Portraits de Mallarmé, De Manet à Picasso


Auteurs : Hélène Dufour, Hervé Joubeaux, Jean-David Jumeau-Lafond, Hélène Oblin, Jean-Michel Nectoux.

Comment fixer l’image d’un « pur héros des lettres » ? Les portraitistes de Stéphane Mallarmé, hommes de pinceau et de crayon ou hommes de plume, ont eu à affronter cette difficulté. La question sert de fil rouge au catalogue de la belle exposition « Portraits de Mallarmé, de Manet à Picasso » présentée cet automne (14 septembre–16 décembre 2013) au Musée Mallarmé de Vulaines-sur-Seine, dans la maison du poète à côté de Fontainebleau.

Le catalogue est à l’image de l’exposition : clair, soigné, riche en informations tant pour le simple amateur que pour le mallarméen fervent, abondamment illustré de reproductions auxquelles le format donne une pleine lisibilité, grâce à une mise en page aérée. On y trouve, ordonnés chronologiquement, non seulement les portraits les plus célèbres du poète, par Manet, Gauguin, Renoir, Munch, Whistler, Degas photographe ou Nadar, mais aussi des œuvres moins connues et non moins intéressantes, telle l’étude de Jacques-Émile Blanche représentant Mallarmé aux côté de ses amis de La Revue indépendante, la tête du poète sculptée de mémoire par son ami Valéry, les portraits réalisés par Picasso ou, récemment, par Barceló.

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1. Édouard Manet (1832-1883)
Stéphane Mallarmé, 1876
Huile sur toile - 27,5 x 36 cm
Paris, Musée d’Orsay
Dans la scénographie de Carole Jung et Vincent Lefèvre
Photo : La Tribune de l’Art

Certaines œuvres se détachent de cette belle galerie. Celle de Manet (ill. 1) bien sûr, l’ami fidèle, sans doute « le plus émouvant, le plus sensible des portraits de Mallarmé », selon la formule de Jean-Michel Nectoux. Non seulement parce que ce portrait est de la main d’un très grand artiste mais aussi, comme l’observe Bataille dans une page de son Manet, parce qu’y « rayonne l’amitié de deux grands esprits »1 qui se sont rencontrés quotidiennement pour partager leurs rêves, leurs luttes, leur labeur. Mallarmé y apparaît dans la beauté de la jeunesse, le nez droit, la moustache blonde, le teint rosé, un cigare fumant à la main, les doigts posés sur les pages blanches d’un livre. La beauté du portrait tient à l’expression songeuse que la touche si vivante et virile de Manet a su donner au visage de celui qui fut, de son propre aveu, un « homme au rêve habitué »2 Elle tient aussi à la grâce de la posture, à cette nonchalance légère d’un poète qui a mis entre lui et son époque toute la distance du songe, et qui, face au « Rien qui est la vérité »3 porte son regard très loin, vers un au-delà fictif ayant pour nom Mystère ou Poésie. Le peintre parvient tout à la fois à capter la présence familière de l’ami et à donner au portrait une signification plus générale par des éléments discrètement symboliques. La « vide blancheur que le papier défend »4, si lumineuse sur la tranche du livre, symbolise discrètement la virginité du rêve poétique de l’écrivain, « le poëme tu, aux blancs »5 du feuillet, autant que « le Livre » tant rêvé, « explication orphique de la Terre, qui est le seul devoir du poëte et le jeu littéraire par excellence »6. La fumée du cigare, « Toute l’âme résumée / Quand lente nous l’expirons / Dans plusieurs ronds de fumée / Abolis en autres ronds »7, matérialise le mouvement du songe et une poétique de la suggestion fondée sur les rapports obliques entre les mots — poétique que figurent aussi le papillon et les vagues herbages ornant la tenture japonaise du fond. « Esquisse géniale » que ce tableau, comme l’a noté Jean-Michel Nectoux, mais une esquisse à laquelle on ne saurait rien changer.


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2. James Abbott McNeil Whistler (1834-1903)
Stéphane Mallarmé, vers 1892
Lithographie de transfert - 16,2 x 11,2 cm
dédicacé au crayon « à mon Mallarmé SM »
Vulaines-sur-Seine, Musée départemental Stéphane Mallarmé
Photo : Yvan Bourhis/CG77
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3. Paul Nadar (1856-1939)
Stéphane Mallarmé au châle, vers 1895
Photographie originale
Vulaines-sur-Seine, Musée départemental Stéphane Mallarmé
Photo : Yvan Bourhis/CG77

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4. Jacques-Émile Blanche (1861-1942)
Étude pour le portrait de Stéphane Mallarmé
et de ses amis de la Revue indépendante
, 1889
Huile sur toile - 62 x 73 cm
Rouen, Musée des Beaux-Arts
dans la scénographie de Carole Jung et Vincent Lefèvre
Photo : La Tribune de l’art

Ce n’est pas un hasard si un autre portrait, de seize ans postérieur au précédent, tranche sur le reste, malgré ses dimensions restreintes et l’absence de couleur : il est l’œuvre d’un autre intime du poète, James Abbott McNeil Whistler (ill. 2), qui remplace, après la mort de Manet, l’ami disparu. En quelques coups de crayon — qui ont certes valu à Mallarmé d’avoir les mollets rôtis au long d’une séance interminable devant la cheminée — le poète surgit, droit et méditatif, la cigarette à la main, d’une pénombre de hachures dont se détachent la tête et l’avant-bras, agents de cette pensée subtile et profonde, aimant les « divagations », que le maître de la rue de Rome déployait fastueusement pour ses fidèles lors des fameux « Mardis ».
À ces œuvres de premier plan, il faudrait ajouter la célèbre photographie prise vers 1895 par Paul Nadar (ill. 3) représentant Mallarmé au châle à carreaux — un cliché au double sens du mot. Étonnamment, elle « tient » face aux deux autres portraits, et ce malgré l’aspect artificiel de la mise en scène (aux accessoires attendus : plume, encrier et feuille blanche) et malgré la pose plutôt figée du modèle. L’art du photographe — la limpidité de la lumière, la densité des noirs et des gris, la symétrie de la composition — y est sans conteste pour quelque chose ; mais aussi ce regard précis, scrutateur, volontaire, du poète, qui atteste la ténacité et la clairvoyance avec laquelle il persiste, malgré les fatigues et les duretés de l’existence, à remplir son devoir, celui « de tout recréer, avec des réminiscences, pour avérer qu’on est bien là où l’on doit être »8.
À côté de ces œuvres incontournables, le catalogue présente des œuvres moins connues dont le lecteur pourra découvrir ou redécouvrir la beauté. Ainsi l’étude de Jacques-Émile Blanche (ill. 4), dont on ne peut que regretter qu’elle n’ait pas abouti à un grand tableau : un Mallarmé à l’élégance naturelle s’y impose comme figure de proue du mouvement littéraire contemporain. Les bois gravés de Félix Vallotton sont une réussite, notamment le bois publié dans The Chap Book, sur lequel le visage d’un Mallarmé aux yeux souriants et mi-clos émerge d’une tache rouge (ill. 5), très graphique. De même que la tête modelée pieusement dans la cire par Paul Valéry, d’une grande densité, fondue ensuite en bronze (ill. 6) — mince compensation à la sculpture que Rodin n’a jamais réalisée. Le catalogue classe enfin parmi les portraits du poète cette œuvre inattendue, un paysage que Louis-Welden Hawkins a dédicacé au Maître, « Gardien du mystère » (ill. 7). À en croire Jean-David Jumeau-Lafond, le chaud camaïeu de verts et d’ocres figurant une porte fermée gardée par de hauts troncs et une clôture doublée de tiges nues, composeraient un portrait symbolique de l’auteur du « Mystère dans les Lettres ».


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5. Félix Vallotton (1865-1925)
Portrait de Stéphane Mallarmé
dans The Chap Book, 1895
Paris, collection J.-D. Jumeau-Lafond
Photo : La Tribune de l’Art
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6. Paul Valéry (1871-1945)
Portrait de Stéphane Mallarmé
Bronze, fonte de 1949 d’après la cire de 1910
Sète, Musée Paul Valéry
Photo : Musée Paul Valéry

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7. Louis Welden Hawkins (1849-1910)
La Porte fermée, 1896
Huile sur toile - 46 x 29 cm
Vulaines-sur-Seine,
Musée départemental Stéphane Mallarmé
Photo : Yvan Bourhis/CG77

Outre certaines photos à valeur surtout documentaire (Mallarmé jeune homme, Mallarmé déguisé en fermier auvergnat, Mallarmé sur sa yole ou aux côtés de sa plantureuse amie Méry) et d’autres, extraordinaires comme celles prises par Degas (ill. 8), sont reproduits des portraits sur le mode mineur, dessins rapidement crayonnées ou simples croquis, qui ne prétendent pas au grand art, mais qui n’en sont pas moins émouvants : tel le profil esquissé par Vuillard deux ans avant la mort du poète, dont les cernes, le regard fixe et les traits creusés disent toutes les fatigues, les deuils et les combats ; tel le savoureux dessin de Verlaine campant son confrère debout, en train de fumer la pipe, les yeux fermés.
Dans le texte qu’il consacre aux portraits peints ou dessinés, Jean-David Jumeau-Lafond observe combien les artistes ont évité d’affronter le regard de Mallarmé — ce regard dont les contemporains s’accordaient à relever l’éclat singulier et la profondeur. Soit ils dirigent les yeux du poète vers un ailleurs, les ferment ou les représentent de profil, soit ils transforment l’ensemble du visage en masque, en icône. Qu’il s’agisse là ou non d’une stratégie artistique délibérée, peu importe. L’analyse de Jean-David Jumeau-Lafond confirme que c’est dans le regard que réside la difficulté majeure : le portraitiste doit le rendre vivant, y faire paraître « toute l’âme résumée » du modèle en soustrayant son existence à l’anecdote.
Une des originalités du catalogue de l’exposition Portraits de Mallarmé est de faire une place à d’autres arts que la peinture ou le dessin. Le portrait musical de l’écrivain par Pierre Boulez, Pli selon pli, y côtoie son portrait cinématographique réalisé par Éric Rohmer pour la Télévision scolaire : dans ce dernier, Jean-Marie Robin prête ses traits et sa voix au poète interviewé par Jules Huret, qu’incarne hors champ Rohmer lui-même. Les portraits littéraires ne sont pas en reste. Auteur d’un ouvrage dédié à ce genre, Hélène Dufour se penche sur ceux de Mallarmé. Elle passe en revue leurs motifs récurrents. L’écrivain y apparaît tantôt comme un fou au langage obscur, tantôt comme le prêtre d’une nouvelle religion. Contrepoint prosaïque à ces figures, il y est dépeint aussi en professeur d’anglais, en petit bourgeois sans histoires, d’une affabilité exquise, transfiguré cependant par sa parole et son regard lumineux. Hélène Dufour montre comment dans maint portrait, on glisse insensiblement de l’homme au poète : les oreilles du Maître s’allongent en oreilles de faune, le corbeau de Poe vient se poster à ses côtés— « Tant on n’échappe pas, sitôt entré dans l’art, sous quelque de ses cieux qu’il se plaise de s’établir, à l’inéluctable Mythe », comme il l’écrit lui-même9.


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8. Édouard Degas (1834-1917)
Auguste Renoir et Stéphane Mallarmé, 1895
Photographie, épreuve argentique à la gélatine - 37 x 28 cm
Vulaines-sur-Seine, Musée départemental Stéphane Mallarmé
Photo : Yvan Bourhis/CG77
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9. Miquel Barceló (né en 1957)
Mallarmé, 2009
Technique mixte sur toile - 33,5 x 24,5 cm
Collection de l’artiste
Photo : André Morin

Le mythe Mallarmé, assurément, demeure : en témoignent les efforts contemporains d’un Albert Dupont ou d’un Miquel Barceló (ill. 9) pour capter, à travers les traits de l’homme, quelque chose de l’univers spirituel qui a été le sien, source à laquelle viendra puiser le XXe siècle. À défaut d’en réduire le mystère, les portraits rassemblés au Musée de Vulaines-sur-Seine offrent autant d’échappées sur cette existence vouée tout entière à l’Art mais solidement installée dans « son authentique séjour terrestre »10.

Hélène Dufour, Hervé Joubeaux, Jean-David Jumeau-Lafond11, Hélène Oblin, Jean-Michel Nectoux, Portraits de Mallarmé, de Manet à Picasso, Musée départemental Stéphane Mallarmé, 2013, 128 p., 22 €. ISBN 9782354040437.
Acheter le catalogue sur La Tribune de l’Art


Barbara Bohac, lundi 23 décembre 2013


Notes

1Georges Bataille, Manet, Genève, Skira, 1955, p. 25.

2Stéphane Mallarmé, Villiers de l’Isle-Adam, dans Œuvres complètes, éd. B. Marchal, Gallimard, 2003, tome II, p. 23.

3S. Mallarmé à Henri Cazalis, 28 avril 1866, Œuvres complètes, éd. B. Marchal, Gallimard, tome I, p. 696.

4S. Mallarmé, « Brise marine », Œuvres complètes, éd.cit., tome I, p. 15.

5S. Mallarmé, « Crise de vers », Œuvres complètes, éd. cit., tome II, p. 211.

6S. Mallarmé à Paul Verlaine, 16 novembre 1885, Œuvres complètes, éd. cit., tome I, p. 788.

7S. Mallarmé, « Toute l’âme résumée », Œuvres complètes, éd.cit., tome I, p. 59.

8S. Mallarmé, Villiers de l’Isle-Adam, dans Œuvres complètes, éd. cit., tome II, p. 23.

9S. Mallarmé, « Notes sur le Théâtre », La Revue indépendante, 1er mars 1887, dans OCM II, p. 294.

10S. Mallarmé, « Richard Wagner ; Rêverie d’un poëte français », Œuvres complètes, éd. cit., tome II, p. 158.

11Jean-David Jumeau-Lafond collabore à La Tribune de l’Art.





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