A peine troublé par quelques manifestations d’intermittents du spectacle, le ministre de la Culture Renaud Donnedieu de Vabres a inauguré la réouverture du Musée d’Angers (ill. 1 et 2), fermé depuis 1998 pour restauration et agrandissement.
Quelques chiffres qui témoignent de l’importance du projet : la superficie est passée de 3000 à 7000 m2 (dont seulement 3000 cependant sont consacrés aux surfaces d’exposition) et 33 millions d’euros environ ont été consacrés aux travaux, dont 18 par la ville, 9 par l’Etat, 4,5 par le Conseil régional et 1,1 par le Conseil général. L’ensemble des bâtiments a été restauré, des réserves ont été construites et, en sous-sol, un espace dédié aux expositions temporaires (550 m2) et un auditorium ont étés créés.
Deux architectes ont été chargés du chantier : Gabor Mester de Parajd, architecte en chef des monuments historiques, pour les parties classées, Antoine Stinco pour l’aménagement muséographique et les constructions nouvelles. Il faut distinguer le travail des deux hommes, même s’ils ont étroitement collaboré.
Le monument a été nettoyé. La pierre (du tuffeau) apparaît un peu trop propre, un peu trop nette, mais le nombre de pierres changées a été, heureusement, très limité. Gabor Mester de Parajd nous a confirmé être minimaliste dans ses interventions, et toujours privilégier les éléments d’origine. On ne peut que se féliciter d’une telle doctrine, hélas pas toujours partagée par ses collègues. Il est cependant paradoxal d’espérer que le temps patine à nouveau la pierre, afin que cet aspect neuf, peu agréable à l’œil pour des bâtiments anciens, disparaisse.
L’intervention la plus radicale est due à Antoine Stinco, qui a fermé la cour du logis Barrault (XVe siècle, fortement remanié au XVIIIe et au XIXe) par une aile opaque, franchement contemporaine mais recouverte d’un parement en tuffeau (ill. 3). On peut ne pas apprécier cette intervention mais elle est, somme toute, raisonnable. Elle respecte les proportions des autres côtés de la cour et ne cause pas de rupture visuelle insupportable. Selon Gabor Mester de Parajd, la cour n’avait pas vocation à être ouverte : une bombe, lors de la Seconde guerre mondiale, avait détruit le bâtiment qui existait sur cet emplacement. Ce qui justifie cette nouvelle construction.
A l’intérieur du musée, la salle d’art graphique n’est pas très bien conçue : elle ne présente les œuvres que d’un côté, ce qui en limite drastiquement le nombre. Il est encore plus dommage d’avoir adopté le système de la paroi de verre placée à quelques dizaines de centimètre du mur [1], ce qui empêche le visiteur de regarder les dessins de près. Les autres salles d’exposition sont, en revanche, plutôt réussies. Les murs colorés mettent en valeur les tableaux, même si certaines teintes (le rouge en particulier) sont un peu vives.
Le nombre de tableaux exposés a été multiplié par trois (passant de 150 à 450) et une importante campagne de restauration a été menée (250 œuvres) [2]. Une salle entière est consacrée aux grands formats du XIXe siècle, ce qui permet de révéler quelques œuvres remarquables, comme le tableau d’Henri Lehmann Jérémie prophète (ill. 4) ou la toile d’Emile Signol, Le réveil du Juste, le réveil du Méchant (ill. 5). Déposé à la Maison Diocésaine d’Angers, ce dernier était quasiment inaccessible et en mauvais état. Sauver et exposer de telles œuvres, présenter les grands plâtres comme ceux d’Hippolyte Maindron ( ill . 6) sont quelques-uns des résultats heureux qui justifient un tel chantier. Il est d’autant plus regrettable que l’accrochage soit si peu dense. A-t-on construit un grand bâtiment pour les réserves afin de pouvoir exposer des murs en partie nus ? 1100 tableaux demeurent invisibles. Un seul Lenepveu, Hylas et les nymphes, sans doute pas le plus intéressant, est exposé, quand de très nombreuses esquisses de ce peintre sont cachées. Le musée en a acquis plusieurs il y a quelques mois (voir Brève du 19/6/03). Pourquoi ne sont-elles pas présentées ? Les fonds Turpin de Crissé et Guillaume Bodinier ne sont guère mieux traités. Patrick Le Nouëne nous a assuré que ceux-ci seront mis en avant lors d’expositions consacrées à ces trois peintres. Mais pourquoi ne pas utiliser les murs vides, ou ne pas resserrer l’accrochage ?
La réponse est, en partie, simple : celui-ci est le résultat d’une négociation entre l’architecte et le conservateur. L’architecte souhaite ménager des espaces, des « ouvertures » qu’il veut vierges de tout objet. Cette dérive, qui voit les conservateurs dépossédés de ce qui devrait rester une de leurs prérogatives, n’est pas nouvelle. Dans de nombreux musées, on demande à des architectes, de préférence connus, de réaliser les espaces intérieurs. Ceux-ci, tout à l’obsession de réaliser leur « œuvre », ne s’intéressent pas aux objets d’art. Le conservateur n’est plus libre de réaliser les accrochages qu’il souhaite. Il faut cependant préciser, dans le cas d’Angers, que si Patrick Le Nouëne a de son propre aveu légèrement transgressé certaines directives d’Antoine Stinco, les vides de certains murs (ill. 7) ne doivent rien à l’architecte, et sont assumés par le conservateur. Celui-ci nous a affirmé avoir cherché un terme médian entre un accrochage très dense, style Palais Pitti, et une tendance actuelle de la muséographie qui privilégie l’œuvre isolée. Cette dernière option a pourtant largement triomphé.

8. Benvenuto Tisi, dit il Garofalo (vers 1476-1559)
Sainte Famille, saint Jean et sainte Elisabeth
Musée des Beaux-Arts d’Angers
Prétendre qu’il s’agit du quatrième musée de Province est très exagéré [3], mais l’ensemble exposé mérite le déplacement. La première salle italienne (primitifs et XVIe siècle) comprend quelques œuvres de qualité, parmi lesquelles on retiendra ce tableau ferrarais dû à Benvenuto Tisi, dit il Garofalo (ill. 8). La section nordique s’est enrichie en 2004 de deux tableaux (ill. 9 et 10) dus à des petits maîtres hollandais qui n’étaient pas représentés dans les musées français : Johann Adriaenz Van Staveren, un élève de Gerard Dou et Gerrit Zegelaar, peintre du XVIIIe dont le style s’inspire du siècle précédent. Les toiles italiennes du Seicento semblent toutes exposées, si l’on en croit l’inventaire Brejon-Volle de 1988 [4]. L’esquisse de Tiepolo pour l’Apothéose de la famille Pisani à Stra (ill. 11) compense, par sa qualité, le faible nombre de tableaux italiens du XVIIIe siècle. De beaux tableaux français du XVIIe siècle sont montrés dans la salle suivante, deux Philippe de Champaigne, une paire de pendants par Charles de la Fosse, un Stella, une esquisse de Charles Le Brun,... Mais le XVIIIe français constitue le point fort des collections et bénéficie du plus bel espace du musée, la Grande Galerie (ill. 12). Watteau, Boucher (ill. 13), Fragonard, beaucoup des plus grands noms sont présents à Angers.

11. Giovanni Battista Tiepolo (1696-1770)
Apothéose de la famille Pisani
Angers, Musée des Beaux-Arts
Le bilan est globalement positif. Un musée de province a enfin les moyens de ses ambitions. Il bénéficie chaque année d’un budget d’acquisition de 230.000 euros [5] et six expositions par an sont prévues. La première, consacrée à Niki de Saint-Phalle, qui vient d’ouvrir, ne rentre pas dans le cadre chronologique de ce site, mais dès novembre 2004, une présentation des dessins d’Italie de Guillaume Bodinier sera proposée. Nous sont également promis : en 2006, les dessins de la collection David d’Angers et à l’été 2007 l’exposition monographique Théodore Turpin de Crissé évoquée plus haut par Patrick Le Nouëne. Nous aurons l’occasion de reparler du Musée des Beaux-Arts d’Angers.
Musée des Beaux-Arts d’Angers, 14, rue du Musée - 49100 Angers Renseignement des publics : 02 41 05 38 37 Horaires d’été : tous les jours de 10 h à 19 h - Nocturne le vendredi jusqu’à 21 h.
A l’occasion de la réouverture est publiée un catalogue présentant une sélection de tableaux et de sculptures du musée. Les critères ayant présidé à celle-ci sont un peu obscur (pour quelle raison, par exemple, le Benvenuto Tisi - ill. 8 - n’a-t-il pas l’honneur d’une notice bien qu’il s’agisse incontestablement d’un chef-d’œuvre ?).
Quelques tableaux des réserves sont publiés, ce qui est appréciable. C’est le cas par exemple du tableau attribué à Ary Scheffer (Sainte Elisabeth de Hongrie) ; qui ne revient sans doute pas à cet artiste, malgré la signature, mais qui est de très belle qualité.
L’ouvrage est bien illustré et les textes donnent des analyses dignes d’un catalogue raisonné (mais pourquoi diable mettre à la fin la bibliographie des œuvres ?). Il s’agit d’un livre utile, en attendant mieux, c’est-à-dire de véritables catalogues exhaustifs.
Catalogue Chefs d’œuvre du musée des Beaux-Arts d’Angers sous la direction de Patrick Le Nouëne, 336 pages, 200 ill., coédition Somogy éditions d’art / Ville d’Angers. 39 €.











