Pieter Pourbus et les maîtres oubliés


Bruges, Groeninge Museum, du 13 octobre 2017 au 21 janvier 2018.

Contrairement à notre habitude, nous n’avons pas pu prendre en compte le catalogue dans notre recension car la version anglaise n’est pas encore parue. Nous n’avons pu que feuilleter le catalogue en néerlandais, un gros ouvrage qui semble très prometteur.

Pieter Pourbus et les maîtres oubliés n’est pas une exposition sur Pieter Pourbus, du moins pas uniquement, mais sur la peinture à Bruges dans la seconde moitié du XVIe siècle, une peinture qui selon le commissaire de l’exposition est mal connue, et peu considérée. Il est vrai qu’après le foisonnement exceptionnel du XVe siècle, la relève était dure à prendre. Comment venir après Memling, ou même après Gerard David ? Le début du XVIe siècle fut d’autant plus difficile pour Bruges que son port ensablé, la cité perdit sa puissance économique et les richesses qui l’accompagnent.
Il reste que de très bons peintres continuèrent la tradition, comme cette exposition veut le démontrer. Il s’agit d’Ambroise Benson et Lancelot Blondeel, qui devint le beau-père de Pieter Pourbus. L’exposition s’attarde aussi sur la figure de Pieter I Claeissens, dont les tableaux montrent néanmoins un talent bien moindre, et dont les trois fils furent également peintres. Même si ceux-ci travaillèrent longtemps ensemble, dans une entreprise familiale qui rend parfois les attributions difficiles, les œuvres sont ici souvent présentées sous le nom d’un frère bien identifié. Pieter II fut un bon artiste, et l’œuvre de Gillis, qui n’était connu que par les textes, est en cours de reconstitution. Ces récentes découvertes sont révélées à cette occasion.


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1. Pieter I Claeisseins (vers 1500-1576)
Saint Jean à Patmos
Huile sur panneau - 66,1 x 77,8 cm
Houston, Sarah Campbell Blaffer Foundation
Photo : Didier Rykner
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2. Ambroise Benson (vers 1490/1495-1550 ) et atelier
Triptyque avec la bataille de Clavijo, vers 1540 (?)
Huile sur panneaux - 138,4 × 54 cm (panneau gauche)
38,4 × 107,5 cm (paneau central)
138,4 × 53,7 cm (panneau de droite
Anvers, Museum Mayer van den Bergh
Photo : Didier Rykner
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Le parcours commence sur un plan et une vue de Bruges due à Pieter I Claiessens et appartenant au béguinage. Les œuvres de ce peintre ont pu être identifiées grâce aux signatures en latin que portent cinq tableaux, à qui d’autres ont pu être ajoutés par comparaison stylistique. Plusieurs sont accrochés dans la deuxième salle. Un triptyque de la Crucifixion a son panneau central en très mauvais état, mais les portraits de donateurs sur les panneaux latéraux sont bien conservés. On voit les limites de ce peintre dont les figures sont assez raides et les perspectives mal construites comme en témoignent aussi trois autres tableaux dont un Saint Jean à Patmos (ill. 1). Reconnaissons lui malgré tout une saveur pittoresque, visible ici dans les personnages à gauche dans l’arrière-plan et dans le paysage atmosphérique à droite. Dans la même salle, un triptyque d’Ambroise Benson (ill. 2) est d’une toute autre qualité, même s’il n’est pas exempt aussi d’une certaine naïveté dans la juxtaposition des plans.


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3. Lancelot Blondeel (1498-1561)
Saint Luc peignant la Vierge, 1545
Huile sur toile - 144,5 × 103 cm
Brugge, Groeningemuseum
Photo : Didier Rykner
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4. Pieter Pourbus (1523/1524-1584)
Annonciation, 1552
Huile sur panneau - 125 x 177 cm
Gouda, Museum
Photo : Didier Rykner
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On voit dans la salle suivante deux très beaux tableaux par Pieter Claessens II et Lancelot Blondeel (ill. 3). Tous deux représentent des saints entourant la Vierge à l’enfant devant des architectures de fantaisies. Un dessin de Pieter Pourbus préparant manifestement un tableau de même composition, avec saint Luc et saint Éloi comme celui de Blondeel, montre une proximité d’inspiration caractéristique d’une véritable école dont Pourbus serait sans doute le meilleur représentant. On peut en effet admirer sur un mur voisin ce qui est certainement l’un des deux ou trois plus grands chefs-d’œuvre de cette exposition : une Annonciation peinte en 1552 et qui appartient au Musée de Gouda (ill. 4). Plus de maladresse dans la perspective, une élégance ayant des rapports avec le maniérisme, même si ce type de peinture montre encore une proximité avec les modèles du XVe siècle. On remarquera aussi le petit retable posé sur la crédence à l’arrière-plan qui montre un Adam et Ève, rappelant le péché originel qui n’a pas touché la Vierge.


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5. Pieter Pourbus (1523/1524-1584)
Le Jugement dernier, 1551
Huile sur panneau - 263,5 x 218 cm
Brugge, Groeningemuseum
Photo : Didier Rykner
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6. Pieter Pourbus (1523/1524-1584)
Crucifixion, 1557
Huile sur panneau - 41,5 x 30,5 cm
Brugge, Groeningemuseum
Photo : Didier Rykner
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Autre chef-d’œuvre : le grand Jugement dernier du Groeningemuseum (ill. 5) dont le modèle est évidemment à chercher du côté de la chapelle Sixtine. Pourbus ne semble pas s’être rendu à Rome mais il pouvait facilement connaître la fresque de Michel-Ange par les nombreuses gravures ou copies en circulation. Plus de trace d’archaïsme ici, mais un tableau puissamment maniériste dont il faut admirer tous les détails. Une petite Crucifixion, un triptyque avec les sept douleurs de Marie, de beaux portraits témoignent de la diversité du talent de ce peintre que seul Pieter Claesseins II peut parfois égaler. On verra ainsi dans la salle suivante plusieurs tableaux de la famille Claesseins dont ressort un triptyque avec le Christ sur la pierre froide et Sainte Anne trinitaire. Pieter I est l’auteur de panneaux d’un triptyque dont la partie centrale a disparu, meilleur que les œuvres de lui vues dans la deuxième salle. Quant à Antonius Claesseins, qui travailla dans l’atelier de Pourbus avant de prendre son autonomie, son Festin des fonctionnaires de la ville (ill. 6) montre un artiste au talent incertain, avec ces figures maladroites et raides. L’œuvre, de 1574, semble vraiment datée.


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7. Antonius Claeissens (1541/1542-1613)
Festin des fonctionnaires de la ville, 1574 (?)
Huile sur panneau - 130 x 155 cm
Brugge, Groeningemuseum
Photo : Didier Rykner
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8. Gillis Claeissens (1536/1537-1605)
Portrait de femme non identifiée, vers 1570-1580
Huile sur panneau - 53,8 x 42,5 cm
Anvers, collection privée
Photo : Didier Rykner
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Le troisième frère Claesseins, Gillis, constitue donc une redécouverte. Son monogramme CG se trouvait sur plusieurs portraits mais n’avait pas permis jusqu’à très récemment son identification. L’identification parallèle de quatre panneaux formant à l’origine les volets d’un triptyque, grâce à un document d’archives, a permis de reconstituer une partie de son œuvre et de révéler un portraitiste de talent. Ces quatre panneaux montrent des membres de la famille de Cleys van de Kerchove, commanditaires de l’œuvre, et les portraits retrouvés de riches brugeois vêtus d’élégants costumes (ill. 7). Dans la même salle où l’on voit également une Déploration du Christ peinte en collaboration entre Pourbus et Antonius Claesseins (de moins grande qualité que les œuvres du seul Pourbus, ce qui tendrait à conforter notre appréciation mitigée d’Antonius), on peut voir une carte de Bruges et un plan d’abbaye par Pourbus (ill. 8).


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9. Pieter Pourbus (1523/1524-1584)
Plan de l’abbaye de Duinen à Koksijde, 1580
Huile sur toile - 214 x 215 cm
Brugge, Groeningemuseum
Photo : Didier Rykner
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10. Antonius Claeissens (1541/1542-1613)
Mars, entouré des Arts et des Sciences, vainc l’Ignorance, 1605
Huile sur toile - 197,5 x 280 cm
Brugge, Groeningemuseum
Photo : Didier Rykner
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Après 1584 et la mort de Pierre Pourbus, la peinture à Bruges est dominée par les deux frères Pieter II et Antonius Claesseins. Le premier, à côté de compositions originales, copie des œuvres plus anciennes qui lui assurent des ventes importantes. Quant à Antonius, il poursuit sa production de qualité très moyenne. Au moins sait-il faire preuve d’ambition, même si celle-ci le dépasse un peu, dans des tableaux allégoriques comme Mars entouré des Arts et des Sciences, vainc l’Ignorance (ill. 9).


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11. Frans II Pourbus (1569-1622)
Portrait d’un homme de 56 ans, 1591
Huile sur panneau - 100 x 75 cm
Collection privée, prêtée au Musée national
d’Histoire et d’Art du Luxembourg
Photo : Didier Rykner
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12. Frans I Pourbus (1569-1622)
Portrait d’une femme de 55 ans, 1591
Huile sur panneau - 100 x 75 cm
San Francisco, Museum of Art, Legion of Honor
Photo : Didier Rykner
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Cette riche et passionnante exposition se termine par l’évocation du fils de Pourbus, Frans I, qui appartient plutôt à l’école d’Anvers où il s’installa, et du fils de celui-ci, le petit-fils de Pierre, qui n’est autre que notre Frans II Pourbus. C’est l’occasion de revoir un tableau passé en vente à Enghien, un portrait d’homme (ill. 10) daté de 1591 (Rubens a 14 ans) qui, placé à côté de son pendant le portrait de son épouse (ill. 11), encore archaïque dans sa position frontale, montre que le peintre est en train d’inventer le portrait flamand du XVIIe siècle. Le tableau vendu 730 000 € avait été acquis par la galerie Weiss, qui l’a revendu à un collectionneur privé. Une occasion perdue pour le Louvre, une parmi tant…


Commissaire :Anne van Oosterwijk


Sous la direction d’Anne van Oosterwijk, Vergeten Meesters. Pieter Pourbus en de Brugse schilderkunst van 1525 tot 1625, Snoeck, 2017, 352 p., 45 €. (édition en néerlandais ; Édition anglaise Forgotten Masters. Pieter Pourbus and Bruges. Painting from 1525 to 1625 à paraître).


Informations pratiques : Groeninge Museum, Dijver 12, 8000 Bruges, Belgique. Tél : +32 50 44 87 43. Ouvert tous les jours sauf le lundi de 9 h 30 à 17 h. Tarifs : 8 € (réduit : 6 €).
Site internet.


Didier Rykner, mardi 21 novembre 2017





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