Pour les musées de Toulouse : conservateurs s’abstenir !


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Le Capitole de Toulouse
Photo : Wikipedia

Toulouse est une ville riche en musées : celui des Augustins où se trouvent les sculptures et les peintures, le Musée Paul-Dupuy, qui conserve les arts décoratifs et les dessins, les Abattoirs, musée d’Art moderne et contemporain, le Musée Saint-Raymond, l’un des plus importants en France consacré à l’archéologie, un Museum d’histoire naturelle, le musée du Vieux-Toulouse, etc . Bref, la création d’un poste de directeur des musées de la ville, envisagée déjà depuis plus de deux ans, se justifie parfaitement.

Deux fois, la mairie de Toulouse avait lancé des appels à candidatures pour ce recrutement. L’été dernier, il était ouvert aux « attachés territoriaux et [aux] conservateurs territoriaux », première curiosité puisqu’on imaginait mal comment un attaché territorial aurait pu avoir sous ses ordres les conservateurs dirigeant les musées. En septembre 2009, le premier appel ayant été infructueux, un deuxième fut lancé qui, bien qu’incluant les conservateurs, s’adressait aussi aux administrateurs territoriaux et aux personnes ayant le grade des directeurs territoriaux.
Celui-ci n’ayant donné encore aucun résultat, le nouvel appel à candidature pose vraiment problème. Désormais, les conservateurs en sont totalement exclus.

La mairie se défend de vouloir les marginaliser. Jean-Louis Sautreau, directeur général adjoint à la Culture, nous a ainsi indiqué : « L’objet de ce recrutement est d’aider les décideurs à définir une politique publique pour la Ville de Toulouse concernant les musées et le patrimoine. Il s’agit également de coordonner et de mutualiser des fonctions relevant de tâches administratives (principalement finances, DRH, et communication).
Dans ce cadre, l’objectif est de soulager les directeurs des musées, qui sont tous des conservateurs, de ces tâches administratives, afin que ceux-ci puissent travailler pleinement dans leur domaine de compétence.
La Ville de Toulouse a déjà par le passé diffusé un autre appel à candidature où la fonction de conservateur était mentionnée. Cet appel s’est révélé infructueux.
Dans le nouvel appel à candidature, le fait que la fonction de conservateur ne soit pas inscrite, n’exclut pas que des conservateurs postulent sur ce poste, mais indique seulement, que ce n’est pas ce type de profil qui est principalement recherché. Ceci n’empêche, en aucun cas, la complémentarité des fonctions. »

Nous ne mettons pas ici en doute la bonne volonté de la ville. Mais il est inquiétant qu’elle pense légitime qu’un administrateur soit le mieux placé pour définir une politique publique pour les musées et le patrimoine. Cela confirme, hélas, une tendance que nous dénonçons depuis bien longtemps au niveau des musées nationaux. L’annonce va bien au delà d’une coordination et d’une mutualisation de fonctions administratives. Comment les conservateurs pourront-ils réellement diriger leurs musées sans maîtriser les budgets qui leurs seront alloués, quand la définition du poste prévoit expressément « [l’] élabor[ation] [d]es budgets de fonctionnement et d’investissement ». Comment le pourraient-il sans même avoir la responsabilité de diriger et d’animer leurs équipes, mission dévolue au nouveau directeur1.
On nous dit par ailleurs que celui-ci n’aura pas pour rôle de choisir le programme des expositions ni les œuvres à restaurer, mais seulement de « développ[er] une politique muséale cohérente et commune aux différents musées de la Ville, par une harmonisation et une mutualisation de certaines de leurs missions (calendrier des expositions, communication, politique des publics, programmes de restaurations…). » comme cela est prévu dans la définition de fonction. Mais ces missions, légitimes pour un conservateur, peuvent donner lieu à toutes les dérives dès lors qu’elles ne sont pas confiées à quelqu’un formé pour cela. Les personnes passent, les fonctions demeurent. La mairie ne peut s’engager qu’à court et moyen terme.

Il est vrai que certains conservateurs rechignent aux tâches administratives, mais cela ne peut être généralisé, sauf à penser que les scientifiques sont par nature inaptes aux postes de direction. L’Institut National du Patrimoine est là pour les y former. D’ailleurs, la gestion et l’administration ne sont pas une fin en soi pour un établissement ou un ensemble d’établissements culturels : ces fonctions doivent servir une politique culturelle et non l’inverse. Un directeur des musées et du patrimoine peut avoir besoin au sein de son équipe d’un administratif confirmé, ce ne saurait être l’inverse.
Quant à affirmer que des conservateurs peuvent éventuellement répondre à cet appel à candidature, c’est ignorer le principe d’égalité devant l’emploi public : en admettant que l’un d’entre eux soit recruté sur cette annonce, n’importe quel autre conservateur n’y ayant pas répondu faute d’y avoir été invité pourrait attaquer légitimement cette décision.

L’Association des conservateurs des collections publiques de France (AGCCPF) a tenu à réagir à cet appel à candidature, par l’intermédiaire de son président, Christophe Vital : « L’AGCCPF ne peut que déplorer le fait que la ville de Toulouse paraît ignorer l’existence de l’INP (Institut National du Patrimoine) censé former des conservateurs du patrimoine aptes à assumer de telles fonctions. ?C’est aussi ignorer les textes qui déterminent la liste des personnels qualifiés amenés à assumer les responsabilités scientifiques des collections des musées de France mais aussi à assumer éventuellement la direction de tels établissements ?. Si ce type de poste peut être éventuellement occupé par un administrateur on comprend mal pour quelle raison la ville de Toulouse délibérément ne l’ouvre pas aux conservateurs du patrimoine. ?C’est une fois de plus notre profession qui est mise à mal et méprisée, c’est aussi une remise en cause de la formation dispensée par l’INP. ?Il est temps que de telles situations soient clarifiées ?. C’est ce que souhaite l’AGCCPF et ce qu’elle affirmera notamment dans son livre blanc qui sera rendu public en février à Paris »

Répétons-le : la ville de Toulouse a raison de vouloir mettre un directeur à la tête de ses musées, mais celui-ci doit rester un conservateur (ou équivalent, validé par une commission d’aptitude). Elle serait bien avisée de reconsidérer son appel à candidature en le réservant à un scientifique (et en modifiant par ailleurs le traitement des budgets, chaque directeur de musée devant pouvoir gérer celui qui lui est attribué). Si les précédents n’ont pas abouti, sans doute est-ce parce qu’ils n’ont pas été bien diffusés. La Tribune de l’Art a vocation à publier les recrutements de conservateurs parce que la plupart d’entre eux lisent ce site2. Nous sommes à la disposition de la mairie de Toulouse pour lui en indiquer les modalités.


Didier Rykner, samedi 24 juillet 2010


Notes

1Vous dirigez et animez les équipes de l’ensemble des musées et structures assimilées.

2Nous n’avons pas encore, faute de temps, développé cette activité, mais quelques musées – dont la Wallace Collection de Londres – ont déjà publié des annonces de recrutement sur le site.




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