Pierre Gouthière, ciseleur-doreur du roi


Paris, Musée des Arts décoratifs, du 16 mars au 25 juin 2017.

Pierre Gouthière (1732-1813) est certainement l’un des artistes les plus intéressants et l’un des artisans (mot qui est tout sauf péjoratif) les plus doués de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Or le destin a voulu qu’il puisse exercer son talent dans un domaine, celui des arts décoratifs, qui atteint alors « un moment de perfection », pour reprendre le titre d’une fameuse exposition consacrée aux arts du règne de Louis XV1. L’exposition organisée conjointement par la Frick Collection de New-York, qui est à l’initiative du projet2, et le Musée des Arts Décoratifs de Paris, permet d’illustrer ce constat, qui pourrait apparaître proche du cliché. C’est aussi un hommage rendu aux recherches menées, des années durant, par Christian Baulez, conservateur honoraire au château de Versailles. Comme le souligne la « Note » d’introduction du très beau catalogue qui accompagne l’exposition, Gouthière, comme le mobilier du château et l’histoire de ses aménagements, lui doivent beaucoup et le texte qu’il consacre à l’artiste, accompagné d’un second, plus court, et de riches annexes, en donne un nouvel exemple.

Pierre Gouthière

« Un nom illustre abrège les recherches et, de même, que tous les bijoux du XVIe siècle sont de Benvenuto Cellini, tous les bronzes du temps de Louis XVI sont de Gouthière3 ».

Cette phrase, écrite par Paul Mantz en 1865, résume assez bien la véritable infortune4 de Gouthière : être un nom resté tellement célèbre qu’on lui a attribué beaucoup trop d’objets, les ciseleurs-fondeurs signant rarement leurs ouvrages. Cela a fait perdre de vue l’excellence de sa production personnelle jusqu’à sa faillite en 1787. Si les recherches et les publications qui lui ont été consacrées depuis l’article de Paul Mantz jusqu’à la riche notice de Christian Baulez en 1986, ont permis de mieux retracer ses origines familiales et sa carrière, elles ont, jusqu’au milieu du XXe siècle, embrouillé son catalogue5, qui peut être désormais apuré à défaut de pouvoir être complet. Fils d’un maître sellier de Bar-sur-Aube, Pierre Gouthière est reçu, le 13 avril 1758, dans la corporation des maîtres ciseleurs doreurs6 de Paris, comme « doreur, ciseleur, damasquineur sur tous métaux ». Sa collaboration, au début des années 1760, avec l’orfèvre François-Thomas Germain, jusqu’à sa faillite en 1765, l’amène à maîtriser la dorure et la ciselure sur or et argent, matériaux plus souples mais plus coûteux que le bronze7, en même temps qu’elle lui ouvre les portes d’une riche clientèle (Louis-Marie Augustin, duc d’Aumont, et ses parents dont la duchesse de Mazarin, Madame du Barry, le comte d’Artois, frère de Louis XVI, la Dauphine devenue reine8, etc.) auquel son nom reste attaché.

Le duc d’Aumont, qui lui commanda, à titre personnel, une cinquantaine d’objets, permit à Gouthière de faire évoluer sa carrière : le 7 mars 1767, il lui remet le brevet de « doreur seul ordinaire des Menus Plaisirs », dont le duc avait la supervision. En effet, devant la concurrence coûteuse des marchands-merciers, il avait installé un atelier lapidaire dans l’hôtel des Menus-Plaisirs du Faubourg Poissonnière : Gouthière, les sculpteurs Agostino Bocciardi (1719-1797), et Pierre Jean-Baptiste Delaplanche y travaillaient sous la direction de François-Joseph Bélanger (1744-1818). Le 7 janvier 1775, Gouthière obtient le brevet de « ciseleur-doreur » du comte d’Artois, frère de Louis XVI, pour qui il fournira notamment les cheminées de Bagatelle (cat. 32-34, toutes trois volées dans les années 1980), et le décor des voitures de la comtesse, comme il le fera plus tard pour la Reine. C’est l’époque où, il est employé par la Du Barry, à Louveciennes (cat. 24, 27, 29 et 30) et à Fontainebleau (cheminée, cat. 28, remontée dès 1774 à Versailles). En 1777, ce n’est plus pour l’ancienne favorite mais pour le boudoir turc de la Reine qu’il livre à Fontainebleau une cheminée enrichie de bronzes (cat. 31, in situ) et divers objets. A la même époque et même s’ils ne seront pas tous achevés et livrés, il est en mesure de réclamer 100 000 livres pour ses ouvrages, notamment une cheminée (cat. 359) et la table console de la Frick Collection, à la duchesse de Mazarin dont l’hôtel est remis au goût du jour par Belanger. Mais la mort de cette mauvaise payeuse, en 1781, contribuera à ses difficultés financières. Après la mort du duc d’Aumont, Gouthière aura tout de même la fierté de voir les 55 objets livrés à son principal mécène reproduits et distingués par un « G » dans le catalogue illustré de sa vente (consultable sur écran dans l’exposition). C’est aussi l’époque où il fournit deux cheminées pour les Appartements du Roi à Versailles (cat. 36 et 37, in situ).


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1. Projet de l’Hôtel Gouthière,
rue du Faubourg Saint-Martin, vers 1775
Paris, Archives Nationales
Photo : Moana Weil-Curiel
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Les commanditaires de Gouthière, la plupart de très haut rang, et le monde de l’Opéra, qu’il fréquente assidument (il eut même un enfant naturel de la cantatrice Mlle Courtois), lui ont sans doute transmis une certaine folie des grandeurs. D’ailleurs, avec les retards de payement de ses clients aggravés par sa comptabilité fantaisiste10, c’est le projet puis la construction (1778-1780) de son hôtel, resté inachevé (ill. 1), qui entraînèrent la faillite de Gouthière prononcée en décembre 1787. Brièvement emprisonné sous la Terreur avec Hubert Robert, Bélanger et quelques autres, on le retrouve plus tard remarié et travaillant, malgré son âge, pour le nouveau régime11. A quelques jours de sa mort, il put lire un « véritable éloge pré-funèbre » rédigé par l’architecte Jean-Baptiste Boulland, publié dans le Journal de Paris du 17 mars 181012. Si, d’un point de vue technique, on voit en Gouthière l’inventeur de la dorure au mat, traitement chimique qui augmentait le coût de ses objets13, on retient surtout sa virtuosité. L’exposition permet de s’en convaincre à travers une série d’œuvres souvent superbes, démontrant qu’avec quelques autres artisans-artistes, ils ont alors mené au plus haut l’art de la dorure et de la ciselure.

L’exposition

A New-York, les contraintes de lieu ont sans doute renforcé les conservateurs du musée, dont Charlotte Vignon, co-commissaire et coordinatrice de l’exposition, dans leur choix : hormis la splendide table-console en marbre bleu turquin ornée de bronzes14, meuble exceptionnel appartenant au musée, on y voyait des objets souvent délicats15 qui, dans leurs vitrines ou sur leurs socles, pouvaient donner immédiatement au public l’effet de raffinement et de splendeur que recherchaient les clients de Gouthière. D’ailleurs, pour certains de ces objets, le coût du montage en bronze pouvait atteindre celui de la dorure. Mais cette sélection pouvait laisser l’amateur ou le spécialiste sur sa faim et lui faire attendre l’escale suivante.


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2. Aiguière en porcelaine d’époque Kangxi
(d’une paire), vers 1785
Collection particulière
Photo : Moana Weil-Curiel
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3. Jean Lepautre (1618-1682)
Pendule à cadrans annulaires (détail), vers 1770
Bronze doré, marbre, émail
Paris, Musée des Arts & Métiers
Photo : Moana Weil-Curiel
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A Paris, l’exposition, organisée le long d’un passage, a effectivement plus d’ampleur même si on peut constater que ces différents espaces, sans doute voulus comme autant de cabinets, ne permettent pas toujours un recul suffisant. Dans la première salle, qui nous fait contourner le seul bouton de porte-fenêtre de Louveciennes aujourd’hui retrouvé (cat. 27, Musée des Arts décoratifs), on aborde l’aspect technique : une vidéo16 assez bien faite est accompagnée, d’un côté, d’instruments du ciseleur et de modèles dessinés revenant à plusieurs artistes et, de l’autre, de modèles métalliques et tous anonymes appartenant aux collections du musée, qui forment une véritable « banque de motifs ». La deuxième salle, sur un fond bleu dur, se partage entre dessins et projets de vases dus à plusieurs artistes (Le Lorrain, Berthoud, Delafosse, Belanger, etc.) et une série de garnitures17 et de petits objets, dont l’autel de Mme Geoffrin et les deux magnifiques aiguières chinoises montées (ill. 2), provenant des collections de Marie-Antoinette, dont la monture lui revient probablement, mais qui ne lui sont qu’attribuées, faute de documents positifs. On y remarque aussi, ce qui sera une découverte pour beaucoup, la pendule aux sirènes de marbre commandée par Baudard de Saint-James, conservée au Musée des Arts & Métiers, avec ses bronzes aux jolis motifs d’ancres et de crustacés18 (ill. 3).


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4. France, 1770-1780
Nature morte au vase d’albâtre
Huile sur toile
Collection particulière
Photo : D. R.
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5. Paire de cassolettes en albâtre,
d’après un dessin de Belanger.
Détail des bronzes fondus et dorés par Pierre Gouthière
Collection particulière
Photo : Moana Weil-Curiel
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La troisième salle, consacrée au Duc d’Aumont, fait jouer une belle représentation de vase anonyme (ill. 4), avec un dessin et une paire de vases montés assez proches, dont la taille est attribuée au surprenant Bocciardi19 ou à Pierre Jean-Baptiste Delaplanche et dont on peut apprécier les magnifiques anses en feuillage de bronze (ill. 5). La vitrine placée au fond offre d’autres exemples de vases montés, provenant principalement d’Extrême-Orient, et le chapiteau en bronze doré (cat. 42) d’une des colonnes de marbre réunies par le duc20, superbe travail d’après un dessin de Belanger, inspiré par un modèle antique, qui évoque un chef-d’oeuvre de compagnon. Néanmoins, la paire de gros vases en céladon conservée au Louvre (cat. 15), dont la monture est un beau travail d’intrication sans percée, et une paire de cassolettes de marbre vert y sont desservies par le vert prairie (?) choisi pour cet espace. La lumière uniforme et très blanche qui baigne la plus grande partie de l’exposition se fait aussi durement ressentir sur les deux vases blancs « de forme agréable » (cat. 21, Frick Collection), modèles de finesse, qui surmontent la cheminée du duc, « attribuée » à Gouthière, conservée en mains privées. Pour les accompagner, on a choisi une autre paire de cassolettes (cat. 9, coll. part.), dont la taille est attribuée, là aussi, à Bocciardi ou à Jean-Baptiste Delaplanche. Il est dommage que la version numérisée du catalogue de la vente du duc d’Aumont ait été placée aussi bas (ill. 6) ce qui rend difficile sa consultation. La salle suivante (« Dessiner l’ornement ») est introduite par une série d’intéressants projets dessinés21 de Jean-Louis Prieur (ill. 7). Sur un fond rouge athénien, c’est un véritable cabinet d’amateur monomaniaque du dessin d’ornement, qui offre pourtant une pause au regard.


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6. Écran de consultation du catalogue
de la vente du duc d’Aumont (1785)
Photo : Moana Weil-Curiel
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7. Jean-Louis Prieur (1759-1795)
Projets de cheminée à feux intégrés, vers 1775
Crayon, encre noire et aquarelle
Paris, Musée des Arts Décoratifs
Photo : Moana Weil-Curiel
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Le cinquième espace, consacré au décor de la cheminée reprend, sur un fond bleu roi, le mélange de projets dessinés (ill. 8), revenant à plusieurs artistes dont certains toujours anonymes, et d’objets parfois célèbres comme les feux au chameau (placés à l’entrée comme le bouton de Louveciennes) ou ceux aux aigles (cat. 25, Louvre, et cat. 26, Mobilier National). Dans cette salle, l’accent semble mis sur un très intéressant recueil anonyme de modèles de cheminées dessinés à l’encre et à l’aquarelle, représentées au format 1:1, appartenant au musée, dont deux feuilles ont été séparées et mises sous cadre22. On peut notamment y comparer deux pendules aux sphinx, l’une, conservée au Louvre, dont les bronzes sont attribués à Gouthière, et l’autre, où ils sont anonymes, conservée à Trianon, qui offrent deux approches d’un même thème ornemental.


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8. Mur de dessins d’ornements revenant à différents auteurs
Photo : Moana Weil-Curiel
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La dernière salle, consacrée aux confrères et concurrents de Gouthière et à son influence, aurait pu avoir des allures de feu d’artifice si ses dimensions ne donnaient presque un effet de surcharge, avec, par exemple, l’idée curieuse de placer en fond de vitrine un ravissant projet de Belanger pour la chambre à coucher de Bagatelle23. En plus d’un autre recueil, cette fois de projets de pendules, prêté par la Bibliothèque de l’I. N. H. A., c’est sans doute ici qu’on vérifie au mieux la phrase de Paul Mantz sur ces amateurs (et ces marchands) qui voudraient que « tous les bronzes du temps de Louis XVI [soient] de Gouthière ». Parmi ses rivaux en talent, on remarquera plus particulièrement Quentin-Claude Pitoin24 (vers 1725 - 1777). On peut notamment admirer les feux au cerf et au sanglier qu’il a livrés à Mme du Barry en 1772 et qui ont été longtemps attribués à Gouthière, ou l’un de ses magnifiques feux aux lyres (ill. 9), initialement réalisés pour l’Intendant du Garde Meuble, Pierre-Élisabeth de Fontanieu et décliné par son fils, Claude-Jean Pitoin (1757-avant 1806). On y retrouve des noms assez fameux, notamment Thomire qui signe des bras de lumières réalisés sous la direction de Jean Hauré, pour lequel il fond aussi les impressionnants chenets au sphinx qu’il réalise avec Boizot et Claude Galle. Gouthière n’est pas absent, puisqu’on lui attribue de très jolis feux « aux bombes enflammées » (ill. 10). Le visiteur pourra aussi apprécier le travail de Francois Rémond (1745/47-1812), dont la carrière profita de la faillite de Gouthière et annonce celle de Thomire. Parmi ses œuvres, souvent attribuées à Gouthière25 mais que les archives permettent de mieux connaître, l’exposition montre des chenets et des bras « aux enfants » à la patine noire ou un candélabre aux autruches qui répond au motif du cygne, souvent traité en porcelaine, illustré ici par un dessin anonyme à destination d’un fondeur-ciseleur. La cheminée - encore anonyme - de l’hôtel Botherel-Quentin renvoie bien évidemment aux réalisations de Gouthière. Enfin, les ravissantes coupes provenant de l’Hôtel Kinsky, dont les montures sont rapprochées de son oeuvre, auraient presque mérité de clore l’exposition amenant ainsi le visiteur à revenir, avec plaisir, sur ses pas.


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9. Quentin-Claude (vers 1725-1777)
et Claude-Jean (1757-avant 1806) Pitoin
Feu à Lyre, 1777
Bronze ciselé et doré
Exemplaire du Musée des Arts Décoratifs
Photo : Moana Weil-Curiel
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10. Attribué à Pierre Gouthière (1732-1813)
Feu aux bombes enflammées, vers 1779
Bronze ciselé et doré
Collection particulière
Photo : Moana Weil-Curiel
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Le catalogue

Il s’agit d’abord d’un très joli livre et nous ne pouvons que féliciter Dan Gils à Londres et Mare & Martin à Paris de ce résultat. Mais plus qu’un « beau livre », il restera sans doute comme un ouvrage de référence. Après les pages d’introduction sur la « légende dorée » de Gouthière, écrites par Charlotte Vignon, on pourrait presque voir les autres essais comme autant d’éclairages sur certains aspects de ce qui constitue le cœur du texte : l’oeuvre et la vie de l’artiste étudiées par Christian Baulez à l’aide de très nombreux documents d’archives dont plusieurs (mémoires et correspondances de Gouthière, mentions de ventes contemporaines, etc.), venant en complément, sont retranscrits en Annexe. Anne Foray-Carlier, conservateur des arts décoratifs du musée parisien, offre une synthèse sur ses rapports avec les architectes-décorateurs, tandis que Christian Baulez revient brièvement sur les rapports de Gouthière avec les artisans du métal. Joseph Godla, restaurateur en chef de la Frick Collection, consacre ensuite un chapitre, aussi didactique que clair, à sa technique, reprenant une autre formule appliquée à Gouthière (« Vingt doigts à chaque main »). Enfin Helen Jacobsen, conservateur à la Wallace Collection, étudie le cas des amateurs britanniques qui ont très vite collectionné les œuvres de Gouthière après sa mort, même si beaucoup de ces objets ont depuis perdu cette attribution. La deuxième partie constitue un catalogue strict des œuvres qu’on peut aujourd’hui assigner à Gouthière avec une quasi- certitude, même si, comme dans l’exposition, d’autres attributions possibles sont évoquées. La seule réserve porte sur l‘absence d’identification des œuvres exposées à New-York ou à Paris : le catalogue pesant un certain poids, le visiteur devra compter sur sa mémoire visuelle, ses photos, ou ses notes.

Commissaires : Anne Forray-Carlier, Charlotte Vignon.

Collectif, Pierre Gouthière, ciseleur-doreur du roi, Mare Et Martin Arts, 2016, 450 p., 65 €. ISBN : 9791092054668.

Informations pratiques : Musée des Arts Décoratifs, 107 rue de Rivoli, 75001 Paris. Tél : 01 44 55 57 50. Ouvert tous les jours sauf le lundi, de 11h à 18h, le jeudi jusqu’à 21h. Tarif : 11€ (réduit : 8,50 €)


Moana Weil-Curiel, mercredi 10 mai 2017


Notes

1Collectif, Louis XV : un moment de perfection de l’art français (exposition, Paris, Hôtel de la Monnaie), Paris, Imprimerie Nationale, 1974.

2Le projet accepté par Anne L. Poulet et Colin B. Bailey a été mené à bien par leurs successeurs, Ian Wardropper et Xavier F. Salomon.

3Paul Mantz, 1865, p. 469-481, ici p. 472-473 ; cité dans le catalogue par Charlotte Vignon. On connaît aussi la phrase écrite, avec superbe, par le marquis d’Hertford dont « les bronzes, pendules et meubles sont tous de Riessner, Boule ou Gouthière et tous ont appartenu à Marie-Antoinette, Mme du Barry ou Mme de Pompadour » (elle est citée par Helen Jacobsen dans son essai).

4C’est sans doute pour une figure de style que C. Vignon commence son texte en soulignant l’infortune de Gouthière, qui ne serait « [plus] connu aujourd’hui que d’un cercle restreint de spécialistes, amateurs et marchands d’art  » avant de démontrer, en retraçant sa fortune critique, que sa célébrité est restée constante au fil du temps.

5Ainsi Jacques Robiquet, l’auteur de la première véritable monographie de Gouthière publiée en 1912, qui annonce pourtant faire le tri dans ces attributions trop généreuses, n’hésite pas à faire de lui, sans apporter aucune preuve, le fournisseur de Jean-Henri Riesener voire d’Adam Weisweiler, deux des plus grands ébénistes de son époque. Or on sait désormais que c’est François Rémond, assez bien représenté dans l’exposition, qui a fourni au second certains de ses plus beaux bronzes.

6Les fondeurs-ciseleurs devaient se contenter de mettre « en couleur d’or » (à l’acide) le bronze moulé, les ciseleurs-doreurs ayant l’apanage de la « dorure d’or moulu » (dorure au mercure). Malgré la fusion des deux corporations en 1776, des différences et des conflits subsistèrent.

7On a coutume de parler de « bronze doré » (alliage de cuivre et d’étain doré au mercure), pour la production de Gouthière et de ses confrères doreurs-ciseleurs. Mais ils travaillaient, le plus souvent sur des objets - ou des ornements - en laiton (alliage constitué, pour l’essentiel de cuivre et de zinc dans des proportions variables).

8A la vente du Duc d’Aumont en 1782, le couple royal acheta 56 lots montant à 251 420 livres sur un produit total de 383 382 livres. Si les objets achetés par Marie-Antoinette l’ont été pour son usage personnel et payés sur ses fonds privés, les achats du Roi semblent avoir été destinés à un futur Musée Royal. Ils se retrouvent donc pour beaucoup, au Louvre (cat. 8, 11, 12, 15, et 42-45) ou, plus rarement, en mains privées (cat. 10, 23, 40, 46, 47), mais le bilan est beaucoup moins brillant pour ceux de Marie-Antoinette (cat. 9, 13, 17, 38).

9Cette cheminée « aux faunesses » qui se trouvait chez les Rotshchild à Ferrières jusqu’en 1980 n’est pas localisée mais celle, provenant de l’Hôtel Telussson (dont Gouthière fournit 4 cheminées), aujourd’hui au Metropolitan Museum, est du même modèle.

10C. Baulez cite l’exemple des travaux pour Fontainebleau (1771, 1772, 1774 et 1777) : Gouthière ne remettant jamais le mémoire annuel de ses travaux, il ne recevait que des acomptes. Quand il se décide à remettre ces mémoires d’ouvrages à l’Administration royale, nous sommes en juin 1785…

11En 1799, il dore les lettres du fronton du Ministère de la Police installé dans l’hôtel de son ancienne cliente, la duchesse de Mazarin. En 1800-1801, 1804-1805 et 1810, il travaille au Palais du Corps-Législatif [Palais-Bourbon]. Il se présente alors comme « ciseleur-doreur du Corps Législatif ».

12Il est reproduit par C. Baulez à la fin de son important étude. Nous lui empruntons l’expression d’« hommage pré funèbre ».

13Dans son texte, J. Godla montre que la technique était connue des doreurs, notamment par un traité de 1721, et que le talent de Gouthière fut de l’adapter à des ouvrages en bronze (laiton) doré et, grâce à son aspect liquide, aux objets de petite taille.

14T. 95,2 x 206 x 68, 6 cm (ici cat. 39). Les bronzes ont été ciselés par Gouthière d’après des dessins de Belanger et Chalgrin, avec quelques éléments remplacés lors de son passage en Angleterre. Commande de la duchesse de Mazarin, on la retrouve plus tard chez Boni de Castellane et J. Pierpont Morgan. Une réplique exécutée vers 1850 est passée en vente à New-York en 2013. De même, l’une des deux tables achetées en 1873 par Lord Hertford sous une attribution à Gouthière (Wallace Collection) est, en fait une superbe copie du XIXe siècle. On sait aujourd’hui que les bronzes dorés originaux furent réalisés dans l’atelier de François Rémond mais le mystère demeure sur l’auteur du modèle.

15Dont la paire d’aiguières en bronze doré et patiné, ornés d’un faune et d’une sirène, l’un des rares objets signés et datés par Gouthière, qui sont conservés dans l’autre Musée Frick, celui de Pittsburgh (cat. 4). Comme le souligne C. Vignon, la qualité moindre de ces aiguières peut s’expliquer par leur date précoce et le statut social de leur acheteur. Trois objets en marbre enrichi de bronze présentés dans l’exposition montrent le perfectionnement que Gouthière sut apporter à ce motif.

16En prenant l’exemple du bouton de porte de Louveciennes, ce film permet, même au néophyte, de comprendre comment on passe de la forme, moulée sur la terre ou la cire, qui est ensuite travaillée et dorée, à l’objet ou décor fini. On peut juste regretter qu’à Paris rien ne permette de s’asseoir sinon le léger rebord de la paroi opposée, éloignée de la salle par le passage.

17Outre la garniture de Varsovie, acquise dès 1764 auprès de Francois-Thomas Germain (cat. 3), on y voit aussi la paire de vases en porphyre, provenant des collections impériales russes (cat. 5, coll. part.). Le contraste métal et pierre dure y est désormais mieux venu, comme sur les deux dessins provenant de l’orfèvre troyen Rondot (coll. part., reproduits ici p. 166-167).

18Avec sa prudence habituelle, C. Baulez envisage, dans le catalogue (p. 66), que les bronzes de cette pendule, comme de celle aux sphinx en marbre, exposée dans une autre salle de l’exposition et destinée au même commanditaire, pourraient « peut-être » revenir à Gouthière.

19Une vente organisée à Paris l’an dernier permettait d’admirer de lui une sculpture (Danaé, dont le pendant était passé dans une galerie parisienne quelques années auparavant) et un coffret à entrailles destiné a un grand dignitaire français, mais sans doute jamais livré.

20La plupart (11 sur 14) des colonnes antiques qu’il possédait furent ornées de bases et de chapiteaux par Gouthière. Six d’entre elles, achetées par le Roi à sa vente, sont conservées au Louvre (cat. 42-48).

21L’un des plus beaux, hélas très insolé, était destiné à une pendule.

22Il est assez regrettable que dans une exposition consacrée au raffinement on ait choisi du plexiglas doré mat pour plusieurs cadres.

23Crayon, plume et aquarelle sur papier, 378 x 483 mm. Bibliothèque Nationale de France, Département des Estampes & de la Photographie (Inv. Va 418, reproduit p. 275 du catalogue).

24En 1950, Pierre Verlet ne manquait pas de regretter que son nom disparaisse derrière celui de Gouthière alors que l’essentiel des commandes royales lui revenait (« Between 1764 and 1784 he [Quentin-Claude (1725-1777) et son fils] provided almost all the fire-dogs, wall lights, candelabra and candlesticks destined to furnish the Royal palaces »).

25C. Baulez (ici p. 102) utilise même le terme d’ « analogie » mais si Rémond est l’un des fournisseurs de Gouthière, on n’a aucune trace d’une association entre eux, même ponctuelle. Néanmoins, il reconnaît que certains historiens peuvent céder à un « esprit de système qui recherche des filiations logiques entre les meilleurs de chaque génération ».





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