Pour l’histoire de l’art en France


L’histoire de l’art française est-elle vraiment entrée dans la spirale du déclin, comme on nous le répète depuis vingt ans ? Le Journal des Arts du 18 novembre 2005 vient récemment de s’appesantir sur le sujet, provoquant quelques remous. Cette tribune libre se voudrait un texte de réflexion et de débat.


Contre la sinistrose

Une discipline, où, en moins de cinq ans, plus de six revues d’histoire de l’art ont été créées (Cahiers d’histoire de l’art, Images re-vues, Recherches en histoire de l’art, Sinopia, Studiolo, 20-21, et j’en oublie), permettant ainsi aussi bien à des jeunes doctorants qu’à des chercheurs confirmés de publier leurs travaux, est-elle en crise ? Grâce aux auditoriums des musées (du moins quand leur politique reste de faire de l’histoire de l’art ou de l’histoire culturelle et non du « sociétal » …), aux différentes manifestations qui se déroulent à l’INHA, il y a maintenant presque chaque semaine un colloque d’histoire de l’art intéressant. Je ne suis pas sûr qu’une telle offre existe à New York. Les conditions de travail à la bibliothèque de l’INHA et son état d’indigence montrent qu’à l’évidence, les pouvoirs publics s’en moquent. Mais qu’elle fasse salle comble tous les jours prouve qu’elle est utile, et cette abondance de lecteurs qui bravent les difficultés peut être considérée comme un bon signe pour la discipline. Et puis, soyons francs, la bibliothèque du Warburg, si utile qu’elle soit, ne fait pas beaucoup plus riche, et la présence des étudiants y est plus clairsemée. Pour ce qui concerne les publications des travaux de recherches, les thèses sont reprographiées par l’université de Lille et disponibles ainsi dans plusieurs grandes bibliothèques, comme cela se fait aux Etats-Unis. Beaucoup sont publiées, dans différentes collections, quand leurs auteurs ou les professeurs qui les ont dirigées se donnent un peu de peine. On peut ne pas privilégier dans l’histoire de l’art l’optique de la monographie, mais il faut reconnaître que la qualité des éditions Arthena pour éditer des monographies classiques d’artistes ne se retrouve nulle part ailleurs. D’autres éditeurs ont fait un effort considérable pour publier en français des textes de réflexion provenant d’autres cultures. L’effort est à poursuivre et n’est pas évident : on en veut pour preuve que la Cambridge University Press arrête sa collection d’histoire de l’art.

Le « mal français »

Alors, pourquoi, cette sinistrose ? La communauté est malthusienne et trop souvent divisée, régie par un esprit de chapelle étroit. Plutôt que d’être jaloux de ce que peut faire le voisin, apprenons à élargir le périmètre des ressources et des échanges, à nous défendre collectivement pour mieux nous faire reconnaître et obtenir ainsi plus de moyens. Quand l’auditorium du Louvre a commencé sa politique ambitieuse de conférences et de colloques, d’aucuns ont crié que cela allait tuer les autres initiatives : la richesse de l’offre a eu pour effet de multiplier la demande …
Mais il existe aussi, malheureusement, des raisons plus structurelles. Les élites qui gouvernent la France continuent de penser que le discours sur l’image et l’œuvre d’art est soit le propre des artistes, soit le fait de M. Toutlemonde, et qu’elle ne nécessite pas un champ du savoir spécialisé. Alors que les expositions, les musées génèrent des millions d’euros, quantité d’activités dérivées et d’emplois, le « produit » qui y est présenté n’est pas considéré par les administrateurs (ces fameux énarques …), les hommes politiques ou une certaine intelligentsia comme né d’une accumulation de connaissances, réflexions, d’une production de matière grise, d’un savoir spécifique et d’une recherche avec des méthodes, d’un travail, en un mot. Dans la nouvelle Agence nationale de la recherche, il n’existe pas de catégorie « histoire de l’art » comme champ du savoir. En 1999, l’Etat a créé une agrégation de chinois (aucun poste en 2003, un seul en 2004), mais n’a pas voulu créer d’agrégation d’histoire de l’art, alors que chaque année, plus d’un million de personnes se pressent aux portes du Grand Palais. Comme si, selon un vieux mythe qu’avait dénoncé dès 1969 Pierre Bourdieu, l’approche de l’œuvre d’art pouvait être innocente et innée.
Aux clivages idéologiques qui parcellisent la profession (où chacun pourrait au moins accepter qu’il existe différentes façons de faire, écrire, enseigner l’histoire de l’art) s’ajoute un cloisonnement entre musée et université, qui relèvent de deux corps différents. La mise en place de l’INHA, qui accueille conservateurs du patrimoine et universitaires, la politique de recherche lancée par les musées devrait permettre de combler peu à peu ce fossé, mais des solutions institutionnelles sont à mettre en place, et les échanges de postes doivent être plus aisés. Ces divisions ont à coup sur pour effet un certain statisme dans la profession et la discipline.
La faible considération pour l’histoire de l’art en France de la part des élites peut-elle s’expliquer par une faiblesse intellectuelle ? Incontestablement, la révolution des sciences humaines des années 1970 a été manquée, en partie parce que de toute façon le retard était trop grand à combler (les bases essentielles des connaissances manquaient …), en partie pour des problèmes de personne, en partie aussi parce qu’une certaine histoire de l’art prône le culte de la naïveté de l’œil sur le savoir de l’esprit. Mais le discours des sciences humaines, heureusement, a trouvé sa place par d’autres biais, avec l’histoire économique ou sociale de l’art par exemple, et de plus en plus de musées prennent en compte la dimension anthropologique des œuvres. Cependant, il existe encore un risque chronique de se fermer sur des problématiques nationales, et de manquer les grandes évolutions. Il est vrai aussi que cette attitude nous épargne les modes américaines, même si dans les « gender studies », il y a bien plus à prendre qu’on ne le répète dans l’hexagone. En effet, le manque d’outils d’information, de lieux où elle circule rapidement se fait cruellement ressentir. La nouvelle revue de l’INHA veut en partie combler cette lacune, mais c’est aussi dans une bibliothèque spécialisée en histoire de l’art, une bibliothèque de recherche, que le chercheur, isolé des bruits du dehors, se tient au courant des nouveautés du monde.

La place de l’INHA : entre centre et périphérie

Quant à l’INHA, installé Galerie Colbert avec d’autres institutions et bibliothèques, il faut souligner l’originalité du « lieu », qui associe enseignement de haut niveau, centres de recherche et bibliothèque. Irving Lavin, visitant les lieux avec Alain Schnapp, n’hésita pas à déclarer que c’était maintenant le plus grand centre d’histoire de l’art existant. Et il est loin d’être une forteresse parisienne, comme le répètent souvent les professeurs d’universités parisiennes, (eux même mécontents quand l’INHA n’accueille pas comme chercheurs leurs propres étudiants …) Rappelons simplement que sur les actuels 24 chargés d’études (équivalents des allocataires), un tiers sont inscrits dans des universités de région, c’est-à-dire plus que la moyenne nationale et que sur les trois conseillers scientifiques universitaires, deux viennent d’université de région.
Dans tous les cas, le rôle de l’INHA, tel qu’il a été défini dans le projet de Michel Laclotte et mis en œuvre par Alain Schnapp, est amené à être fondamental. Il est la condition de survie de l’histoire de l’art en France, à moins de son émiettement définitif et de sa coupure d’avec les grands courants novateurs de la recherche internationale. Il commet certes des erreurs, comme toute institution, et a fortiori toute institution naissante ; on peut certes le critiquer (et on doit !), mais il est plus constructif de chercher à l’améliorer que de le pourfendre. D’où l’importance du choix de son directeur, qui doit être une personnalité scientifique, reconnue internationalement, et consensuelle. Quoiqu’on en dise, c’est pour l’instant une des rares institutions en France dans le domaine de l’histoire de l’art où ne règne pas l’esprit de chapelle ni de clan. A la communauté de trouver les justes formes de collaboration et d’association. En effet, on pourrait imaginer que l’INHA stimule la constitution d’un réseau d’instituts forts en région, centrés sur des projets précis, avec lesquels il pourra dialoguer. Ainsi, accompagné d’une grande bibliothèque de recherche, il deviendra réellement un pôle fédérateur national, un foyer et un creuset de la recherche, un grand atelier.

Comparons honnêtement l’histoire de l’art en France actuellement et son état il y a quarante ans, et l’on verra que des pas de géants ont été accomplis. A toute la communauté de continuer ensemble, mais dans la diversité des démarches intellectuelles et des institutions qui les reflètent, cette marche des quarante glorieuses. De Rome, de Londres ou de New York, l’activité de l’histoire de l’art en France est loin d’être pauvre. Et le site internet qui accueille cette réflexion et son ample consultation en France et à l’étranger l’atteste, et il prouve qu’un peu de dynamisme, même bousculant les hiérarchies établies, est parfois salutaire !
Plutôt que de nous lamenter sans cesse, nous cloisonner ou nous tirer dans les pattes, selon le bon vieux réflexe du petit village gaulois, essayons d’adopter une politique dynamique de développement, un esprit de laboratoire, ouvert aux tentatives diverses de recherches, dans un souci d’émulation intellectuelle.


Olivier Bonfait, samedi 14 janvier 2006





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