
1. Adriaen van Ostade (1610-1685)
Fumeurs et buveurs attablés sous une treille
Paris, Petit Palais
Photo : Petit Palais
Cette exposition réunit un choix d’œuvres des deux ensembles hollandais les plus importants de la capitale après celui du Louvre, actuellement peu accessibles, celui des frères Dutuit à cause de la fermeture pour rénovation du Petit Palais et celui de Lugt parce qu’il est gardé dans les appartements de la fondation Custodia [1]. Auguste (1812-1902) et Eugène (1807-1886) Dutuit ont constitué leur collection au cours du XIXe siècle, et leur legs entrait à peine au Petit Palais que Frits Lugt (1884-1970) commençait la sienne.
Par bien des aspects, les deux sélections se ressemblent plus qu’elles ne se complètent [2]. Il s’agit dans les deux cas d’amateurs fortunés [3], de curieux passionnés auteurs de livres de référence [4] et privilégiant les provenances prestigieuses. Ils amassèrent des tableaux mais aussi des dessins et des séries complètes de gravures, leurs ensembles hollandais constituant la partie la plus importante d’une collection à vocation universelle. Les Dutuit et Lugt sont passionnés par Rembrandt et Cuyp, sensibles aux redécouvertes de leurs époques, Hobbema pour les premiers, les intérieurs d’église, les peintres de Delft, pour le second. Les collectionneurs rouennais ont aimé les scènes de genre typiques de la « manière fine », les œuvres satiriques des Van Ostade (ill. 1), les paysages de Ruysdael, le grand historien d’art a privilégié les raretés (Esaias Bourse, par exemple), le moment particulier ou atypique dans la carrière d’un peintre.
La démonstration permet de mêler les techniques, Rembrandt étant présent à la fois dans la salle des gravures, dans celle des dessins et parmi les peintures. Un bel ensemble de paysages monochromes et de scènes de genre tirés des deux fonds se répondent (Jansens Eliga - Jacobus Vrel), quelques natures mortes et peintures d’histoire, peu de portraits. Lugt sut acheter avant que ce soit très recherché deux Pieter Saenredam (ill. 2), Emmanuel de Witte et des belles aquarelles d’Avercamp et de Philipp Koninck. On voit aussi plusieurs dessins de scènes de genre, ce qui est rare, dialoguant avec les mêmes sujets peints.

2. Pieter Saenredam (1597-1665)
L’intérieur de l’église Sainte-Cunera à Rhenen
Paris, Collection Frits Lugt, Institut Néerlandais
Comme toujours à l’Institut Néerlandais, la présentation est simple, de bon goût. Sans effets d’architecte ou de décorateur à la mode. C’est l’accrochage seul qui, par un cote à cote signifiant d’œuvres se complétant, s’adresse à la sensibilité et à l’intelligence du visiteur. Les texte des cartels sont courts et remarquables. Le plus de cette institution est toujours de montrer des documents exceptionnels lui appartenant : une lettre d’Eugène Dutuit sur son livre, le catalogue de Lugt de 1927 sur les dessins de la collection Dutuit...
Un mot sur les cadres, car on sait combien cela est fondamental pour apprécier les petits formats hollandais. On pourrait presque grâce à eux reconnaître à l’œil la provenance des tableaux, ceux de Lugt, d’époque, en bois dorés et le plus souvent noirs ou cirés comme le recommande la muséologie actuelle, ceux des Dutuit plus lourds, à l’or mécanique, datent du XIXe imitant le XVIIIe. Des puristes seront sûrement choqués par les bordures du Paysage au moulin de Hobbema, couleur bronze, ou de la Musicienne de Metsu, mais parce que le Petit Palais n’est ni le Rijksmuseum, ni le Louvre, il faut absolument garder ces encadrement typiques d’une époque, des collectionneurs parisiens de la seconde moitié du XIXe, en cohérence avec le bâtiment qui les conserve.

3. Rembrandt van Rijn (1606-1669)
Autoportrait au chien, 1631-1633
Paris, Petit Palais
Photo : Petit Palais
Les notices du catalogue sont dans la meilleure tradition muséographique, claires et érudites. Les œuvres des deux collections ont été depuis longtemps publiées [5]. L’intérêt du livre réside aussi dans les essais retraçant les carrières parallèles des trois donateurs, dans les belles reproductions couleurs pleine page d’une remarquable fidélité, et les notices qui permettent de faire le point sur des controverses (par exemple l’authenticité réaffirmée de l’Autoportrait de Rembrandt au chien - ill. 3 - mise en cause dans les années 1960-1970 et pour lequel les avis des spécialistes actuels et des examens scientifiques récents devraient clore le débat).
Commissariat : Marià van Berge-Gerbaud et Gilles Chazal
Catalogue : Collectif, Regards sur l’art hollandais du XVIIe siècle Frits Lugt et les Frères Dutuit, collectionneurs. 400 pp., 140 ill. couleurs, 12 en noir et blanc, 55 €. ISBN : 2-8766-0391-8
