Le Petit Palais revient de loin. Dans les années 1980, la Mairie de Paris avait fortement envisagé de le vider de ses collections, de mettre celles-ci en caisse et de l’affecter à d’autres usages. Fort heureusement, il n’en fut rien, et après plusieurs années de travaux, le musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris rouvrira ses portes le samedi 10 décembre. Ses collections permanentes, conformément à la nouvelle politique de la capitale, seront ouvertes gratuitement au public (mais les expositions demeureront payantes).
La grande réussite réside dans la réhabilitation totale du bâtiment construit par Charles Giraud pour l’exposition universelle de 1900* (ill. 1). Celui-ci avait gagné le concours commun au Grand et au Petit Palais, mais l’attribution à un seul architecte des deux édifices fit scandale, et il se contenta de coordonner le chantier du Grand Palais, dû à Henri Deglane, Louis Louvet et Albert Thomas tout en restant l’unique maître d’œuvre du Petit Palais.
Avec le temps, comme beaucoup d’autres musées, ce dernier subit de nombreuses modifications, souvent malheureuses. On oublie aujourd’hui qu’une première tranche de travaux avait permis de décloisonner, au début des années 1990, les galeries Nord et Sud. On avait pu alors redécouvrir la qualité de leurs espaces et de leurs peintures décoratives, si typiques de la Troisième République (ill. 2). Mais le jardin n’était plus accessible, ses bassins avaient été cimentés, les surfaces d’exposition étaient trop petites. Surtout, le bâtiment connaissait de graves problèmes architectoniques. Une rénovation générale, qui permettrait la mise aux normes du bâtiment et la création des lieux aujourd’hui réputés indispensables à un musée moderne (un espace d’accueil, une librairie, un restaurant, l’inévitable auditorium [1]…) était nécessaire. Le cabinet Chaix et Morel, a été désigné en 1998. Les travaux ont commencé avec retard, en janvier 2001, comme il se doit sur tous les chantiers de ce type. Le résultat est aujourd’hui visible, et il est réussi. On n’en dira pas autant de l’aménagement des collections.
La propagande a si bien fonctionné qu’on peut lire ici ou là des affirmations très surprenantes, qui prennent de larges libertés avec les faits.
Ainsi, selon Gilles Chazal, directeur de l’établissement, dont les propos sont rapportés par Connaissance des Arts de décembre : « Nous ne montrons hélas qu’une seule toile de Gustave Doré, alors que nous en possédons trois. Il est vrai qu’auparavant nous n’en montrions aucune… » Cette affirmation est fausse : les visiteurs du musée se rappellent parfaitement y avoir vu naguère quatre toiles monumentales de Doré. Selon Le Monde, les collections permanentes étaient, auparavant, « mal présentées, quand elles [n’étaient] pas invisibles ». La présentation était certes austère mais les collections permanentes ont toujours été accessibles. Dans le même article, on lit également que le musée possède « un fonds d’icônes slaves exceptionnel ». Il s’agit de la collection Cabal. Le Louvre, en 1988, a acquis les trois plus importantes. Le Petit Palais en a acheté deux pour plusieurs millions de francs et le reste de la collection, importante en nombre mais de qualité moyenne selon les spécialistes, a été léguée au musée… Celui-ci s’est ainsi enrichi d’une collection sans aucun rapport avec son fonds pour un prix non négligeable et qui passe pour une « importante donation ».
Visitons maintenant le Petit Palais pour passer en revue les échecs et les rares réussites de cette muséographie.
Après être entré dans le hall central, on pénètre naturellement dans la nef de gauche, la galerie nord. Cet espace magnifique, où la lumière entre à flot, était fait pour accueillir de la statuaire, ce qui était le cas avant la fermeture. Par chance, les collections de la Ville de Paris sont extraordinairement riches en sculptures du XIXe siècle [2], dont des fonds Carpeaux et Dalou exceptionnels. C’eût été trop simple. Cet espace est presque entièrement vide (ill. 3). On peut y voir, placés dans des vitrines de verre, sur des socles longilignes, quelques dizaines de vases ou d’objets art nouveau. Une telle présentation est un contresens absolu : le nombre d’œuvres est ridiculement réduit et celles-ci ne se prêtent pas à être exposées ainsi. L’art nouveau est exubérant et multiple. Il appelle la richesse, le foisonnement, sûrement pas cette mise en scène aseptisée, qui fait passer la galerie pour le rayon luxe d’un grand magasin, renvoyant les fonds de sculpture (ou ce qui en reste) aux petites pièces du rez-de-chaussée.
La galerie suivante, où commençaient avant la rénovation les grandes expositions, est à nouveau un succès architectural. Hélas, l’accrochage n’en exploite pas les possibilités. Les sculptures qu’on y voit sont clairsemées. La présentation des peintures ne répond pas à une logique évidente, sinon celle de juxtaposer des grands formats. Courbet est disposé en rang d’oignons face à Fernand Pélez. S’il est normal que ce dernier soit montré, le rapprochement des deux (un génie et un peintre anecdotique) nuit à l’un et à l’autre [3]. Puisque la muséographie n’est pas chronologique et multiplie les confrontations entre les techniques, choix affirmé fortement pas Gilles Chazal, rien n’empêchait de réunir les chefs-d’œuvre du XIXe. On s’attendait, par exemple, à trouver ici le sublime Paysage italien de Géricault.
Certains grands formats sont franchement laids (le Cazin, le Steinlein), alors que d’autres, plus intéressants, sont absents. Auparavant, le Petit Palais proposait une alternative aux choix d’Orsay avec des romantiques tardifs (la Mort de la Vierge d’Hippolyte Lazerges, les Gustave Doré [4]), de grands formats académiques (La Pentecôte de Charles Gleyre, le Christ en Croix de Léon Bonnat) et un ensemble de portraits mondains autour de 1900, typiques de l’image de Paris. Un grand nombre de ces œuvres auraient pu trouver leur place, en densifiant la présentation pour retrouver un esprit « Salon », qui se justifierait parfaitement pour ce genre de tableaux.
Passons maintenant dans les salles parallèles, de la donation Tuck, consacrées au XVIIIe siècle. Les boiseries ont heureusement été conservées et les peintures sont accrochées sur les panneaux comme elles l’étaient avant. En revanche, les vitrines centrales, cubiques, en bois et en verre, d’une grande banalité (ill. 4), sont un non sens complet. Il est invraisemblable que le Petit Palais se soit débarrassé de ses anciens meubles de présentation, contemporains de l’installation d’origine, dont le style s’accordait bien à celui du XVIIIe. Quelques-uns ont été récupérés par le Musée Carnavalet, les autres semblent avoir disparu. On aimerait connaître leur sort, et savoir pourquoi il était nécessaire de payer de nouvelles vitrines modernes qui ne s’harmonisent pas avec l’ensemble [5]...
Les grandes rotondes où se trouvent les escaliers menant au rez-de-chaussée sont désespérément vides. Cela relativise les plaintes de Gilles Chazal affirmant qu’il ne peut exposer davantages d’objets.
Les salles dédiées aux expositions temporaires occupent toute la partie droite du bâtiment, coupant celui-ci en deux, alors qu’il était construit pour permettre un parcours circulaire. Les expositions, se voient ainsi attribuées quelques-uns des meilleurs espaces du musée renvoyant la plus grande partie des collections à l’étage inférieur [6].
Le jardin, dont la restitution semble très belle, étant curieusement fermé aux journalistes lors de l’inauguration, dirigeons-nous à présent vers le rez-de-chaussée, [7] l’une des grandes nouveautés puisque ce niveau est pour la première fois consacré (en partie) à la présentation des collections. Il faudra cependant renoncer ici à une visite logique. L’espace est labyrinthique et la disposition des objets totalement erratique. L’absence de chronologie peut, à la limite, être défendue. Encore faudrait-il que l’accrochage traduise au moins une idée. On n’en trouvera pas l’ombre d’une. Le visiteur moyen sera complètement perdu. On passe d’un siècle à l’autre, d’une technique à une autre sans aucune cohérence et certains ensembles sont disséminés sur plusieurs endroits [8]. Les chefs-d’œuvre sont souvent mal accrochés : par exemple les deux tableaux troubadours d’Ingres, à peine visibles à droite et à gauche d’une fenêtre, ne sont pas accessibles : une estrade en empêche l’accès et on ne peut les voir que latéralement. Ils sont réduits à l’état d’objets décoratifs.
Au détour d’une salle, on retrouve enfin le Paysage de Géricault dont nous regrettions l’absence au premier étage, dans un espace, sombre, étroit et sans recul. Une maquette du décor de Chassériau pour Saint-Philippe-du-Roule est, elle, absolument invisible derrière sa vitrine réfléchissante.
Un peu plus loin, les quatre panneaux d’Edouard Vuillard pour la bibliothèque du Dr Vaquez sont protégés par des vitres dont la taille n’est même pas adaptée à celle des tableaux : les importants reflets et les points de jonction du verre qui « coupent » les compositions en perturbent gravement la vision. La présentation sous verre est également le lot des primitifs, eux aussi à peu près complètement invisibles, et des icônes.
On comprend d’autant moins ce luxe de précautions sécuritaires, bien inutile, quand certaines sculptures ou objets d’une fragilité insigne (par exemple l’admirable Saint Sébastien de Pierre Puget en terre cuite - ill. 5, ou un épi de faîtage du XVIIe siècle - ill. 6) sont posés sur des socles simples, à hauteur d’homme, sans aucune protection.
Terminons, malgré tout, sur une note positive. Certains espaces du rez-de-chaussée sont réussis, comme les parties Renaissance et Antiquité, où les vitrines sont plus harmonieuses et se marient mieux à leur environnement que celles du premier étage. La taille des salles et même le parcours un peu chaotique ont un certain charme, ainsi que les vues que ménagent les fenêtres sur les jardins alentours.
Saluons surtout le respect des tableaux, restaurés et nettoyés a minima de manière tout à fait satisfaisante. On a également su résister à la tentation de la campagne de réencadrement, souvent coûteuse et inutile [9]. A l’avenir, rien n’empêchera d’améliorer la présentation, de mettre en œuvre un vrai projet scientifique et muséographique, puisque le bâtiment n’est pas figé. Mais il faut tout de même regretter ce temps et cet argent perdus et se pencher sur les raisons d’un tel échec. Il est dû à la conjonction de deux volontés : celle des architectes, qui ont réussi leur chantier mais ont voulu, comme c’est fréquemment le cas, intervenir sur la présentation des objets, ce qui n’est pas leur rôle, et celle d’un directeur de musée qui partageait leurs conceptions.
La raison possible du maintien en réserves de pans entiers de la collection [10], qui pourraient être exposés, peut probablement se lire dans le dossier de presse. On y apprend la poursuite des Ambassades, à savoir les expositions itinérantes des collections du Petit Palais, dont le but avoué est de « contribuer à développer une image positive de la France dans tous les pays étrangers ». On reconnaît ici, sous une forme un peu différente, ce que nous ne cessons de dénoncer : l’instrumentation des collections publiques et des expositions au service d’objectifs qui n’ont rien à voir avec l’histoire de l’art et qui mettent en péril la conservation des œuvres tout en les soustrayant à leur public légitime.
Nul doute que la présentation dépouillée et l’architecture lumineuse, l’oubli ou la méconnaissance de ce que sont les collections du musée, et le matraquage médiatique sans exercice d’esprit critique suffiront à faire passer cette réouverture pour une réussite. Il est souhaitable de se faire sa propre idée en visitant le musée. On aura toujours plaisir, malgré tout, à se rendre au Petit Palais pour voir (ou dans certains cas, apercevoir) les collections qu’il expose.
* La réussite de la réhabilitation est un leurre auquel nous nous sommes laissé prendre : un examen plus attentif de l’édifice, et la lecture d’un livre venant de paraître sur le Petit Palais révèle qu’en réalité, le bâtiment de Charles Girault a été dénaturé. Nous expliquons tout cela ici-même dans un article paru le 30 décembre 2005.






