Protection des monuments historiques : le quotidien d’un conservateur


Nous avons reçu ce courrier d’un conservateur des monuments historiques. Il illustre hélas ce que nous dénonçons depuis longtemps, à savoir les graves problèmes touchant le fonctionnement du ministère de la Culture (manque de moyens, incompétence des politiques, copinages divers, incapacité d’appliquer la loi...) Bien entendu, notre intention n’a jamais été d’incriminer les personnes travaillant dans ces conditions, dont la grande majorité est consternée par cette situation. Elle est bien de pointer les responsabilités, qui sont largement politiques.
Nous invitons toutes les personnes travaillant au ministère de la Culture ou avec celui-ci, qui voudraient faire part de leur expérience dans ce domaine, à nous envoyer leur témoignage (l’envoyer ici, de préférence à partir d’une adresse mail personnelle par souci de discrétion) que nous publierons en respectant strictement leur anonymat. Il est temps que la réalité des faits soit enfin dénoncée de l’intérieur.

Didier Rykner

JPEG - 165.5 ko
Toiture du château de Hombourg-Budange en Lorraine
Monument historique classé
Etat juillet 2010
Photo : Didier Rykner
Voir l'image dans sa page

Dans votre récent article sur les « manquements » de l’administration des Monuments Historiques, vous pointez du doigt certains dysfonctionnements qu’il serait ridicule de contester. Néanmoins, il ne faut pas laisser croire qu’il s’agit là d’une situation acceptée par le personnel scientifique (conservateurs, architectes et techniciens des bâtiments de France, ingénieurs du patrimoine, recenseurs ...) des DRAC.
Cet état des faits nous désole autant que vous, sinon plus car c’est souvent un sentiment d’impuissance que l’on ressent face à des problèmes qu’il est pourtant de notre rôle de régler. Mais il est important de savoir dans quelles conditions nous travaillons ou essayons de travailler.

Inflation législative, complexification budgétaire, bureaucratisation des procédures et des chaînes de décision n’ont pas été accompagnées des moyens financiers et surtout humains pour permettre aux services de relever le défi d’une nouvelle organisation.
A cela s’est ajouté les réformes en tout genre, les rumeurs inquiétantes, les décrets qui sortent puis qui ne sortent plus, les DRAC qui disparaissent le lundi et que l’on conforte le mardi, les budgets qui font le yoyo et un avenir toujours incertain.

Evidemment la première victime est le patrimoine. L’augmentation des dossiers, l’extension même du champ patrimonial et les contraintes juridiques, budgétaires et techniques sont autant de facteurs qui font que seuls sur le terrain, les services sont débordés et nécessairement moins performants.

Et cela sans compter les pressions politiques, parfois pour faire porter la priorité sur un projet, parfois - le plus souvent malheureusement - pour enterrer un dossier. Dans le cas de Hombourg, on peut imaginer qu’un Rochechouart (une des plus vieilles familles françaises) a un carnet d’adresses suffisant pour échapper à la règlementation concernant le commun des mortels...
La règle du « pas de vague » (tactique des hauts fonctionnaires pour avoir une mutation avantageuse) fait la loi et le courage est une denrée rare dans ces milieux. Convainquez le DRAC d’intervenir, c’est déjà une victoire mais il reste à convaincre le préfet qui jongle avec des enjeux autres devant lesquels le Patrimoine pèse peu.
Le droit à la propriété privée est par ailleurs trop fondamental dans notre pays pour que la procédure d’expropriation soit utilisée dès qu’il y a péril. Jamais nous ne serions suivi par notre hiérarchie sur ce terrain alors même qu’il ne s’agirait que de faire appliquer la loi.

Enfin, certes Hombourg et important, mais Lunéville aussi et sans doute y-a-t’il encore d’autres lieux majeurs en péril... simplement les collègues de Lorraine ne peuvent pas être sur tous les fronts à la fois. C’est malheureux à dire mais en temps de pénurie il faut faire des choix et même si c’est intolérable, l’attention que l’on porte à un dossier se fait au détriment d’autres.

J’ignore quelles sont les solutions. On tâche de se consoler avec les réussites patrimoniales souvent discrètes mais nombreuses et d’oublier les échecs. Le plus incroyable c’est que ce sont les propriétaires qui, après les monuments et les objets, sont les premières victimes de la situation actuelle.
Désemparés par les problématiques patrimoniales, perdus dans les procédures, exaspérés par les lenteurs, bien des maires nous voient comme des sources de problèmes plutôt que des forces de propositions.
Quand nous-même nous perdons dans nos réformes et acronymes comment espérer que l’administré puisse s’en sortir... Mais nous n’avons pas le temps de faire du suivi personnalisé, du « sur mesure » pour le patrimoine alors même que c’est la légitimité de la création de nos services. Responsabiliser les collectivités territoriales implique une période de transmission, d’accompagnement et de pédagogie. Tout cela suppose des moyens et une politique volontariste. Nous n’avons que désengagement.

Mais au delà de l’indigence des moyens ce qui fait le plus défaut c’est l’indigence des esprits. Quelle est la politique patrimoniale de la France, quels sont nos objectifs, nos missions, nos ambitions ? Autant de questions sans réponses. Le plus grave ce n’est pas que le bateau prenne l’eau c’est qu’il n’y ait plus de gouvernail.

Il y a eu un jour un souffle. Il est tombé et les vents actuels sont mauvais alors on rame. Galère.

Un conservateur des monuments historiques qui souhaite conserver l’anonymat pour les raisons que l’on imagine


Un conservateur des MH, vendredi 27 août 2010





imprimer Imprimer cet article

Article précédent dans Débats : Auxerre : le premier musée « bio »

Article suivant dans Débats : Une lettre ouverte au ministre de la Culture