Pie VII face à Napoléon. La tiare dans les serres de l’Aigle


Fontainebleau, château, du 29 mars au 29 juin 2015.

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1. Exposition « Pie VII face à Napoléon »
À gauche, Pie VII par Louis-Pierre Deseine
À droite, Napoléon par Antoine-Denis Chaudet
Au fond, Pie VII par Antonio Canova
Photo : Didier Rykner

Pie VII et Napoléon. L’un des grands face à face de l’Histoire est mis en scène pendant encore deux semaines par le château de Fontainebleau dans l’une des meilleures expositions de 2015. Nous n’avons pu, malheureusement, écrire sur celle-ci plus tôt, mais nous ne saurions trop conseiller à nos lecteurs de la visiter avant qu’elle ne ferme ses portes le 29 juin, ou au moins d’acquérir son excellent catalogue.

Il n’est pas toujours facile de réussir une exposition historique. Multiplier les documents rend très vite le parcours fastidieux, et on ne dispose pas toujours des œuvres d’art permettant d’illustrer de manière complète un sujet. Fort heureusement, tant Napoléon que la papauté savaient employer les meilleurs artistes et se servaient, l’un comme l’autre, de l’art comme outil de propagande. Les représentations des scènes historiques de ces relations tumultueuses entre l’Empereur et le pape ne manquent donc pas. Pas davantage que ne manquent les portraits des deux protagonistes. La scénographie, à la fois sobre et astucieuse, ménage notamment au centre de la salle un face à face entre les deux hommes (ill. 1) grâce à des bustes de Deseine (pour le pape) et de Chaudet (pour l’Empereur). Ajoutons que le château de Fontainebleau mène une politique très active d’enrichissement (sur laquelle nous reviendrons) et que pas moins de 39 sur les 136 numéros du catalogue constituent des acquisitions récentes.


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2. Première moitié du Ier siècle av. J. C.
et fin du XVIIIe siècle
Jupiter d’Otricoli
Marbre - H. 86 cm
Rome, Musées du Vatican
Photo : Didier Rykner
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3. Clemente Ciuli (vers 1781-vers 1850)
Le Jupiter d’Otricoli, 1803
Micromosaïque sur boîte ronde en laque rouge
et sertissure de bronze doré - D. 9 cm, H. 2 cm
Rome, Museo Napoleonico
Photo : Didier Rykner

Le parcours est chronologique et commence avec deux objets majeurs : le buste antique, en marbre, de Jupiter, connu sous le nom de Jupiter Otricoli (ill. 2), qui fit partie des prises de guerre de Bonaparte et que le Vatican a accepté exceptionnellement de prêter. Cette figure du premier des Dieux peut être vue comme un symbole du pouvoir napoléonien. En l’exposant au Louvre, c’est la victoire de l’Empire qui s’affirme aux yeux de l’Europe et de Rome. Un peu plus loin, on pourra admirer également une petite boite ronde représentant le Jupiter dans une technique étonnante, la micromosaïque, prêtée par le Museo Napoleonico de Rome (ill. 3).
L’autre objet remarquable de ce début d’exposition est une chasuble aux armes de Pie VII (ill. 4), avec ses accessoires (étole, manipule, voile de calice et bourse). Le décor, typiquement néoclassique, est géométrique et s’organise autour d’une frise à la grecque agrémentée d’une guirlande et d’un ruban. Il est, surtout, dessiné à la plume et rehaussé de gouache, ce qui est exceptionnel pour un vêtement sacerdotal. L’œuvre est évidemment d’une grande fragilité, mais superbement conservée. Il s’agit d’un véritable dessin sur soie.


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4. Saverio Casselli
Chasuble, d’un ensemble
paramentique de cinq pièces, 1795-1806
Soie peinte à l’encre - 107 x 65 cm
Collection comte d’Ottaviano Chiaramonti
Photo : collection comte d’Ottaviano Chiaramonti
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5. François Gérard (1770-1837)
La Signature du Concordat aux Tuileries, 1803 ou 1804
Lavis, encre brune, rehauts de blanc - 48 x 60 cm
Versailles, Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon
Photo : RMN-GP/G. Blot

L’exposition, comme le catalogue, est découpé en chapitres correspondant aux différents épisodes des relations entre les deux hommes d’État. Après cette première section qui illustre les forces en présence vient le concordat entre l’Église et la France. Cet accord fut illustré notamment par Wicar, du côté du pape, mais malheureusement le dessin de Versailles n’a pu être prêté et est remplacé par une estampe, et par Gérard qui montre la signature du Concordat par Napoléon aux Tuileries (ill. 5). Il donna lieu également à de nombreuses représentations allégoriques dont plusieurs sont présentées, comme celles de Pierre-Joseph-Célestin François et de Claude-Louis Desrais du côté français, ou Francesco Mammo pour l’Italie. Ce dernier ne montre pas exactement le Concordat, mais un Portrait allégorique de Pie VII tenant la barre de la barque de l’église ballottée par les flots. Tout un programme, traduit dans un langage symbolique qui n’a rien à envier aux allégories des siècles précédents.


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6. Jean-Antoine Houdon (1741-1828)
Félix-Julien Bigot de Préameneu, 1809
Marbre - 76 x 52 x 34 cm
Versailles, Musée national des
châteaux de Versailles et de Trianon
Photo : Didier Rykner
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7. Antonio Canova (1757-1822)
Pie VII, vers 1804-1805
Marbre - 71 x 60 x 31 cm
Versailles, Musée national des
châteaux de Versailles et de Trianon
Photo : Didier Rykner

Quelques importantes figures de l’époque, qui participèrent aux relations entre la France et Rome, sont exposées ensuite, parmi lesquelles le cardinal Fesch, oncle de Napoléon, archevêque de Lyon, qui joua parfois le rôle de caution morale et religieuse de son neveu, Jean-Étienne-Marie Portalis, ministre des Cultes et artisan du concordat ou Félix-Julien de Préameneu qui lui succéda (ill. 6).
Le 25 novembre 1804, Napoléon rencontre Pie VII dans la forêt de Fontainebleau, scène immortalisée un peu plus tard par Jean-Louis Demarne et Alexandre-Hyacinthe Dunouy. Si évidemment le tableau de David du sacre de l’Empereur ne pouvait être exposé, on verra un beau dessin de Napoléon se couronnant lui-même en présence du pape assis et le célèbre portrait de Pie VII par le même artiste (la réplique du tableau du Louvre, exécutée avec son atelier, conservée à Fontainebleau). C’est vers la même date (1805) que Canova exécuta le buste en marbre du pape (ill. 7) et que Bernardino Nocchi, peintre plus obscur, réalisa un autre portrait du souverain pontife (Nice, palais Masséna).


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9. Hortense Haudebourg-Lescot (1784-1845)
Le Baisement des pieds de la statue de saint Pierre
dans la basilique Saint-Pierre de Rome
, 1812
Huile sur toile - 148 x 196 cm
Fontainebleau, château
Photo : Didier Rykner

C’est ensuite que les choses se gâtèrent : l’opposition ouverte du pape à la politique de l’Empereur qui voulait l’enrôler dans sa lutte contre l’Angleterre aboutit au début de l’année 1808 à l’occupation de Rome et à son annexion.
Dans la nuit du 5 au 6 juillet 1809, le pape fut arrêté, puis envoyé en détention à Savone, où il resta jusqu’en juin 1812 avant d’être transféré à Fontainebleau, huit ans après son premier séjour, mais cette fois comme prisonnier.
Parmi les œuvres les plus intéressantes évoquant la Rome napoléonienne, on signalera notamment Le Baisement des pieds de la statue de saint Pierre par Hortense Haudebourg-Lescot (ill. 8), imagerie ambiguë car si l’ont peut, avec Christophe Beyeler, y voir un effacement volontaire de la papauté (le baldaquin et la chaire de saint Pierre étant en partie dissimulés), on peut y reconnaître tout autant l’inverse puisque les pèlerins rendent hommage au premier des papes. On notera également deux très belles pendules. L’une, ayant pour sujet la déesse Rome et datée de 1813 (ill. 9), appartient au Mobilier National et provient des Tuileries. On imagine bien un tel objet déposé à Fontainebleau où il pourrait rejoindre dans le Musée Napoléon, bientôt agrandi (nous reviendrons sur ce chantier), l’autre pendule représentant Uranie, également de 1813.


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9. Cadran signé LEPAUTE & FILS
Bronze signé E. VITTOZ, bronzier Paris
Pendule ayant pour sujet la déesse Rome, 1813
Bronze doré, émail, verre, marbre noir - 107 x 67 x 32 cm
Paris, Mobilier national
Photo : Mobilier national
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10. C. J. Werner, d’après Horace Vernet (1789-1863)
Napoléon sortant de son tombeau
Lithographie en couleurs - 42 x 34 cm
Rueil-Malmaison, Musée national des châteaux
de Malmaison et Bois-Préau
Photo : RMN-GP/G. Blot

La chute de l’Empire, puis la mort de Napoléon en 1821, qui précéda de deux ans celle de Pie VII, mit fin à cette rivalité dont on peut considérer que le dernier sortit finalement vainqueur. L’Empereur, que l’on verra avec curiosité dans une estampe le représentant comme un protagoniste du Jugement dernier de Michel-Ange, débarquant aux Enfers sur la barque de Charon, devint rapidement une figure mythique, quasi sainte comme le représente Horace Vernet (ill. 10) dans Napoléon sortant de son tombeau (on peut aussi penser à Napoléon s’éveillant à l’immortalité de Rude, qui n’est cependant pas évoqué dans l’exposition). On fit même, à partir des pierres de Sainte-Hélène et d’un morceau de son cercueil un reliquaire. Le culte des reliques – qui se poursuit de nos jours où tout objet ayant appartenu à l’Empereur se vend très cher – est un phénomène qui rapproche encore Napoléon de l’Église et du pape, même si celui-ci n’aurait sans doute pas apprécié.

Commissariat : Christophe Beyeler, avec le concours de Jean Vittet.

Sous la direction de Christophe Beyeler, Pie VII face à Napoléon. La tiare dans les serres de l’Aigle. Rome, Paris, Fontainebleau, 1796-1814, RMN, 2015, 248 p., 39 €. ISBN : 9782711862474.

Acheter ce catalogue.


Informations pratiques : Fontainebleau, Château, 77300 Fontainebleau. Tél : + 33 (0)1 60 71 50 70. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 9 h 30 à 18 h. Tarif : 11 € (plein), 9 € (réduit). Site internet.


Didier Rykner, dimanche 14 juin 2015





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