Quand les « experts » font la loi


Lyonel Feininger (1871-1956)
Port de Swimenünde, 1915
Huile sur toile - 75 x 101 cm
Vente Artcurial, 29/5/11
Photo : Artcurial

L’affaire qu’a révélée Vincent Noce dans Libération du 19/5/11 est un témoignage jusqu’à l’absurde d’une dérive qui va croissante sur le marché de l’art et qui désormais semble contaminer également le monde des musées : le pouvoir délirant de certains « experts » qui disposent d’un droit quasi divin de vie ou de mort sur les œuvres d’art qu’aurait réalisées – ou non – l’artiste dont ils se disent le spécialiste.

En 2007, le propriétaire d’un tableau de Lyonel Feininger (ill.) décide de le léguer au Centre Pompidou. Et sur cet artiste, l’autorité, la seule, celle par laquelle passent tous les acteurs du marché de l’art pour décréter l’authenticité d’une toile ou d’un dessin, c’est Achim Moeller, à la tête de The Lyonel Feininger Project LLC (sic), qui prépare le catalogue raisonné dont le tome 1 doit, si l’on en croit son site Internet, paraître cette année. Le musée décide alors de demander l’opinion de cet expert, qui est formel : l’œuvre n’est pas authentique. Le legs est refusé, le directeur, Alfred Pacquement, « ne pouvait pas prendre le risque » d’accepter un faux. Manifestement, il est moins grave pour l’établissement public de prendre celui de refuser un tableau authentique. Car, finalement, Moeller a changé d’opinion : il a pu, depuis, « retracer l’histoire de ce tableau, qu’[il] a trouvé reproduit dans le catalogue d’une exposition en 1928 à la Nationalgalerie de Berlin, prêté par Hugo Wolf avec douze œuvres de Marc, Kirchner, Kokoschka ou Heckel. » Artcurial le mettra en vente le 29 mai à l’Hôtel Marcel Dassault.

Pour le marché, la plupart des artistes du XXe et bon nombre de « phares » du XIXe1 ont désormais « leur » expert dont l’opinion est parole d’évangile. Comme si certaines personnes étaient dépositaires d’une espèce de science infuse ou d’un œil absolu. Pourtant - et tout le monde le sait sans que personne jamais n’ose le dire tout haut - nombre de ces experts sont tout simplement incompétents. Certains se sont même parfois simplement autoproclamés, prenant une place vacante, sans avoir jamais rien publié sur l’artiste. Annoncer que l’on prépare le catalogue raisonné est souvent suffisant car dans ce domaine, c’est « le premier qui dit qui y est ». Il peut suffire d’être la veuve ou le fils ou pourquoi pas le petit-cousin du grand homme pour avoir hérité, en même temps que de son fonds d’atelier, de la capacité de dire que telle ou telle œuvre est ou n’est pas de lui. Or, la science du « connoisseur », c’est à dire l’art d’attribuer, avec une probabilité élevée, un tableau, un dessin ou une sculpture à un artiste et de pouvoir assurer qu’il s’agit d’un original, n’est pas un don si répandu. Et le fait qu’un historien de l’art travaille pendant vingt ans sur un peintre ne prouve d’ailleurs pas forcément qu’il est capable de reconnaître ses tableaux en toute certitude. L’attribution est une pratique délicate, qui demande beaucoup de modestie et ne peut être présentée comme une science exacte. Même les meilleurs font des erreurs ; faute de preuves documentaires (qui peuvent aussi être trompeuses), il faut savoir accepter le doute et, surtout, rechercher plusieurs opinions.

Les bons marchands se plaignent en privé de ce système absurde lorsqu’ils se voient refuser une œuvre dont ils sont certains, à juste titre ou non, qu’elle est bien de l’artiste. Mais si le marché a ses propres règles, elles ne devraient pas s’appliquer aux musées. Il est inadmissible que l’un d’entre eux, plutôt que d’engager lui-même la recherche (pas si compliquée que cela) et de faire son travail d’histoire de l’art, incapable de se faire sa propre opinion et de prendre ses responsabilités, se réfère à un expert unique et se prive ainsi d’un chef-d’œuvre qui avait toute sa place dans ses collections. Surtout lorsque l’on connaît la faiblesse de ses crédits d’acquisition.


Didier Rykner, jeudi 26 mai 2011


Notes

1. Le phénomène touche relativement moins l’art ancien, sans doute parce que les artistes sont souvent étudiés par plusieurs historiens.



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