Publicités géantes : Paris comme Venise...


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1. Publicité Yves Saint-Laurent sur la
façade du Musée d’Orsay vu du Quai des Tuileries
29 décembre 2010
Photo : Didier Rykner

Il y a quatre ans, le Code du patrimoine était modifié par une loi (promulguée par Renaud Donnedieu de Vabres…) qui autorisait, dans certaines conditions bien définies, l’affichage publicitaire sur les bâches recouvrant des travaux menés sur des monuments historiques. Nous n’avions pas assez prêté attention à cette modification de la loi qui interdit en temps normal l’installation d’annonces publicitaires à proximité ou sur les bâtiments classés et inscrits. Le décret d’application instaurait, il est vrai, certains garde-fous, notamment celui de la « compatibilité1 du contenu de l’affichage, de son volume et de son graphisme avec le caractère historique et artistique du monument et de son environnement » et la restriction de la publicité à « 50 % de la surface totale de la bâche de support ».

Mais que valent de telles prescriptions lorsque l’autorité de tutelle ne souhaite pas les faire respecter ? Rien, comme le prouve l’affichage sur le Musée d’Orsay - situé, qui plus est, dans un site inscrit sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO - d’une publicité géante tout à fait comparable à celles dont nous dénoncions la prolifération à Venise (voir l’article).
En octobre, il s’agissait des montres Tudor et en novembre d’Air France. En décembre, l’affiche proposait une publicité pour un parfum d’Yves Saint-Laurent (ill. 1) dont on aimerait savoir en quoi elle était « compatible » avec le caractère historique et artistique du monument. On remarquera d’ailleurs que c’est bien 100% de la bâche telle qu’elle est visible sous le principal angle de vue qui est recouverte par cette annonce. On admirera le tour de passe-passe qui permet ainsi de détourner l’esprit de la loi tout en en respectant la lettre. Car les deux parties de la bâche perpendiculaires à l’édifice constituent effectivement 50% de sa surface, même si elles sont évidemment beaucoup moins apparentes. On a même poussé l’hypocrisie jusqu’à imposer à cet endroit, ce qui est prévu par l’arrêté2, la reproduction des grands pilastres qui rythment la façade (ill. 2)…


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2. Musée d’Orsay vu du Quai des Tuileries
22 décembre 2010
Photo : Didier Rykner
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3. Publicité Yves Saint-Laurent sur
la façade du Musée d’Orsay, la nuit
22 décembre 2010
Photo : Didier Rykner

On s’interroge par ailleurs sur les travaux qui nécessitent ainsi un échafaudage extérieur aussi imposant, alors qu’il ne s’agit ici que d’aménagements muséographiques, c’est à dire intérieurs au musée. Même si ceux-ci semblent avoir imposé l’installation de monte-charges, il ne s’agit pas stricto sensu de travaux extérieurs comme la loi l’impose clairement. Le Musée d’Orsay respecte donc la loi3 mais d’une manière pas vraiment glorieuse.
Nous ne savons pas ce que rapporte cette publicité organisée par la société Jean-Claude Decaux Artvertising (sic). L’établissement public met évidemment en avant le coût de sa nouvelle muséographie. On croyait avoir compris que celle-ci était financée par les expositions payantes organisées dans le monde entier avec les œuvres qui ne peuvent plus être exposées dans les salles en travaux… Quoi qu’il en soit, la fin ne justifie pas les moyens et rien ne peut autoriser la dénaturation, même provisoire, d’un site historique, encore plus visible la nuit (ill. 3).

Ce caractère temporaire (l’affichage doit durer au moins jusqu’en mai) est d’ailleurs très relatif. Lorsque ces travaux seront terminés, d’autres auront lieu ailleurs le long de la Seine. Et cette initiative d’Orsay intéresse déjà fortement d’autres institutions qui ont appelé ce musée pour connaître les détails de l’opération. Nul doute que demain les publicités fleuriront sur de nombreux échafaudages placés sur des façades regardant la Seine, et qu’après-demain, comme à Venise, on en installera même là où aucun travaux n’ont lieu. Paris, aujourd’hui enseveli sous les publicités que l’on voit désormais partout, y compris à proximité des monuments historiques (nous y reviendrons bientôt), ne sera plus qu’une gigantesque ville-sandwich.


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4. Panneau d’information affiché sur
la façade du Musée d’Orsay
le 22 décembre 2010
Photo : Didier Rykner
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5. Panneau d’information non visible de la voie publique
le 29 décembre 2010
Photo : Didier Rykner

English version


Didier Rykner, lundi 3 janvier 2011


Notes

1Le terme publié par le Journal Officiel est « comptabilité », ce qui constitue ce que l’on appelle un lapsus révélateur.

2L’autorisation d’affichage « peut prescrire que la bâche reproduise, sur les surfaces laissées libres, l’image du monument occulté par les travaux. »

3Remarquons toutefois que si le 22 décembre les références de l’autorisation étaient bien affichées « de manière visible de la voie publique », comme le décret l’impose (ill. 4), elle ne l’était plus le 30 décembre (ill. 5).





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