Promenade dans L’Aquila, deux ans après le tremblement de terre


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1. Arrivée à L’Aquila par l’autoroute venant de Rome
Photo : Didier Rykner

Bien que très peu connue en France, L’Aquila était et reste, malgré le désastre qui l’a frappée, une ravissante cité, au patrimoine historique de premier ordre.
Après le tremblement de terre du 6 avril 2009, presque tout le centre ville ancien était resté vidé de ses habitants et interdit à toute visite. Lors de notre séjour en juillet dernier, nous avons pu constater que la taille de cette zone d’accès restreint s’était réduite mais demeurait malgré tout assez vaste. L’arrivée par l’autoroute ne laisse rien deviner de cette situation (ill. 1). Dès l’entrée du centre-ville ancien, cependant, on constate que la plupart des maisons sont échafaudées, à l’intérieur comme à l’extérieur, et bardées de sangles qui les maintiennent en attendant une restauration qui tarde à venir1 (ill. 2). On peut cependant désormais accéder à la place du Dôme (ill. 3) où nous commencerons notre visite par l’église Santa Maria del Suffragio, dont la France a décidé de subventionner la restauration à hauteur de 50% des travaux, dans une limite de 6,5 millions d’euros. Le parlement français a récemment validé cet accord.


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2. Bâtiment maintenu par des échafaudages et des sangles
L’Aquila, juillet 2011
Photo : Didier Rykner
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3. Piazza del Duomo de L’Aquila
A gauche, l’église Santa Maria del Soffragio ;
à droite, le Duomo
L’Aquila, juillet 2011
Photo : Didier Rykner

Chaque pays était invité, par Silvio Berlusconi et de manière assez pressante, à « adopter » un monument et à en financer la restauration. Que la solidarité internationale s’exprime à l’occasion d’un tel événement, quoi de plus normal. Mais, en Italie, la manière a choqué : « La politique d’adoption est absurde, c’est une honte pour l’Italie. » nous a affirmé une ancienne Surintendante du Patrimoine, « il n’y a pas eu de mobilisation nationale. Il y a eu juste du volontariat de la part des Italiens. ». Les Italiens condamnent ainsi ce qui ressemble à de la mendicité de la part de leur pays.
L’Espagne a été invitée à participer à la restauration du Fort de L’Aquila, qui abrite le Museo Nazionale Abruzzo, pour un montant estimé à 30 millions (l’accord entre les deux pays est resté confidentiel) dont beaucoup doutent qu’elle pourra le réunir dans le contexte actuel. L’Allemagne a accepté de restaurer l’église San Gregoria à Onna, un village pratiquement entièrement rasé par le séisme. La Russie donnera 8 millions d’euros pour la restauration du Palazzo Ardinghelli, ce qui devrait du reste être insuffisant. L’Azerbaïdjan, un pays actuellement très sollicité par les Européens car riche en pétrole, participera également au sauvetage d’un monument de L’Aquila.


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4. Façade de l’église Santa Maria del Suffragio
L’Aquila, juillet 2011
Photo : Didier Rykner

Mais revenons sur la place du Dôme pour admirer l’église Santa Maria del Suffragio, construite à partir de 1713 après qu’un autre tremblement de terre eut détruit en 1703 la chapelle qui la précédait. La France, par l’intermédiaire de l’Institut national du patrimoine (Inp) que le ministère de la Culture a chargé de cette mission, va donc contribuer à la sauver. L’architecte des Monuments Historiques Didier Repellin a la responsabilité de ce chantier en collaboration avec ses collègues italiens. Si la belle façade baroque de l’édifice (ill. 4), due à l’architecte Giovan Francesco Leomporri, est restée en place, si la nef est également debout, les dégâts ont surtout concerné la coupole, construite au début du XIXe siècle par Giuseppe Valadier, qui s’est presque entièrement effondrée (ill. 5).


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5. Coupole de Santa Maria del Suffragio vue de l’intérieur
L’Aquila, juillet 2011
Photo : Didier Rykner
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6. Sol de l’église Santa Maria del Suffragio
à la croisée du transept
L’Aquila, juillet 2011
Photo : Didier Rykner

Il faut admirer comment les ingénieurs spécialisés ont en quelques jours à peine construit une structure légère qui, mise en place par les pompiers, a permis de protéger l’intérieur de l’édifice. A l’intérieur, la vision du sol défoncé par la chute de la coupole (ill. 6) témoigne de la violence de l’impact.


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7. Chœur du Duomo de L’Aquila
Juillet 2011
Photo : Didier Rykner
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8. Transept gauche du Duomo de L’Aquila
On voit le béton armé en bas de l’image
Juillet 2011
Photo : Didier Rykner

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9. Abside du Duomo de L’Aquila
Juillet 2011
Photo : Didier Rykner

Protéger l’intérieur des monuments de la pluie, de la neige et du gel lorsque la couverture n’existe plus, voilà évidemment la priorité principale, après la consolidation des structures pour éviter l’écroulement. C’est, malheureusement, ce qui a manqué à la cathédrale elle-même, dans une situation qui perdure et qui risque de condamner définitivement son transept et son chœur qu’il serait pourtant possible de restaurer.
Le dôme et une grande partie du transept et du chœur de la cathédrale se sont en effet écroulés. La vision est dantesque (ill. 7) et fait penser à une gravure de Piranèse ou à un tableau d’Hubert Robert. Mais il s’agit bien de la réalité. Et celle-ci est riche d’enseignement car on constate, en arrivant sur les lieux, que le bâtiment s’est effondré là où une restauration moderne avait remplacé les matériaux d’origine par du béton (ill. 8). On sait désormais, notamment depuis la chute de la croisée du transept de la basilique Saint-François à Assise lors du tremblement de terre de septembre 1997, que l’utilisation du béton dans la restauration des monuments historiques doit être bannie. En cas de séisme, son manque de souplesse l’empêche de suivre les oscillations de l’édifice, le désolidarise des autres matériaux, et son poids achève le processus qui aboutit à l’écroulement. C’est ce qui s’est passé ici.
Depuis plus de deux ans, les autels, les stucs et les peintures murales sont à l’air libre et menacés de disparition (ill. 9). L’inaction du gouvernement est ici à son sommet et nul ne sait ce qui va advenir des éléments qui restent en place, comme ce bel autel du transept droit (ill. 10). Si la nef, qui n’a pas trop souffert, devrait être conservée, le traitement qui sera réservé au transept et au chœur reste mystérieux. Ce qui n’empêche pas, de manière finalement très paradoxale, que les stalles soient en cours de restauration, dans la nef elle-même (ill. 11).


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10. Transept droit du Duomo de L’Aquila
Juillet 2011
Photo : Didier Rykner
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11. Stalles du Duomo en cours de restauration dans la nef
L’Aquila, juillet 2011
Photo : Didier Rykner

Ce mélange de restauration et d’abandon, on le trouve un peu partout dans la ville. La plupart des édifices religieux sont fermés, étayés, et semblent abandonnés, deux ou trois sont au contraire le fruit d’une intense activité.


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12. Nef de l’église San Biagio en restauration
L’Aquila, juillet 2011
Photo : Didier Rykner

C’est le cas de l’église San Biagio, où s’affairent un grand nombre d’ouvriers (ill. 12). Le tremblement de terre, en faisant tomber certains enduits, a permis de retrouver dans la partie droite du chœur une fresque du XIIIe siècle où l’on distingue clairement, malgré les manques2, une très belle Vierge à l’enfant (ill. 13 et 14). Ce type de découverte n’est pas unique. Dans la petite ville de Celano, dont nous parlons dans un autre article, une autre peinture murale – certes de moins bonne qualité – est apparue dans la sacristie de l’église. Là encore, des enduits plus récents, ainsi que l’installation de placards l’ont cachée pendant plusieurs siècles.


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13. Ecole italienne du XIVe siècle
Vierge à l’enfant
Fresque
Retrouvée dans l’église San Biagio de L’Aquila
après le tremblement de terre
Etat juillet 2011
Photo : Didier Rykner
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14. Ecole italienne du XIVe siècle
Vierge à l’enfant, détail
Fresque
Retrouvée dans l’église San Biagio de L’Aquila
après le tremblement de terre
Etat juillet 2011
Photo : Didier Rykner

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15. Théâtre
L’Aquila, juillet 2011
Photo : Didier Rykner

Marcher dans les rues de L’Aquila totalement désertées, où le silence n’est que rarement brisé par le bruit d’un outil qui témoigne, malgré tout, de l’espoir d’une renaissance (il y a quelques mois nous explique Roch Payet, la ville était entièrement morte et aucun bruit ne s’y faisait entendre), est une expérience étrange et bouleversante. Un peu comme à Pompéi, on a l’impression que la vie s’est arrêtée nette, un jour d’avril 2009. La façade du théâtre annonce encore la pièce qui se jouait au moment du tremblement de terre (ill. 15), la végétation commence à envahir certains édifices (ill. 16)… Plus le temps passe dans cette inaction presque générale, plus il sera difficile et coûteux de restaurer la ville. Originaire de L’Aquila, un soldat – la ville est gardée par les militaires qui empêchent les pillages tout autant qu’ils interdisent l’accès aux habitants qui voudraient se réinstaller dans des maisons dont beaucoup restent fragiles – nous a déclaré, alors que nous lui demandions son sentiment sur la situation, qu’il ne comprenait pas pourquoi on restaurait une ou deux églises quand on laissait le reste de la ville s’écrouler.
Manifestement, de nombreux habitants refusent d’accepter cette situation et l’on voit un peu partout fleurir des affiches demandant la « réouverture de la ville » (ill. 17).


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16. Végétation poussant sur un bâtiment
L’Aquila, juillet 2011
Photo : Didier Rykner
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17. Affichette demandant la réouverture du centre ancien
Photo : Didier Rykner

La visite se poursuit avec ces mêmes visions de rues et de places entièrement vides (ill. 18 et 19), de campaniles étayés (ill. 20) ou d’églises fermées et en partie effondrées (ill. 21)


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18. Rue dans le centre ancien
de L’Aquila
interdit au public, juillet 2011
Photo : Didier Rykner
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19. Place dans le centre ancien
de L’Aquila
interdit au public, juillet 2011
Photo : Didier Rykner

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20. Campanile
L’Aquila, juillet 2011
Photo : Didier Rykner
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21. Eglise des Jésuites
L’Aquila, juillet 2011
Photo : Didier Rykner

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22. Eglise Santa Maria Paganica
L’Aquila, juillet 2011
Photo : Didier Rykner

On parvient alors dans le quartier où les maisons ont le plus souffert du séisme, celui de l’Université où hélas les pertes en vie humaine ont été les plus importantes, avec notamment l’écroulement d’une résidence étudiante qui a tué onze personnes.
On y trouve notamment l’église Santa Maria Paganica (ill. 22), protégée par une structure temporaire qui est l’occasion de discordes entre spécialistes. Certains architectes spécialisés dans la restauration des monuments historiques, peu en cour et considérés comme trop critiques, ont en effet été écartés des chantiers par d’autres proches du pouvoir. Nous ne pouvons évidemment prendre parti dans des querelles très spécialisées et à forts relents politiques, mais vu la manière dont le gouvernement de Berlusconi a traité cette affaire de L’Aquila, on ne voit pas pourquoi les chantiers de restauration auraient échappé à l’affairisme ambiant.
Il faut, en contrepartie, célébrer l’action exceptionnelle de certaines associations de bénévoles qui se dépensent sans compter pour la renaissance de la ville. On signalera notamment Legambiente, une association non gouvernementale fondée en 1980, qui s’est spécialisée dans les interventions d’urgence en faveur du patrimoine menacé. Travaillant en coordination avec la Protection Civile, elle a d’abord contribué à préparer la logistique des opérations de secours dans L’Aquila. Puis, à partir du 13 avril, ses membres, tous bénévoles, ont participé au sauvetage de près de 5 000 œuvres d’art de toute nature3. Legambiente a notamment réalisé l’inventaire, avec des fiches descriptives très complètes, des œuvres sauvées du séisme et mises en sécurité dans le musée de Celano (voir notre autre article). L’association, en collaboration avec l’Institut National du Patrimoine, est actuellement en train d’écrire un manuel destiné à aider les secours à mieux prendre en compte le patrimoine dans les situations d’urgence. Ce guide, qui se veut le plus pragmatique possible, est directement issu de leur expérience sur le terrain. L’utilité d’un tel document est évidente, notamment en France où très peu est fait actuellement pour préparer les équipes de secours à la protection des monuments historiques en cas de catastrophe.


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23. Palazzo Ardinghelli
L’Aquila, 2011
Photo : Didier Rykner

Mais revenons à L’Aquila pour terminer notre parcours, en passant à côté de Santa Maria Paganica devant le ravissant Palazzo Ardinghelli qui doit être restauré grâce à des fonds russes (ill. 23) ou la superbe église di San Silvestro di Collebrincioni qui, malgré sa façade consolidée par des échafaudages, semble avoir été moins touchée que d’autres. On notera qu’elle abritait autrefois La Visitation de Raphaël, aujourd’hui conservée au Prado.


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24.
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25.

Notre visite se termine avec un petit palais privé, le Casino delle Delizie Branconio, qui ne paie pourtant pas de mine. Totalement échafaudé à l’intérieur, il est en réalité extraordinaire, une grande pièce (la Stanza di Mosé étant entièrement décorée de fresques de très grande qualité. Représentant l’Histoire de Moïse, d’un style proche de Giulio Romano, elles seraient dues à un peintre s’inspirant à la fois de Raphaël et de Michel-Ange, Francesco Antonio Odit4 (ill. 24 et 25).
A l’image des autres habitants, la propriétaire ne peut dire quand tout cela sera restauré. Les jours de Silvio Berlusconi semblent comptés. Espérons que son successeur prendra enfin à cœur l’indispensable renaissance de L’Aquila.


Didier Rykner, mardi 18 octobre 2011


Notes

1Sur cette question des sangles et des échafaudages, voir la note 2 de notre article : L’Aquila, victime du tremblement de terre... et de Berlusconi.

2La peinture murale a été martelée régulièrement pour faire tenir les enduits qui l’ont recouverte. Néanmoins, le responsable de cela a épargné, sans doute à dessein, les parties les plus importantes comme les visages du Christ et de la Vierge.

3Sur Legambiente, et plus généralement sur L’Aquila et le tremblement de terre de 2009, on lira avec profit le dossier paru dans Patrimoines, revue de l’Institut national du patrimoine, N° 6, paru en 2010.

4Un article de Bolletino d’Arte, dont un résumé se trouve ici, a été consacré à ce décor.





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