Paris, Institut Néerlandais, du 30 juin au 2 octobre 2011

1. Claes Cornelisz. Moeyaert (1591-1655)
La Fuite de Clélie du camp de Porsenna
Pierre noire et craie blanche - 23,1 x 38,4 cm
Paris, Fondation Custodia
Photo : Fondation Custodia/Collection Frits Lugt
Fruit de recherches minutieuses menées par Peter Schatborn, ancien conservateur en chef du Cabinet national des estampes d’Amsterdam, le catalogue des dessins de Rembrandt et de son entourage conservés dans la collection Fritz Lugt vient de paraître. L’ouvrage comporte deux tomes : l’un rassemble les notices, l’autre les illustrations. 165 feuilles sont ainsi commentées, parfois même réattribuées, et comparées à d’autres reproduites à la fin de l’ouvrage, où sont également réunis les filigranes relevés sur plusieurs œuvres de chaque artiste.

2. Rembrandt Harmensz. van Rijn (1606-1669)
Femme rassurant un enfant effrayé par un chien
Plume et encre brune - 10,3 x 10,2 cm
Paris, Fondation Custodia
Photo : Fondation Custodia/Collection Frits Lugt
A l’occasion de cette publication, la Fondation Custodia propose une exposition qui, après un passage remarqué à la Frick Collection, investit l’Institut Néerlandais jusqu’en octobre. Une centaine d’œuvres, dont vingt feuilles de Rembrandt réalisées à la plume et à l’encre brune, jalonne un parcours très clair qui évolue des pré-rembranesques aux suiveurs du maître, en passant par ses élèves.
Ger Luijten, directeur de la Fondation Custodia, tenait à ce que l’exposition parisienne présente exceptionnellement les dessins dans de beaux cadres d’époque, issus de la collection Lugt et dont les étapes de fabrication et de restauration sont expliquées à la fin de la visite.
L’exposition évoque tout d’abord les prédécesseurs de Rembrandt : un Mercure à la sanguine de Pieter Lastman toise le visiteur ; Claes Cornelisz. Moeyaert confond volontairement la fuite et la libération de Clélie du camp de Porsenna (ill. 1) ; enfin Jan Pynas esquisse une Sainte Famille à l’étable tandis que son frère Jacob mêle et imbrique les corps du Christ et de ses apôtres dans la Descente de croix, tout comme ceux d’Apollon et Daphné. Après ces épisodes bibliques et mythologiques survient le quotidien vu par Rembrandt.

3. Rembrandt Harmensz. van Rijn (1606-1669)
Intérieur avec Saskia au lit
Plume et encre brune, lavis brun et gris - 14,2 x 17,7 cm
Paris, Fondation Custodia
Photo : Fondation Custodia/Collection Frits Lugt

4. Samuel van Hoogstraten (1627-1678)
La Dormition de la Vierge
Plume, encre brune, lavis,
sanguine, pierre noire - 25,8 x 24,8 cm
Paris, Fondation Custodia
Photo : Fondation Custodia/Collection Frits Lugt
Une série savoureuse décortique la vie des femmes et révèle le talent de l’artiste qui traduit en quelques traits l’expression d’un nourrisson effrayé par un chien et l’attitude rassurante de sa nourrice (ill. 2), ou l’hésitation d’un enfant à qui deux femmes apprennent à marcher. Beaucoup plus détaillé, L’Intérieur avec Saskia, daté du début des années 1640, est un chef-d’œuvre (ill. 3). La transparence du lavis brun permet des effets lumineux ; sur la cheminée et les drapés, le lavis gris est utilisé non pour définir l’espace mais pour le colorer, comme une peinture, afin d’assombrir les bords de la composition et d’accentuer la lumière presque sacrée qui tombe sur le sol et sur la servante en train de coudre. Ce dessin très travaillé devait servir d’exemple aux élèves et l’on pourrait deviner son influence dans La Dormition de la Vierge de Samuel van Hoogstraten qui travailla dans l’atelier au début des années 1640 (ill. 4).

5. Rembrandt Harmensz. van Rijn (1606-1669)
Vieil Homme assis
Plume et encre brune, lavis brun - 16,4 x 12,9 cm
Paris, Fondation Custodia
Photo : Fondation Custodia/Collection Frits Lugt

6. Rembrandt Harmensz. van Rijn (1606-1669)
Le Repos pendant la fuite en Egypte
PLume et encre brune, gouache blanche - 12,2 x 13,7 cm
Paris, Fondation Custodia
Photo : Fondation Custodia/Collection Frits Lugt
Un Vieil homme assis, qui était attribué par Frits Lugt à Salomon Koninck, a été rendu à Rembrandt (ill. 5). Une figure similaire, peinte par Koninck vers 1645-1650 (Turin, galerie Sabauda), aurait pu appuyer la première attribution de Frits Lugt, mais le dessin préparatoire de ce tableau est également connu ; or il est différent de la feuille exposée à Paris, dont le style et la technique rappellent certaines œuvres de Rembrandt, conservées par exemple au musée Boijmans et au British Museum, notamment le Portrait de Maria Trip ou la figure d’un vieil homme assis attribuée au maître par le musée anglais. Viennent ensuite les scènes religieuses, Le Repos pendant la fuite en Egypte par exemple, que l’artiste aborde avec originalité : après avoir confié Jésus à Joseph, la Vierge descend de l’âne en s’appuyant sur l’épaule de son époux (ill. 6).

7. Rembrandt Harmensz. van Rijn (1606-1669)
Le Prophète Elie et l’ange dans le désert
Plume, encre brune, lavis brun, gouache blanche - 17 x 16,5 cm
Paris, Fondation Custodia
Photo : Fondation Custodia/Collection Frits Lugt

8. Ferdinand Bol (1616-1680)
L’Ange apparaissant à Agar dans le désert
Plume, encres brune et grise, lavis gris - 29,3 x 18,5 cm
Paris, Fondation Custodia
Photo : Fondation Custodia/Collection Frits Lugt
Beaucoup de peintres renommés sont passés par l’atelier de Rembrandt tels que Nicolaes Maes (1634-1693) ou, un peu avant lui, Ferdinand Bol (1616-1680) qui y travailla dans les années 1630 et subit si bien son influence que nombre de ses œuvres furent données à son maître ; il développa ensuite, dans les années 1650, un style plus mondain et baroquisant. L’Ange apparaissant à Agar (ill. 7), que Lugt acquit comme un Rembrandt, est désormais donné à Ferdinand Bol ; il est d’ailleurs intéressant de le comparer avec un dessin du maître exposé non loin, Le Prophète Elie et l’ange au désert (ill. 8), où la figure de l’ange est plus souple et plus gracieuse, plus naturelle aussi. Elie endormi contre un arbre (fin des années 1630 ; ill. 9) a lui aussi été rendu à Ferdinand Bol et peut être rapproché d’une peinture de l’artiste intitulée Ange apparaissant en rêve à Elie passée en vente chez Sotheby’s le 5 décembre 2007.

9. Ferdinand Bol (1616-1680)
Elie endormi sous un arbre
Plume et encre brune - 85 x 115 cm
Paris, Fondation Custodia
Photo : Fondation Custodia/Collection Frits Lugt

10. Govert Flinck (1615-1660)
Nu féminin allongé
Pierre noire et reahuts de craie blanche - 25,6 x 18,7 cm
Paris, Fondation Custodia
Photo : Fondation Custodia/Collection Frits Lugt
Govert Flinck fut auprès du maître entre 1635 et 1636, puis se tourna vers un art plus classique, comme le montre son Nu féminin allongé (vers 1648) qui semble davantage annoncer Boucher que rappeler Rembrandt. Et si le peintre pose un regard réaliste sur son modèle, il paraît aussi s’intéresser à l’Ariane endormie du Vatican (ill. 10).
L’exposition présente un nombre important de dessins de Gerbrand van den Eeckhout qui fut l’élève de Rembrandt à partir de 1641, mais aussi son ami. Sa production est séduisante par la variété des sujets traités et des techniques utilisées - plume, encre brune, pointe du pinceau ou pierre noire. On passe de la Bible aux fables d’Esope, du Centurion de Capharnaüm à genoux devant le Christ au Satyre assis devant un paysan, qui renonce à l’amitié d’un homme soufflant de la même bouche le chaud et le froid. Des dessins préparatoires pour une page de titre des Histoires de Polybe rappellent que l’artiste était aussi illustrateur. Enfin, on retiendra un Portail en pierre près d’un chemin creux bordé d’arbres dans les environs de Bruxelles que Peter Schatborn rapproche des paysages de Jan de Bisschop (ill. 11).

11. Gerbrand van den Eeckhout (1621-1674)
Portail en pierre près d’un chemin creux bordé d’arbres
dans les environs de Bruxelles
Pierre noire, lavis - 20,5 x 31,6 cm
Paris, Fondation Custodia
Photo : Fondation Custodia/Collection Frits Lugt

12. Samuel van Hoogstraten (1627-1678),
Intérieur de cuisine avec un garçon
se chauffant auprès d’une cheminée
Plume, pointe de pinceau, encre brune - 13,6 x 16,7 cm
Paris, Fondation Custodia
Photo : Fondation Custodia/Collection Frits Lugt
Samuel van Hoogstraten, quant à lui, travailla dans l’atelier de Rembrandt entre 1641 et 1648, en même temps qu’Abraham Furnerius et Carel Fabritius. Outre La Dormition de la Vierge, très rembranesque on l’a vu, on admirera la charmante sobriété de son Intérieur de cuisine avec un garçon se chauffant auprès d’une cheminée (autour de 1648) anciennement attribué à Rembrandt (ill. 12). Mais Hoogstraten se détacha de l’influence de son maître au cours de différents voyages entrepris à partir de 1651, d’abord en Allemagne, puis à la cour de l’empereur Ferdinand III à Vienne, à Rome en 1652, et enfin à Londres.

13. Jan Lievens (1607-1674)
Portrait de Jan Francken, serviteur de Johan van Oldenbarnevelt
Plume et encre brune - 27,5x 21,8 cm
Paris, Fondation Custodia
Photo : Fondation Custodia/Collection Frits Lugt

14. Lambert Doomer (1624-1700)
Vieille Ferme à la lisière d’une forêt
Plume et encre brune, lavis brun - 29,7 x 43,7 cm
Paris, Fondation Custodia
Photo : Fondation Custodia/Collection Frits Lugt
Une troisième salle de l’exposition est consacrée aux suiveurs de Rembrandt. Des cimaises au centre de la pièce permettent d’isoler certaines œuvres pour mieux les contempler. L’incontournable Jan Lievens est présent avec une série de portraits et de paysages. Le Portrait de Jan Francken, serviteur de Johan van Oldenbarnevelt est doté du cadre que Frits Lugt avait spécialement acheté pour lui (ill. 13) et le Portrait de Caspar Streso (pierre noire, fusain huilé et estompe) est exposé à côté de l’estampe, de grande qualité, rappelant que Lievens fut aussi un graveur de talent.
Tout un mur est consacré à Lambert Doomer dont la collection Lugt comporte de nombreuses feuilles. Dommer voyagea à Nantes, dans la Loire puis en Allemagne, et en rapporta des esquisses dont il reprit certains motifs dans des compositions plus abouties. Le Louvre conserve ainsi une version plus détaillée de la Vieille ferme à la lisière d’une forêt de le collection Lugt (ill. 14) ; mais plus qu’un souvenir de voyage, ce motif semble reprendre un dessin de Rembrandt (conservé au Metropolitan de New York) quoiqu’on ne sache pas vraiment qui a inspiré l’autre. Roelant Roghman quant à lui, décline des châteaux qu’il fait jaillir à la pierre noire et au lavis gris, tels les châteaux d’Abcoude et de Buren

15. Carel Fabritius (1622-1654) (attribué à)
Rebecca et Eliézer au puits
Plume, encre brune, lavis, gouache - 18,6 x 30 cm
Paris, Fondation Custodia
Photo : Fondation Custodia/Collection Frits Lugt

16. Willem Jansz. Drost (1633-1659)
Adoration des bergers
Plume et encre brune, lavis brun - 16,3 x 18,6 cm
Paris, Fondation Custodia
Photo : Fondation Custodia/Collection Frits Lugt
La dernière salle du parcours révèle les attributions récentes de certaines feuilles. Ainsi, une Route bordée d’arbres menant à une ferme, considérée comme l’un des paysages les plus imposants de Rembrandt, fut rendue en 2000 à Constantijn van Renesse. Un très beau dessin représentant Rébecca et Eliézer au puits a été donné à Carel Fabritius (ill. 15) dont une feuille similaire, plus aboutie donc postérieure, est conservée à la National Gallery of Scotland d’Edimbourg. Le cheval d’Eliézer est emprunté à la grisaille de Rembrandt intitulée La Concorde de l’Etat, conservée au Musée Boijmans, tandis que l’homme au parasol sur le chameau est un motif de Pieter Lastman. A partir de cette attribution, Peter Schatborn propose d’intégrer dans l’œuvre dessiné de Fabritius une série de feuilles majoritairement données à Ferdinand Bol1 : Le Bon Samaritain à l’auberge de Berlin (Staatliche Museen), Tobias et le poisson dans un paysage montagneux, Royalton-Kisch, Le Baptême de l’eunuque au Louvre et Agar et l’ange de Hambourg (Kunsthalle). Pour finir, une Adoration des bergers nouvellement attribuée à Willem Jansz. Drost (ill. 16) séduit par la vivacité de son exécution, rythmée de hachures qui marquent la pénombre de l’étable et de figures à peine esquissées ; un style que l’on retrouve dans des dessins de l’artiste conservés au British Musuem, notamment Judith triomphante. Chaque feuille fait ainsi l’objet d’analyses stylistiques et techniques, de regroupements et de comparaisons, qui donnent l’impression d’une véritable enquête. Certaines erreurs d’attribution prouvent non seulement l’ampleur de l’influence de Rembrandt, mais aussi le talent de ses élèves et de ses suiveurs.
Peter Schatborn, Rembrandt and his Circle, drawings in the Frits Lugt Collection, Thoth Publishers/Fondation Custodia, 2011, tome 1, 446 p., tome 2, 238 p., 75 €. ISBN : 9789068685220. Catalogue raisonné publié à l’occasion de l’exposition de l’Institut néerlandais.
Informations pratiques : Institut Néerlandais, 121 rue de Lille, 75007 Paris. Tél. : +33 (0)1 53 59 12 40. Ouvert tous les jours sauf le lundi, de 13 h à 19 h. Tarif : 6 € (réduit : 4 €).
