Réflexions sur une exposition


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Caravage, les dernières années, qui a lieu en ce moment à la National Gallery de Londres, est une exposition en tous points exemplaire : chef-d’œuvres absolus, belle présentation, catalogue bref mais érudit. On peut cependant se poser la question de son intérêt scientifique : permettra-t-elle d’en savoir plus sur l’artiste ? Cela est moins sûr. Celui-ci est déjà très étudié, les tableaux exposés sont largement publiés et les quelques copies ou œuvres récemment attribuées proposées lors de l’étape napolitaine (qui n’étaient, de l’avis général, pas très convaincantes) ne sont pas présentées à Londres.
La confrontation de certaines toiles, comme les deux versions des Pélerins d’Emmaüs, celle de 1601 de Londres (ill.) et celle de 1607 de Milan, est en revanche particulièrement éclairante. Leurs différences formelles et spirituelles deviennent flagrantes. On ne peut, en définitive, que suggérer aux amateurs de peinture de se rendre à Londres toutes affaires cessantes, ce qu’ils font manifestement si l’on considère la foule énorme drainée par cet événement1. Mais cette réussite interroge. Les expositions sacralisent. Devant un tableau comme Le Christ après la flagellation, contemplé par l’Âme Chrétienne, par Vélasquez, conservé à Londres, les visiteurs passent, jettent un coup d’œil distrait, s’arrêtent, peut-être, quelques secondes. Amenez les dans une exposition consacrée au peintre espagnol, annoncée à grand renfort de publicité et d’articles dans les journaux, proposez un audiophone2... Ils se presseront avec une ferveur quasi religieuse, devant un tableau qu’ils ignoraient dans d’autres circonstances. L’œuvre est-elle moins belle, moins intéressante dans les salles du musée ?

Ce succès des expositions doit lui-même être relativisé. Caravage est devenu - comme Vélasquez l’est déjà depuis longtemps - un money-maker, pour utiliser un anglicisme de l’industrie du cinéma. L’exposition devient celle qu’il faut voir. Même les Français se déplacent en nombre pour l’admirer. Comment expliquer alors que la présentation actuelle, au Grand Palais, des tableaux français dans les collections allemandes, non moins passionnante, n’attire qu’un nombre limité de visiteurs ? L’exposition doit aujourd’hui être un événement, faire parler d’elle, devenir un must. Qu’en conclure ? Nous avons déjà abordé dans un précédent éditorial le risque d’une dérive, qui menace les expositions scientifiques. Elle met en danger les musées eux-mêmes, comme l’affirme Pierre Rosenberg dans un texte paru dans la revue L’ami de musée, disponible sur Internet, en détournant le public des collections permanentes. Il est significatif que cette dérive puisse être le fait même d’une exposition scientifique et réussie, comme celle sur Caravage. Comment vendre, demain, un projet plus confidentiel ? Remarquons enfin qu’à la National Gallery, sans doute l’un des plus beaux musées du monde et dont les expositions sont unanimement saluées pour leur qualité, les manifestations les plus récentes ont concerné Monet, Greco, Dürer, Bosch, Raphaël et Degas, tous des noms connus du grand public.

Nous avons reçu deux courriers à propos de cet éditorial (mis en ligne le 18 mai 2005)


Didier Rykner, dimanche 15 mai 2005


Notes

1Foule qui rend d’ailleurs délicate la contemplation et l’appréciation des tableaux. Il faut pouvoir s’abstraire de cette cohue qui rappelle le métro aux heures de pointe, même si ce public est silencieux et très respectueux des autres.

2Il paraît que l’audiophone proposé dans cette exposition est intéressant. Mais cette invention nie à mon avis totalement le plaisir que procure une œuvre d’art, qui est celui de la contemplation. Les gens ne regardent plus, ils écoutent.





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