Réponse de Monsieur Jacques Philippon à notre article sur la destruction du château d’Hardinghen


Monsieur,

Dans un dernier numéro de La Tribune de l’art vous mettez (une fois de plus…) gravement en cause « les services de l’Etat » concernant l’affaire de la malheureuse démolition du château de la Trésorerie à Hardinghen (Pas-de-Calais).

Une simple enquête basée, comme tout journaliste devrait le faire, sur un recoupement et une vérification des informations auprès de nos services aurait permis d’avoir une vision des choses plus modérée et moins caricaturale de l’événement que vous décrivez. Je vous demande au titre du droit de réponse de bien vouloir publier ce rectificatif.

Dès que j’ai été averti (par un voisin) de la possibilité de démolition du château, j’ai immédiatement adressé un courrier au maire de la commune le 19 juin 2006 (soit le jour même) lui demandant d’intervenir. Par ailleurs, j’ai immédiatement contacté le propriétaire et je me suis rendu sur place le 28 juin 2006 avec mon adjoint. Le propriétaire a été informé d’une procédure de protection à venir (délégation permanente de la Commission régionale du patrimoine et des sites) et a accepté oralement de suspendre toute démolition.

Un rapport exhaustif a été produit dès le 28 juin 2006 et adressé à l’inspection générale des monuments historiques à Paris (et en sous préfecture). Parallèlement, j’ai demandé à ce qu’un dossier de recensement pour proposition d’inscription au titre des monuments historiques soit effectué par mes services, ce qui a été fait dès le 7 juillet 2006.

Le propriétaire ne tenant pas sa promesse a profité de l’été pour démolir le château dès le tout début du mois d’août voire fin juillet.

Je ne peux que regretter profondément la destruction de ce patrimoine mais je dois ajouter que le ministère de la culture et de la communication a fait tout ce qui était légalement possible selon la réglementation en vigueur et dans des délais tout à fait remarquables.

Je rappelle que le château ne jouissait d’aucune protection au titre des MH (les propriétaires précédents n’ayant jamais rien demandé), que lors de ma visite de juin 2006 tout l’intérieur avait été littéralement vidé (sans que personne n’ait prévenu nos services !!, ce qui peut paraître surprenant dans un village).

Ce dernier élément ne plaidait d’ailleurs pas en faveur d’une instance de classement considérant l’état déjà extrêmement délabré des bâtiments et la disparition totale des lambris, des boiseries et même des dalles des sols.

Le château enfin n’était pas dans un périmètre de protection de monument historique existant (abords), ni dans une zone spéciale de protection (ZPPAUP ou autre). Dans ce cas, la commune comptant moins de 10 000 habitants, et en application du Code de l’urbanisme (articles R 430-1 à 27), il n’y a pas de permis de démolir à solliciter, ni d’avis de l’architecte des bâtiments de France à obtenir.

Je ne pense pas qu’on puisse donc parler de « complicités » de nos services, ce qui relèverait probablement de la diffamation.

Je vous prie d’agréer, monsieur, l’expression de mes salutations distinguées.

Jacques PHILIPPON
Conservateur régional des monuments historiques


Nous réagissons ici à la réponse de Monsieur Jacques Philippon.

Il est exact que je n’ai pas contacté les services mis en cause pour m’informer des modalités de cette destruction, car ce qui m’a paru le plus important ici est le résultat, c’est-à-dire la destruction effective du château, alors qu’il est évident qu’il aurait mérité une protection qui, au vu des photos, aurait dû probablement être le classement, et non l’inscription.

Je reconnais cependant que les démarches faites par Monsieur Philippon, qu’il décrit en détail, prouvent qu’il a effectivement tenté de sauver le château, et que le terme de complicité est certainement faux. Internet permettant cette manipulation, je supprime bien volontiers la phrase incriminée.

Il reste que cette affaire montre que la protection du patrimoine en France est, et de loin, très insuffisante, et que c’est bien l’Etat ici, à défaut de ses services, qui est à mettre en cause. D’abord parce qu’on comprend mal comment un château de cette qualité peut rester sans aucune protection, même si les propriétaires n’ont rien demandé. La loi sur le classement précise que celui-ci peut être demandé par « le propriétaire, l’affectataire, un tiers intéressé (collectivité locale, association…), le préfet de département ou de région, l’administration centrale ou régionale du ministère chargé de la Culture ». Donc, la DRAC pouvait parfaitement demander son classement.

Il existait une manière légale de sauver ce bâtiment lorsque la DRAC a été informée de sa prochaine destruction : lancer une instance de classement, ce qui ne nécessitait pas l’accord du propriétaire et permettait de protéger pendant un an l’édifice à titre conservatoire. Affirmer que cette instance ne serait pas pertinente « considérant l’état déjà extrêmement délabré des bâtiments et la disparition totale des lambris, des boiseries et même des dalles des sols », c’est accepter d’être mis devant le fait accompli. Au contraire, cette destruction des décors aurait dû inciter à mettre en œuvre toutes les possibilités pour contrecarrer les projets du propriétaire. Un classement d’office était alors tout à fait envisageable, comme la loi le permet. Informer le propriétaire de la procédure à venir, sans avoir aucun moyen de l’empêcher de mener à bien son funeste projet, semble bien insuffisant comme en témoigne le résultat final.

Qui est responsable du code de l’urbanisme, sinon l’Etat ? Qu’on puisse détruire un château, même non inscrit ou classé, sans permis de démolir et sans avis de l’architecte des bâtiments de France, sous prétexte qu’il est situé dans une commune de moins de 10.000 habitants et qu’il n’est pas situé dans un périmètre de protection, prouve que la loi est insuffisante et notre patrimoine bien mal défendu. Cela devrait en tout cas susciter un débat auquel j’invite tous les acteurs du patrimoine et tous les lecteurs de La Tribune de l’Art à participer.

Pour conclure, Monsieur Philippon souligne que je mets en cause « une fois de plus » les services de l’Etat. Il est vrai que le département du Nord a été assez souvent l’objet d’articles polémiques de La Tribune de l’Art. Mais que faire d’autre, lorsqu’un château du XVIIIe siècle est détruit, lorsque les œuvres d’art - dont un tableau déposé par l’Etat - d’un hôpital sont menacées de vente (voir article du 13/6/05) ou quand le chœur d’une église et son retable baroque demeurent en ruine depuis la guerre sans que la restauration nécessaire soit jamais entreprise (voir article du 4/2/04). Dans ces deux derniers cas, d’ailleurs, j’avais contacté Monsieur Philippon et fait part de ses réactions. Il est évident que, dans le contexte actuel, le travail des conservateurs régionaux des monuments historiques ne doit pas être simple et que certains peuvent se sentir offensés par des articles mettant le doigt sur des affaires pour lesquels beaucoup tentent d’agir, parfois sans grands moyens. Il n’est pas dans mon intention de blesser qui que ce soit. Mais ce sujet est trop important pour qu’on se contente de constater les dégâts.


Didier Rykner, mercredi 22 novembre 2006





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