Rembrandt Rothschild : ni innovant, ni ambitieux, seulement impraticable


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1. Bamberg ?, vers 1200
L’arbre de Jessé
Ivoire
Acquis en commun par le Louvre et le Metropolitan Museum
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMN-GP

« Une solution ambitieuse et innovante ». Le ministère de la Culture français ne recule devant aucun qualificatif pour célébrer sa décision de partager, entre les Pays-Bas et la France, les Rembrandt acquis des Rothschild en commun par les deux pays.

Mais cette solution « innovante » n’en est pas une, et cela démontre une nouvelle fois que le ministère ne sait pas grand-chose. Car à deux reprises, des œuvres ont été acquises en commun par le Louvre et des musées étrangers.
La première fois, c’était en 1972, quand le Metropolitan Museum et le Louvre se portèrent acquéreurs en indivision d’une plaque en ivoire, probablement de Bamberg, datant des environs de 1200 (ill. 1). La seconde fois, en 1979 : alors que l’antiquaire Maurice Segoura avait découvert un ensemble de mobilier en argent d’Augsbourg comportant un miroir, une table et deux guéridons (ill. 2), il n’avait pu éviter le classement monument historique (ce qui aurait eu pour conséquence d’en empêcher définitivement l’exportation) qu’en acceptant d’offrir le miroir à la France, tandis qu’il vendait le reste au Musée d’Augsbourg, l’ensemble devant être exposé par cycles alternativement à Augsbourg pendant six ans, et au Louvre pendant quatre ans.

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2. Augsbourg, vers 1700
Miroir, table et deux guéridons
Argent
Le miroir est désormais au Louvre
Les autres éléments sont à Augsbourg
Photo : Musée du Louvre

Cette solution qui n’est pas innovante et qui n’est certainement pas ambitieuse (la seule ambition possible était d’acheter les deux tableaux pour le Louvre) est, surtout, absurde. Elle a d’ailleurs été abandonnée pour tous ces objets. Daniel Alcouffe, ancien directeur du département des Objets d’Art nous l’a confirmé : « il s’agit d’une situation intenable. Nous n’avions qu’une hâte : arrêter ces transports qui ne font pas de bien aux objets et qui sont ingérables ».
Résultat : la plaque est désormais définitivement au Louvre, le Metropolitan Museum ayant été compensé par une autorisation d’exportation pour un de ses achats en France. Quant au mobilier d’argent, qui ne devait pas être séparé, le miroir est resté au Louvre, tandis que le reste est aujourd’hui conservé à Augsbourg.

Si même le transport d’une petite plaque en ivoire entre deux musées n’est pas possible à gérer, que dire de celui de deux tableaux de plus de deux mètres de haut aussi précieux que ces Rembrandt ? La conclusion est évidente : à terme l’accord sera impossible à tenir. Comme il n’est évidemment pas possible qu’un seul pays conserve les deux tableaux, il y a fort à craindre que l’un finira au Rijksmuseum, et l’autre au Louvre. Un bien beau gâchis.

Signalons pour conclure qu’un article que vient de publier Les Échos prouve une nouvelle fois que nos informations étaient parfaitement exactes, contrairement à ce que continue de prétendre le ministère. Pierre Rosenberg le confirme, la Banque de France était d’accord pour acheter les deux tableaux : « Le gouverneur de la Banque de France, Christian Noyer, a été admirable dans cette affaire en se déclarant prêt à acquérir les deux  ». Le ministère de la Culture nous qualifie d’ « intégriste du patrimoine » ce qui est tout de même curieux de la part de gens dont le rôle est justement de défendre ce patrimoine qu’ils protègent pourtant tellement mal. Nous préférons, pour notre part, être un intégriste du patrimoine intègre que faire partie de ceux qui le désintègrent.


Didier Rykner, vendredi 23 octobre 2015





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