Il suffit que Google sorte une nouveauté pour que les gazettes se déchainent et qu’on ne parle plus que de cela dans les dîners en ville. Aujourd’hui, c’est Google Art qui fait la une de l’actualité : il s’agirait d’une révolution pour la diffusion des œuvres des musées.
Cela a au moins l’intérêt de provoquer plusieurs débats, qui existaient tous avant l’apparition de Google Art mais restaient assez confidentiels.
Le premier, le plus anodin et probablement le moins intéressant, est celui de savoir si cet accès aux collections via Internet démocratise la visite des musées ou s’il constitue une solution de facilité qui dégraderait le statut des œuvres d’art.
Cette question est à notre sens totalement spécieuse. Bien entendu, rien ne remplace le contact direct avec les objets. Mais s’agit-il ici réellement d’une opposition entre deux manières de les voir ? Evidemment non. Leur accès facile sur Internet n’empêche pas davantage de se rendre dans les musées que ne le font les reproductions publiées dans les livres d’art. Les visites virtuelles proposées par Google Art permettent de voir ou de revoir les salles des musées, l’emplacement des tableaux aidant à se remémorer plus facilement les visites qu’on a pu y faire. Remarquons toutefois que les accrochages peuvent varier et qu’il est peu probable que ces modifications soient prises en compte régulièrement par Google Art, que ce système est réducteur puisqu’il ne permet pas de voir les œuvres en réserve et, surtout, que pour l’instant Google Art ne présente en réalité rien de vraiment nouveau, à l’exception de ces visites virtuelles. En effet, tous les musées partenaires possèdent sur leur site Internet des bases de données où les œuvres sont déjà accessibles (et en bien plus grand nombre) sans que cela n’ait jamais gêné personne, bien au contraire.

2. Sandro Botticelli (1445-1510)
Pallas et le Centaure, 1482
Tempera sur toile - 207 x 148 cm
Photo prise par copie écran
sur Google Art
Le deuxième débat est beaucoup plus important. Il porte sur le droit d’auteur concernant les photographies d’œuvres tombées dans le domaine public. Un article du site de Libération, Ecrans, récemment paru, se penche sur cet aspect du problème de manière très pertinente.
Remarquons toutefois qu’affirmer qu’il est impossible de récupérer sur son ordinateur les images diffusées via Google n’est pas tout à fait exact : une copie écran suffit pour le faire, ce qui est presque aussi rapide qu’un téléchargement simple. Certes, on ne peut dans ces conditions récupérer les quelques images en haute définition que l’on trouve sur le site (pour en faire quoi, d’ailleurs ?). Mais rien n’empêche un internaute de copier les images de tous les tableaux proposés par Google (ill. 2) et un professeur, par exemple, de les montrer à ses élèves pour son cours.
L’auteur de cet article analyse tout à fait justement la question des droits d’auteur. Google explique que les « détenteurs des droits » sont les musées eux-mêmes. Mais de quels droits parle t-on ? La propension des propriétaires des œuvres à s’arroger leurs images en prétendant posséder le droit d’auteur est tout simplement abusive lorsque celles-ci sont tombées dans le domaine public. L’artifice qui consiste à déclarer que le photographe est protégé par le droit d’auteur est très discutable, et discuté comme le décrit fort bien l’article. Le droit d’auteur préserve des œuvres originales et il est évident que la photographie d’un tableau qui tente de le reproduire le plus exactement possible n’est pas une œuvre originale. La chose est moins certaine pour celles d’œuvres en trois dimensions. Et encore, cela pourrait aussi être discuté lorsqu’il n’y a pas de recherche esthétique et que la sculpture est juste reproduite de la façon la plus neutre possible.
Soulignons par ailleurs que voir Google se prévaloir du droit d’auteur pour les photographies est assez savoureux alors que cette société n’hésite pas à reprendre sur Google Image les photographies provenant de tous les sites Internet. Par exemple, toutes les photos que nous avons prises nous même et qui sont publiées sur La Tribune de l’Art sont aussi sur Google Image (voir ici) sans qu’une seconde une quelconque autorisation ait été sollicitée par Google.
Terminons en disant un mot de la « très haute définition ». Celle que propose Google n’est, actuellement, qu’une haute définition toute bête, créée en photographiant les tableaux par petits bouts et en les reconstituant après coup comme un gigantesque puzzle. La prise de vue est très longue et très compliquée, ce qui explique sans doute que le nombre d’œuvres photographiées ainsi soit extrêmement réduit. On notera par ailleurs que le C2RMF propose déjà sur son site la possibilité de voir des tableaux en très haute définition et, surtout, qu’une société française dont nous avons déjà parlé plusieurs fois ici-même, Lumière Technology, possède une technologie infiniment plus élaborée que celle-ci. La photographie est faite en une seule fois, beaucoup plus rapidement, à 250 millions de pixels, ce qui permet un grossissement bien suffisant pour la capacité de l’œil humain, et qui présente surtout la caractéristique de respecter les couleurs en les étalonnant de manière absolue1.
Bref, Google Art n’est, pour l’instant, ni une révolution, ni même une réelle nouveauté. Les bases de données des musées (nous en listons un grand nombre ici) fournissent déjà un nombre bien plus grand d’images, souvent accompagnées de textes beaucoup plus pertinents. Son originalité tient davantage dans la possibilité de voir les salles des musées. Encore faudrait-il que celles-ci soient, pour le coup, d’une meilleure définition (ill. 3). Comme aurait dit Arasse : on n’y voit rien.


