
Rembrandt van Rijn (1606-1669)
Le Shah Jahân à cheval, un faucon
sur le poing gauche
d’après une miniature moghole
Plume et encre brune, aquarelle - 21,9 x 19,2 cm
Paris, musée du Louvre
© RMN/Franck Raux
Le lion et l’oiseau ; le coup de patte d’un côté, le coup d’aile de l’autre. Rembrandt, quand il dessine, tient des deux. Séparément ou simultanément. En quelques traits, la main se saisit du motif comme d’une proie qu’on laisse palpiter ; ailleurs, le jet du crayon ou d’encre étire la ligne, suit son élan jusqu’à imprimer un mouvement aérien à toute la feuille. Celles, près de soixante-dix, que le Louvre réunit pour marquer le quatrième centenaire de la naissance du fils de Leyde, confirment une aptitude à varier ses formules graphiques qu’on croise rarement chez ses contemporains les plus prestigieux. Le même brio se rencontre sans doute chez un Rubens ou un Guerchin, pas cette flexibilité, cet imprévu, cette expérimentation insoucieuse souvent de la belle forme. La raison première en est sans doute que cette activité, supposée ancillaire, est en grande partie séparée des besoins du tableau. Peu de dessins préparatoires, au sens vrai, si l’on suit la savante comptabilité des commissaires, Carel van Tuyll et Peter Schatborn. Le lien à la gravure est plus étroit, comme l’indique d’emblée l’accrochage. On serait presque tenté de croire que Rembrandt mena de concert deux productions entre lesquelles les rapports furent moins de servitude que d’émulation permanente. Peu importe, dès lors, que l’exposition, bornée du reste aux collections françaises, n’abrite pas uniquement des chefs-d’œuvre. La primeur, fort heureusement, est donnée à la démonstration et à la dynamique de l’imaginaire sur le spectaculaire trop prévisible.
Il est bon, par ailleurs, qu’une exposition consacrée à Rembrandt juxtapose la haute poésie sacrée, l’une des plus subtiles de l’Europe baroque, et son goût pour les aspects les plus humbles ou les plus curieux de l’univers qui fut le sien. Car à la quête du divers, dans l’ordre humain et animal, culturel et ethnique, répond justement la liberté du dessinateur à approcher ses moyens et aborder ses sujets selon des chemins différents. Rembrandt sut aussi bien déplacer les conventions de la peinture d’histoire, entre contraction et développement narratifs, que scruter l’autre. À l’unisson du cosmopolitisme d’Amsterdam, des richesses de son port et de sa propre kunstcaemer, le monde du peintre était loin d’être confiné aux limites de sa maison patricienne. L’exposition en donne maints exemples. Deux, bien connus pourtant, continuent à intriguer. Il s’agit des portraits de l’empereur Timour et de Shah Jahan (ill.), le créateur du Taj Mahal. Bien avant les romantiques, Delacroix comme Ingres, Rembrandt a copié, mais en créateur, un certain nombre de miniatures mogholes. Un autre dessin, les fameux Quatre derviches assis sous un arbre du British Museum, dérive d’une source semblable et trouve un écho direct dans l’eau-forte de 1656 représentant Abraham recevant les trois anges. Il est d’ailleurs amusant de penser que la migration n’a pas cessé par la suite et qu’un Horace Vernet, cherchant à suggérer après 1830 la vie pastorale des tribus algériennes, ait eut recours à ces formules orientales. La question est de savoir ce que Rembrandt tirait de ces images non occidentales, un simple supplément d’étrangeté ou la possibilité de s’approprier un langage étranger au sien. Le problème mériterait une exposition. Une chose est sûre, sa relecture de l’Ancien Testament appelait un contact intime, fût-il indirect, avec l’antiquité du monde chrétien et ses survivances exotiques, fussent-elles paradoxales.
Catalogue érudit et de très belle qualité, reproductions et mise en pages (Louvre / Somogy, 29 €, ISBN 2-7572-0020-8).
Signalons aussi le volume que Peter Schatborn consacre à Rembrandt dans la collection Cabinet des dessins (5 Continents / Louvre, 18 €), et l’essai, spirituel et aventureux, que Michael Taylor fait paraître aux éditions Biro : Le Nez de Rembrandt (128 p., 39 €) fait de l’organe nasal, mis en scène par le peintre de mille manières et matières, à la fois un symptôme esthétique, une indice psychologique, une façon de signer le populaire, voire le déviant, comme le féminin, etc. Du côté des synthèses bien faites, on retiendra le Rembrandt de Bert W. Meijer chez Gallimard (144 p., 45 €). Il faut saluer enfin, avec insistance, la brève mais incisive monographie que Blaise Ducros publie sur la Bethsabée du Louvre. Son analyse des particularités et des anachronismes de l’iconographie est aussi passionnante que sa réflexion, poussée très loin, à propos du canon féminin et des jugements qu’il a inspirés. Par une sorte d’archéologie du regard, la lecture des modernes nous est restituée, depuis le rejet académique du XVIIe jusqu’à l’aveuglement des contemporains de La Caze (collection Solo, Louvre / RMN, 13,50 €).
