En 1982, une exposition mémorable montrait au Grand Palais les plus beaux tableaux français du XVIIe siècle des collections américaines. Sur ce modèle, 23 ans plus tard, Pierre Rosenberg a imaginé de montrer au public français (puis allemand), les peintures françaises conservées en Allemagne (en élargissant le champ chronologique au XVIIIe siècle). Assisté de David Mandrella, il a visité tous les musées d’Outre-Rhin et ramené des œuvres célèbres ou non, souvent peu vues, parfois complètement inédites. Malgré l’absence de quelques artistes, l’exposition permet de comprendre l’évolution de deux siècles de peinture française. Elle fera date, comme son modèle, aidée d’un catalogue en tous points exemplaire.

1. Claude Gellée, dit le Lorrain (1600-1682)
Le Christ apparaît à la Madeleine, 1681
Huile sur toile - 84,9 x 141,1 cm
Francfort-sur-leMain, Städelsches
Kunstinstitut und Städtische Galerie
L’organisation est chronologique et par section, chacune étant consacrée à un mouvement (maniérisme, caravagisme, néo-classicisme), à un thème iconographique (peinture religieuse, portraits,...), à une école régionale (Lorraine), voire à une technique (esquisse au XVIIIe siècle) ou à un seul artiste (Poussin et Claude Lorrain - ill. 1). Ce choix, qui était déjà celui de l’exposition de 1982, permet d’éviter la monotonie. Un même peintre peut se retrouver dans plusieurs sections qui elles-mêmes se répondent (Bellange est à la charnière de celle consacrée à l’école lorraine et au maniérisme, La Tour (ill. 2) exposé avec les Lorrains est face aux caravagesques,...). La chronologie peut être bousculée quand la clarté du discours l’impose : un tableau de Claude Jacquard, peintre du XVIIIe siècle, se retrouve logiquement avec ses confrères lorrains du siècle précédent. Choix d’autant plus pertinent que le tableau, un Massacre des Innocents (Aix-la-Chapelle ; cat. 61) semble dater de 1640 (il est en réalité de 1716), et d’un élève de Vouet qui aurait regardé Claude Deruet. La comparaison avec la toile de ce dernier, L’Enlèvement des Sabines (Munich ; cat. 34), est d’ailleurs très évocatrice.

2. Georges de La Tour (1593-1652)
Les mangeurs de pois
Huile sur toile - 76,2 x 90,8 cm
Berlin, Staatliche Museen zu Berlin, Gemäldegalerie
L’école lorraine, bien étudiée ces dernières années [1], fait donc l’objet d’une section à part ; Pierre Rosenberg y accorde une grande importance qu’il rappelle dans l’entretien qu’il nous a accordé. On constate en outre que de nombreux tableaux de cette province qui, à l’époque, n’était pas française, sont présents en Allemagne. On y trouve un tableau de Jean Leclerc, ainsi que le grand Deruet évoqué plus haut. On voit également un Ange de l’Annonciation de Jacques Bellange (Karlsruhe ; cat. 3), signé, stylistiquement comparable à ses dessins et à ses gravures. Ce tableau, curieusement non reconnu par Jacques Thuillier, constitue dans doute une base certaine pour la reconstitution de l’œuvre peint de l’artiste, les tableaux publiés sous son nom étant souvent très discutés (même la célèbre Lamentation de l’Ermitage n’est pas acceptée par tous).
Si, dans le catalogue, l’Hercule et Omphale (Heidelberg ; cat. 66) daté tôt dans la carrière de Laurent de La Hyre, est inclus dans la section Mythologie, histoire, allégorie et genre au XVIIe siècle, au Grand Palais le tableau est accroché dans la section maniérisme. Cet agencement souligne tout ce que l’artiste - qui n’est jamais allé en Italie - doit à la fréquentation de la Seconde Ecole de Fontainebleau [2].

3. Valentin de Boulogne (1591-1632)
Les Tricheurs
Huile sur toile - 94 x 137 cm
Dresde, Staatliche Kunstsammlungen Dresden,
Gemäldegalerie Alte Meister
Mais l’entrée de l’exposition est surtout marquée par l’extraordinaire qualité des tableaux caravagesques. L’Allemagne a la chance de conserver plusieurs chefs-d’oeuvre de Valentin, Vouet, Tournier et Régnier, soit les quatre grands peintres français travaillant à Rome dans les années 1610-1620. Le Tournier est hélas absent des cimaises comme le sont deux tableaux de Vouet et deux de Valentin. Mais de ce dernier, Les Tricheurs (ill. 3 ; cat. 152) et le Couronnement d’épines (Munich ; cat. 154) comptent parmi ses plus beaux tableaux, et ne le cèdent que de très peu aux peintures du Caravage lui-même. La toile de Régnier, Allégorie de la Vanité (ill. 4 ; cat. 133) de Stuttgart, présente déjà, bien qu’elle soit semble-t-il peinte juste avant son départ de Rome, ce chatoiement des couleurs que l’on associe généralement à sa période vénitienne et que l’on retrouve dans sa Mort de Sophonisbé (Kassel ; cat. 134).

4. Nicolas Régnier (vers 1588-1667)
Allégorie de la Vanité
Huile sur toile - 173 x 140 cm
Stuttgart, Staatsgalerie Stuttgart

5. Entourage de Simon Vouet
Judith avec la tête d’Holopherne
Huile sur toile - 96,8 x 73,3 cm
Munich, Bayerisch
Staatsgemäldesammlungen, Alte Pinakothek
Beau tableau énigmatique, la Judith avec la tête d’Holopherne (ill. 5) - un sujet typiquement caravagesque - est donné à l’entourage de Vouet. David Mandrella suggère de l’attribuer à Virginia da Vezzo, l’épouse de Simon Vouet, sans doute par comparaison avec la Judith en collection privée à Rome, identifiée par une gravure de Claude Mellan [3]. Ceci ferait d’ailleurs de ce beau tableau une œuvre non française.
Parmi les nouveautés de l’exposition, notons la « disparition » du peintre Damien Lhomme. Sous ce nom étaient conservées plusieurs natures mortes. Mais il semble que ce Lhomme n’ait finalement jamais tenu les pinceaux et qu’il n’ait été en réalité qu’imprimeur. Suivant en cela une suggestion de Mickaël Szanto, Pierre Rosenberg crée un nouveau nom de convention, le « Maître de l’almanach Damien Lhomme ». La nature morte exposée ici, longtemps crue de l’école allemande, est proche de Sébastien Stoskopff auquel elle a été attribuée. Du même Stoskopff, la fameuse Carpe (ill. 6), dont de nombreuses versions sont connues, fait subtilement le lien avec l’exposition de 1982, où Pierre Rosenberg présentait la copie signée P. Nichon [4].

6. Sébastien Stoskopff (1597-1657)
Nature morte à la carpe et au pichet
Huile sur toile - 47 x 57 cm
Brême, Kunsthalle Bremen
Claude Lorrain conclut cette première salle. Il fait naturellement la transition entre la section lorraine et la peinture de paysage qui s’épanouit ensuite dans la rotonde, autour du très beau Paysage avec sainte Pélagie de Philippe de Champaigne (Mayence ; cat. 21). Un petit La Hyre, Paysage rocheux avec deux voyageurs et une cascade (Cologne ; cat. 67), qui se cachait à Cologne sous une attribution à l’école hollandaise du XVIIIe siècle, a pu être identifié lors de la préparation de cette exposition. Des peintures de bataille complètent l’ensemble, et la découverte d’un van der Meulen (Schwerin ; cat. 158) n’en constitue pas le moindre intérêt. Il s’agit du deuxième fragment retrouvé de l’Escalier des Ambassadeurs, décor à fresque détruit sous Louis XV et dont certaines parties furent transposées sur toile en 1750. Bien que la provenance ait été signalée dès 1882 dans le catalogue du musée de Schwerin, ce morceau était resté ignoré des spécialistes.

7. Eustache Le Sueur (1616-1655)
Le Christ chez Marthe et Marie
Huile sur toile - 162,5 x 129,9 cm
Munich, Bayerisch
Staatsgemäldesammlungen, Alte Pinakothek,
prêt du Wittelsbacher Ausgleichsfonds
La peinture à Paris, après le retour de Vouet en 1627 et jusqu’aux années 1660, est représentée par plusieurs peintures très peu connues. Ainsi le Claude Vignon inédit représentant David rappelé à l’ordre par Nathan (Darmstadt ; cat. 168) ou la Déploration du Christ de Jacques Stella (Weimar ; cat. 141). Le grand Le Sueur, Le Christ chez Marthe et Marie (ill. 7), de provenance Fesch, est en revanche célèbre et l’un des plus beaux de l’artiste, caractéristique l’atticisme parisien [5]. La Déploration du Christ de Louis (?) Le Nain, non moins réputée, s’insère bien dans cet accrochage, rappelant qu’à côté des scènes réalistes, les Le Nain furent également les auteurs de peintures d’histoire plus classiques [6].
Nicolas Poussin a droit, comme Claude Lorrain, à un traitement de faveur. Parmi les tableaux exposés, la plupart avaient été présentés dans ce même lieu lors de la rétrospective de 1994 mais c’est une chance de revoir de grands chefs-d’oeuvre tels que l’Empire de Flore ou le Paysage avec Pyrame et Thisbé (ill. 8).

8. Nicolas Poussin (1594-1665)
Paysage orageux avec Pyrame et Thisbé
Huile sur toile - 192 x 273,5 cm
Francfort-sur-leMain, Städelsches Kunstinstitut
und Städtische Galerie
La section des fêtes galantes n’est pas à la hauteur de ce qu’elle aurait pu être : ni Le Pèlerinage à Cythère, ni L’Enseigne de Gersaint n’ont été prêtés, au grand regret de Pierre Rosenberg [7], et l’on doit se contenter de Watteau plus secondaires accompagnés de Lancret et de Pater. C’est avec raison, nous semble-t-il, que seuls ces artistes ont été montrés. Les suiveurs (Octavien, Quilliard, etc.), à supposer qu’il en existe dans les musées allemands, sont en général de niveau nettement inférieur comme on a pu le voir dans la récente exposition de Valenciennes [8]. En revanche, une scène de genre de Jean-François de Troy aurait complété agréablement cette partie.
Parmi les portraits du XVIIe siècle, on retiendra un bel anonyme, un Joueur de luth (Hambourg ; cat. 187), connu depuis longtemps puisqu’il était exposé en 1934 à la fameuse exposition des Peintres de la réalité [9]. De manière surprenante, aucun nom satisfaisant n’a pu être attaché à cette œuvre. On admirera aussi le Portrait de Bourdaloue, le célèbre prédicateur, peint par Jouvenet priant les yeux clos. La sobriété de la mise en page, le recueillement font du jésuite, et de manière paradoxale, une effigie quasi-janséniste évoquant l’art de Philippe de Champaigne. De ce dernier peintre, il faut signaler, outre le Paysage avec Sainte Pélagie dont nous parlions plus haut et la petite Vierge de douleur, première version du tableau du Louvre, le Louis XIV offre sa couronne et son sceptre à la Vierge et à l’Enfant Jésus.

9. Jean-Baptiste Oudry (1686-1755)
La grue morte
Huile sur toile - 162 x 127,5 cm
Schwerin, Staatliches Museum Schwerin
Le deuxième niveau de l’exposition est entièrement dédié au XVIIIe siècle jusqu’au néo-classicisme. Les sections sont ici strictement thématiques : portraits (Largillière, Nattier, Subleyras, Greuze ...), compositions mythologiques (dont deux prix de Rome, ceux de Jacques-François Amand et de Jean Bardin, déposées par l’Etat au temps où Mayence était chef-lieu d’un département français), natures mortes (Schwerin, qui possède de nombreux Oudry, comme une exposition récente à Versailles et à Fontainebleau le rappelait - ill. 9) et paysages. Un mur entier est consacré à Joseph Vernet (pas moins de cinq tableaux) et à ses émules, le chevalier Volaire et Philippe-Jacques de Loutherbourg. D’Hubert Robert, Munich conserve une vue apocalyptique de Paris, La Démolition des maisons du Pont-au-Change (ill. 10) [10], typique de son goût pour les ruines et la destruction qui tranche un peu avec ses vues de parcs parfois un peu banales.

10. Hubert Robert (1733-1808)
La Démolition des maisons du Pont-au-Change
Huile sur toile - 80 x 55,5 cm
Munich, Bayerisch Staatsgemäldesammlungen,
Alte Pinakothek, prêt du HVB-Group
Après un accrochage d’esquisses du XVIIIe siècle dont la plupart (Noël Hallé, François-André Vincent, Dandré-Bardon,...) sont des acquisitions récentes, l’exposition se conclut sur le néo-classicisme. Les collections allemandes conservent de nombreux tableaux dans le style de Louis-Léopold Boilly (lisse, porcelainé, fortement inspiré par la Hollande du XVIIe siècle...) Outre Boilly lui-même, on peut voir des œuvres de Marie-Gabrielle Capet, une élève peu connue d’Adélaïde Labille-Guiard, de Nicolas-Antoine Taunay, d’Henri-Pierre Danloux ou de Marguerite Gérard (ill. 11). Peut-on, réellement, qualifier ces tableaux de néo-classiques ? Il y a loin entre eux et le Portrait de la comtesse de Sorcy par David (ill. 12). L’absence de l’Ossian de Gérard dont la venue était espérée jusqu’à la dernière minute [11] est finalement plus gênante que celle des Watteau. Ce tableau aurait permis au visiteur moins averti de comprendre les différentes options qui s’offraient aux peintres à la fin de XVIIIe siècle. Classicisme d’un côté, romantisme de l’autre, deux orientations qu’il faut cependant se garder d’opposer trop fortement. Elles se rejoindront dans la personne d’Ingres, héritier de David, qui peindra lui aussi son Ossian.

11. Marguerite Gérard (1761-1837)
"Dors, mon enfant"
Huile sur toile - 55 x 45 cm
Karlsruhe, Staatliche Kunsthalle Karlsruhe

11. Jacques-Louis David (1748-1825)
Portrait d’Anne-Marie-Louise Thélusson,
Comtesse de Sorcy, 1790
Huile sur toile - 129 x 97 cm
Munich, Bayerisch Staatsgemäldesammlungen,
Alte Pinakothek, prêt du HVB-Group
Dans le domaine de la peinture ancienne, le Grand Palais ne nous avait pas mis à pareille fête depuis bien longtemps. Nous avons choisi le parti de décrire cette exposition du point de vue de l’histoire de la peinture française qui est aussi celui de ses organisateurs. Le catalogue vient nuancer ce parti-pris en le complétant par plusieurs essais consacrés aux collectionneurs allemands, permettant de comprendre pourquoi tel courant ou tel artiste est bien représenté ou au contraire absent. S’interroger sur l’histoire des collections tout en inventoriant ce qui existe est également la démarche de l’INHA pour les autres pays d’Europe centrale [12]. Souhaitons que cette dernière aboutisse à une ou plusieurs expositions permettant d’aussi belles découvertes que celle-ci.
Munich, Haus der Kunst, 5 octobre 2005 - 8 janvier 2006.
Bonn, Kunst- und Ausstellungshalle der Bundesrepublik Deutschland, 3 février - 30 avril 2006.
Commissaire : Pierre Rosenberg, de l’Académie française, Président-directeur honoraire du musée du Louvre, assisté par David Mandrella
Catalogue, Poussin, Watteau, Chardin, David. Peintures françaises dans les collections allemandes XVIIe - XVIIIe siècles, Editions de la Réunion des Musées Nationaux, 2005, 59 €, ISBN : 2-7118-4914-7.
