaucoup de musées qui avaient externalisé les réserves les rapatrient : le British Museum par exemple. Le musée de Berlin, celui de Vienne aussi font actuellement face à de grandes difficultés.

Propos recueillis par Didier Rykner


La Tribune de l’Art, mercredi 10 juin 2015





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