Réserves du Louvre : interview d’un(e) ancien(ne) conservateur(trice) d’un département archéologique


Vous me montrez l’interview de Jean-Luc Martinez publié par Connaissance des Arts et vous souhaitez pointer des approximations.

Tout à fait. Prenons point par point : quand il dit qu’ « il y a régulièrement des fuites d’eau qui menacent la conservation des œuvres à cause du niveau d’hygrométrie », c’est une généralisation. En réalité, c’est très ponctuel, et ce n’est pas spécifique aux réserves du Louvre : cela peut arriver dans n’importe quelle réserve moderne, par exemple à cause d’une conduite de climatisation défectueuse.
Dire qu’il est impossible de conserver des « papyri, terres cuites ou marbres » dans un même lieu, est faux ; ce n’est pas quelque chose d’extraordinaire : on peut avoir des meubles adaptés à la conservation de chaque type de matériau. Il est rare que les réserves dans les autres musées soient divisées totalement en espaces spécialisés.
De même, il est erroné de dire que les bronzes gréco-romains sont entassés dans des placards et non accessibles aux chercheurs. Ils ont toujours été parfaitement accessible aux chercheurs.
On ne peut pas dire non plus que le site de Liévin est mieux adapté au déplacement des œuvres car plus proche de Francfort que la région parisienne. C’est faux : le temps de routage, est équivalent avec la région parisienne, tout le monde peut le vérifier sur Google Maps.
Par ailleurs, quand Jean-Luc Martinez dit que : « l’intérêt du projet de Liévin est de s’adosser au Louvre Lens qui donne à ces réserves une « masse critique » à l’établissement, je me demande ce que cela veut dire. L’établissement c’est le Louvre Lens ? Il faut une « masse critique » au Louvre-Lens ?
Enfin, quand il parle de la création éventuelle d’un centre de consultation épigraphique et d’un centre de documentation sur les techniques de la sculpture, on se demande quel est le rapport avec le départ de 230 000 œuvres ! Ce sont deux petites opérations qui ont pour objectif de prouver que la discussion existe au Louvre. On sent qu’il y a derrière cela tout un staff à l’œuvre pour fournir des arguments, mais ils sont absurdes.

Qu’est-ce qui vous paraît le plus scandaleux ?

Il y a la question de la conservation, la question de la logistique, tout les points que mes collègues ont soulevé dans la pétition. Ce qui me touche le plus, personnellement, c’est la destruction d’un éco-système en milieu muséal dans lequel l’accès aux œuvres est fondamental pour que la recherche puisse se développer. Tout le monde va devoir prévenir à l’avance, il y aura des délais, des refus, la logistique va être très compliquée. Le propre de la recherche dans les musées, c’est qu’elle est axée sur la matérialité de l’œuvre. C’est tout simplement la fin de l’accès direct et facile aux œuvres. C’est une expérience unique, comme l’est aussi la confrontation avec d’autres œuvres et la possibilité de travailler à plusieurs devant les œuvres. Photographes, restaurateurs, conservateurs, étudiants... Comment va-t-on faire ? Il y a un livre de sociologie qui s’appelle Les décisions absurdes, c’est exactement aux cas qui sont traités dans cet ouvrage que cette situation me fait penser.

Pour vous qui êtes désormais chercheur(euse) extérieur(e) au Louvre, qu’est-ce que cela veut dire ?

J’ai réalisé il y a quelques années un catalogue de collection que je ne pourrais plus faire si ce projet est mis en œuvre. Au lieu d’aller au Louvre passer une journée, je devrais chaque semaine programmer un déplacement à Liévin pour un temps de trajet beaucoup plus long. Un voyage par semaine à Liévin serait difficile à assumer. Il y aurait des coûts supplémentaires importants, peut-être assurés par mon institution actuelle, mais cela ne faisant pas partie de ses programmes, il n’y a rien de sûr. Je m’imagine arriver en Europe dans un grand musée, voir une partie de la collection, et qu’ensuite on me dise qu’il faut prendre le train pour aller à 200 km, ce qui implique un séjour de deux ou trois jours. Et puis il y a aussi la coupure que cela engendrera avec les responsables des collections. S’il y a une question à poser, un état de conservation à signaler, une découvete, un avis à donner, ce ne sera pas possible immédiatment, il n’y aura pas d’échange possible, alors que cette pratique est indispensable à l’exercice de la recherche.

Vous en parlez avec vos collègues étrangers ?

Je n’en ai pas encore eu l’occasion, mais je remarque que les noms de collègues étrangers qui figurent dans la pétition ne sont pas des moindres. Je ne connais pas une personne dans la profession qui soit favorable à cette opération. Les seules raisons pour être d’accord ce sont des raisons politiques. Des raisons professionnelles, il n’y en a pas.
L’avis des conservateurs du Louvre qui sont de grands professionnels reconnus, des chercheurs ayant souvent ne renommée internationale, n’est pas pris en compte quand il s’agit de penser leur collection. Cela veut dire que le patrimoine est à la merci de décisions politiques, sans consultation des gens les mieux placés, qui connaissent les collections.
On aura des réserves très normalisées, gérées par des régisseurs sur place, une gestion de stocks. On va détruire aussi une certaine histoire du Louvre car les réserves sont souvent classées selon une démarche intellectuelle d’histoire de l’art, une vision savante des objets, ils ne sont pas classés par taille ou par numéro d’inventaire. C’est un classement pensé, dont je me demande comment on va pouvoir le reproduire dans les compactus de Liévin.

Y-a-t-il d’autres points que vous voulez signaler ?

J’ai fait plusieurs déménagements de collection quand j’étais au Louvre, dont un précisément pour évacuer des œuvres menacées par la crue éventuelle. D’expérience, je peux dire que dans tout déménagement il y a des pertes. Pertes de matière, pertes de stabilité de l’œuvre, pertes de l’informations sur l’œuvre, peut-être en quantités infimes, peut-être pas directement visibles, mais réelles.
A chaque déplacement d’œuvres, il faut un constat d’état au départ, et un à l’arrivée. Pour le dépassement à Liévin. Il y en aura donc deux multiplié par 230 000. On imagine le temps et les équipes que cela va mobiliser. A moins qu’il n’y ait pas de constats d’état, et ce serait encore plus grave.
Et puis, qu’en est-il du récolement décennal qui a mobilisé énormément de monde dans les équipes du Louvre, dont des conservateurs, et qui était l’objectif prioritaire pendant plusieurs années ? Il sera entièrement à refaire.
Enfin, Une autre chose me gêne : cette accusation de parisianisme qui transforme ce refus, basé entièrement sur une expertise professionnelle, en une espèce de dédain pour Liévin, ce qui est un argument de très mauvaise foi. Ça me rappelle l’époque où Jacques Chirac voulait faire entrer les arts africains au Louvre, et où les conservateurs qui n’étaient pas d’accord, pour des raisons purement muséographiques, se sont vus taxés de racisme. Il y a toujours cette politique de la mauvaise foi. Il y a aussi cette image du conservateur relayée par les médias, qui serait une espèce de réactionnaire égoïste. C’est insupportable. Où va le patrimoine si, à chaque fois qu’on s’oppose à des décisions qui le menacent, on nous fait des procès d’intention ?

Propos recueillis par Didier Rykner


La Tribune de l’Art, lundi 8 juin 2015





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