Regards sur une collection, Christine Angot invitée au musée Delacroix


Paris, Musée Delacroix, du 15 septembre 2017 au 8 janvier 2018

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1. Eugène Delacroix (1798-1863)
Madeleine dans le désert, 1845
Huile sur toile - 55,5 x 45 cm
Paris, Musée Eugène Delacroix
Musée Eugène Delacroix
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On ne dit plus « commissaire d’exposition », mais « curator » (ça sonne mieux en anglais) ou « curateur » (ça sonne bien en franglais aussi). La fonction a changé avec le mot : il est has been, désormais, de réunir des œuvres dans le but de faire progresser la connaissance qu’on a d’un artiste, d’un courant stylistique ou d’une époque. Ce n’est plus la démarche scientifique qui importe, mais le « ressenti » (pour ne pas confondre avec celui de la température, on peut utiliser le mot feeling). Le curateur n’est pas un expert, bien au contraire, il est le sujet de l’exposition. Il n’est donc plus au service des œuvres, mais se sert d’elles pour se mettre en scène. En général, il a le statut privilégié d’invité (pardon, de guest) et le musée qui le convie lui laisse carte blanche pour s’exprimer, et même mieux : pour parler de lui-même, de son Moi, de son Surmoi, de son Ça, et souvent bien en-deçà. Évidemment, le guest est un people (pipole en franglais) dont la notoriété est censée racoler le public.

Ainsi Christine Angot a-t-elle été sollicitée par le Musée Eugène Delacroix pour choisir des œuvres du maître et de quelques autres artistes, notamment contemporains, inaugurant la première « saison littéraire » au musée. Car Angot est décrite comme « un grand écrivain contemporain ». Grand par le bruit qu’elle fait dans les médias, c’est certain. Curieusement, son rôle de chroniqueuse dans l’émission télévisuelle « d’info-divertissement » intitulée « On n’est pas couché » a été omis dans la présentation qui est faite d’elle ; c’est pourtant là qu’elle se distingue le plus actuellement. La voilà donc commissaire d’une exposition dont le fil rouge est elle-même, déployant dans les pièces où vécut et mourut Delacroix des œuvres « qui l’ont émue, intéressée, surprise, étonnée. Son choix reflète ses coups de cœur, évoque ses propres souvenirs d’enfance et de jeunesse » (ill. 1).

Peintures, gravures et installations sont toutes accompagnées d’un cartel jaune sur lequel un commentaire écrit par une main anonyme donne des informations intéressantes et factuelles sur le sujet représenté et le contexte de création. En bas du cartel, les heureux visiteurs qui ne sont pas myopes pourront parfois lire la citation d’un écrivain contemporain de Delacroix - Charles Baudelaire, George Sand, Victor Hugo - ou du peintre lui-même.
Certaines œuvres (pourquoi elles et pas les autres ?) sont en outre dotées d’un deuxième cartel sur lequel le « grand écrivain contemporain » a rédigé deux ou trois lignes, fulgurance de sa pensée que le visiteur est invité à méditer.


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2. Les cartels de l’exposition
À gauche : commentaire de l’œuvre
et citation d’un auteur contemporain de Delacroix
à droite : commentaire de Christine Angot
Photo : bbsg
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3. Eugène Delacroix, Portrait de Thales Fielding, vers 1824
Thales Fielding, Portrait d’Eugène Delacroix, vers 1824
Huile sur toile
Paris, Musée Eugène Delacroix
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Écrivain engagé, Christine Angot tente de déciller nos yeux sur notre époque à travers l’art du passé, et ce n’est sans doute pas un hasard si elle a retenu une caricature d’Eugène Delacroix illustrant Le Déménagement de Dame Censure. Dans la mesure où le dessin est éloquent, était-il nécessaire de le commenter ? On n’arrive pas à déterminer si Angot a tenu à l’expliquer aux visiteurs les plus benêts, ou si elle a voulu l’étoffer d’une interprétation supplémentaire dont la profondeur est réservée au contraire aux plus perspicaces ; le lecteur jugera : « Déménagement pour une nouvelle maison, plus grande, plus confortable, plus moderne ». Elle a également choisi de montrer une huile illustrant Charles Quint au monastère de Yuste qu’elle analyse par cette phrase lapidaire, lourde de sous-entendus : « Les puissants et les arts… ».

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4. Jean-Jacques Sempé (né en 1932)
Quatrième de couverture de
Quelques artistes et gens de lettres, Denoël, 1999
© Sempé
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Détail amusant : grâce à une police d’écriture plus grande et à un contraste de couleurs plus fort, ses textes écrits en blanc sur fond vert et signés de son nom en rouge, sont nettement plus visibles que les explications et que les citations des grands auteurs du XIXe fournies par les cartels jaunes (ill. 2). Le visiteur préfère lire Angot plutôt qu’Hugo, cela va de soi. Ainsi deux portraits présentés côte à côte, l’un de Thales Fielding par Delacroix, l’autre d’Eugène Delacroix par Fielding témoignent de l’amitié qui unit les deux peintres (ill. 3). Le cartel jaune cite quelques vers de Victor Hugo tirés d’« Amis un dernier mot » : « Oui je suis jeune encore, et quoique sur mon front / Où tant de passions et d’œuvres germeront, / Une ride de plus chaque jour soit tracée ». Christine Angot se mesure sans gêne au poète par cette remarque : « Un ami fait son portrait. Lavallière blanche, sur torse bombé ».
On ne peut s’empêcher de penser au dessin de Sempé croquant la vitrine d’une librairie où trône des ouvrages d’analyses littéraires et artistiques ; les noms de leurs auteurs apparaissent en rouge, les sujets de leurs études, plus discrets sur la couverture, sont Proust, Sartre, Picasso… (ill. 4).

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5. Hippolyte-Charles Gaultron (1810-1878)
Portrait de Delacroix d’après
l’Autoportrait conservé aux Offices

vers 1846/1850
Huile sur toile - 64 x 53 cm
Paris, Musée Eugène Delacroix
Photo : Musée Eugène Delacroix
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Plus loin, le curateur s’arrête sur un autoportrait de Delacroix : « Il se peint en train de travailler, l’air fatigué. Il peint son regard, ses beaux cheveux longs. C’est la tête de quelqu’un qui s’est trouvé, non ? ». Peut-être s’est-il trouvé, oui mais où ? Le visiteur, quant à lui, le cherche toujours, puisqu’il n’a pas devant les yeux l’autoportrait d’Eugène Delacroix, mais une copie de l’original par Hippolyte-Charles Gaultron (ill. 5).
Comme cette toile, un certain nombre d’œuvres exposées ne sont pas de la main du maître, elles ont été réalisées d’après lui ; c’est le cas de Médée par Chasseriau et de la Mort de Sardanapale reprise aussi bien par Hippolyte Poterlet en 1827, que par Frédéric Villot vers 1845, ou par Madeleine Dinès vers 1925. Ces copies auraient pu faire l’objet d’une section à part entière afin de montrer le succès et l’influence du maître. Elles sont dispersées dans le parcours, mêlées aux œuvres autographes de Delacroix et l’on en vient à se demander si, pour la commissaire, la peinture ne se réduirait pas au sujet qu’elle représente. La touche et le style qui font la spécificité du peintre ne semblent pas avoir retenu son attention.

De toute évidence, Christine Angot n’est pas là pour admirer le maître, mais pour se comparer à lui. Ils ont d’ailleurs de nombreux points communs, le premier d’entre eux étant George Sand qu’ils ont tous les deux côtoyée à Nohant : Delacroix a séjourné chez elle, Angot a grandi non loin de là, à Châteauroux. Outre leurs amis communs, ils partagent les mêmes centres d’intérêt : « Lectrice passionnée, Christine Angot a souhaité rappeler le goût de la littérature qui étreignait Delacroix, lecteur de Shakespeare, de Goethe, de Byron. ». Et de quelques autres. Lui qui peignit Le Tasse dans la maison des fous aurait peut-être voulu illustrer Les Désaxés, roman paru en 2004... De son côté, Angot se retrouve dans les œuvres de Delacroix, et plus particulièrement la Madeleine au désert (ill. 1) : « On peut oublier Madeleine. C’est une femme. Une femme au désert. C’est moi ». Tout simplement.
La commissaire inspira aussi des artistes contemporains tels que Louise Bourgeois qui fit d’elle un portrait. On pourra le contempler entre la Médée d’après Delacroix et le portrait de George Sand, c’est à dire entre une infanticide et une femme habillée en homme ; sans doute y a-t-il un message caché, qu’on préfère ne pas chercher. Quoi qu’il en soit, ce portrait placé au centre de la cimaise attire l’œil comme une verrue sur un visage (ill. 6).


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6. Vue de l’exposition
Delacroix, Portrait de Lucile Virginie Le Guillou,
Delacroix, Portrait de George Sand
Louise Bourgeois, Portrait de Christine Angot
Chasseriau, d’après Delacroix, Médée furieuse
Delacroix, Portrait de Jenny Le Guillou
Photo : bbsg
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7. Johan Creten (né en 1963)
Présentoir d’Orange, 1989-2017
Terre cuite, engobe, émail sur céramique
Collection particulière de l’artiste
Photo : bbsg
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Plus généralement, les œuvres d’art contemporain qui ont l’honneur d’avoir été « élues » (sic) par le curateur laissent perplexe. Si l’on devine le rapport entre l’histoire de Faust illustrée par Delacroix, et La Soufrière de Werne Herzog, vidéo de 1977 montrant un volcan sur le point de faire irruption (sic), l’installation de Johan Creten - une orange sur un présentoir - offre un étrange contrepoint à l’art du peintre (ill. 7). À moins que l’artiste romantique ne soit pris pour une poire ?
La visite se conclut sur L’Immortalité de Fantin-Latour. On ne sait si le « grand écrivain contemporain » rejoindra les Immortels de l’Académie, Delacroix quant à lui doit se retourner dans sa tombe en voyant le sort qui lui est réservé dans son propre atelier. La Renommée offre aux morts l’immortalité, reste à voir ce qu’en font les vivants.

Commissaires : Christine Angot, Léonore Chastagner et Franck Joubin, avec le concours de Dominique de Font-Réaulx.

Informations pratiques : Musée national Eugène Delacroix, 6 rue de Furstenberg, 75006 Paris
Tél : + 33 (0)1 44 41 86 50. Ouvert tous les jours, sauf le mardi, de 9h30 à 17h30.


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, jeudi 9 novembre 2017





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