Photographies interdites


Le Louvre indique avec fierté sur son site Internet que, sous prétexte d’améliorer le « confort et la tranquillité de la visite », il est maintenant interdit de photographier les tableaux dans la Galerie d’Apollon et l’ensemble des salles de peinture du 1er étage de l’aile Denon. Le « confort et la tranquillité » ont bon dos. Cette mesure permet évidemment de protéger encore davantage la manne que représentent les droits photographiques1. D’autant que, si l’on prend soin de consulter en détail le nouveau règlement2, on peut y lire : « L’interdiction de photographier ou de filmer dans toutes les salles d’exposition du musée fera l’objet d’une mise en œuvre progressive ». Bientôt, les prises de vue seront donc prohibées dans TOUT le musée. Une décision totalitaire et de toute façon illégale, car on ne peut empêcher de photographier des œuvres appartenant au patrimoine public. Elle est en outre vouée à l’échec, avec l’apparition d’appareils numériques toujours plus petits et performants3. On doute, d’ailleurs que les touristes japonais se plient volontiers à cette nouvelle consigne…

Cette affaire n’est qu’une illustration supplémentaire des nombreux abus du soi-disant « droit à l’image ». Les reproductions photographiques deviennent chaque année plus coûteuses. Les redevances sont, dans bien des cas, excessives, surtout lorsqu’elles sont réclamées par des institutions financées par la collectivité.
Quels sont les droits grevant une image photographique ? Il y a d’abord celui de l’auteur de l’œuvre photographiée qui ne concerne que les artistes n’étant pas tombés dans le domaine public. Il procure une véritable rente à certains héritiers qui contrôlent strictement toutes les reproductions.
Le droit des architectes est particulièrement exorbitant : pour publier la photographie de la pyramide de Peï, on demande à un site sans but lucratif la somme de 364 € TTC la première année puis 91 € TTC par année supplémentaire4 !. Pour un bâtiment construit avec nos impôts, pour lequel l’architecte a déjà été (bien) payé…
Ensuite vient le droit de l’auteur de la photographie. Celui-ci n’est pas moins contestable. Car si photographier un objet d’art est un exercice parfois complexe, il ne s’agit, surtout pour les œuvres graphiques ou peintes, en deux dimensions, que de les reproduire fidèlement. Prétendre dans ce cas que le photographe fait lui-même une œuvre artistique est pour le moins discutable. Cela demande une technicité indéniable, mais il ne s’agit aucunement d’un véritable travail de création. Il est normal que le photographe soit rémunéré. Mais doit-il être payé deux fois (voire beaucoup plus), c’est-à-dire pour sa prise de vue puis à chaque publication5 ?

Que les entreprises privées, dont le métier est de fournir des images, fassent payer cette utilisation, soit ! Il s’agit de leur fonds de commerce. Encore faudrait-il que les droits ne soient pas excessifs. Mais qu’un musée ou qu’une institution publique prétende demander des sommes se montant parfois à plusieurs centaines d’euros pour un cliché est totalement abusif.
Cela revient d’ailleurs à tuer la poule aux œufs d’or, et à mettre en péril la recherche en histoire de l’art. Verrons-nous demain beaucoup de livres tel que Rubens au Grand Siècle, sa réception en France 1640-17156, remarquable mais qui ne possède pas une seule reproduction ? Combien de temps une association comme Arthéna, qui publie à une allure soutenue des monographies magnifiquement et complètement illustrées, pourra-t-elle poursuivre son activité, quand on lui impose non seulement de payer des sommes invraisemblables, mais qu’on lui réclame, en plus, deux exemplaires du livre publié7.

C’est l’existence même de certaines publications d’histoire de l’art, pour ne pas dire l’histoire de l’art elle-même en France qui est mise en péril par de tels procédés. Une fois de plus, l’intérêt collectif est sacrifié au profit immédiat8. Que des institutions publiques se montrent parfois les plus âpres au gain témoigne d’un dévoiement de leur mission.


Didier Rykner, dimanche 25 septembre 2005


Notes

1Seuls les flash sont vraiment gênants, il suffisait de les interdire. Si la fluidité des visites et le confort des visiteurs étaient le véritable souci, on supprimerait les audioguides.

2Lien vers le règlement de visite du Louvre. L’interdiction est signifiée au titre VI.

3Les appareils numériques et l’impossibilité de contrôler leur usage sont d’ailleurs probablement à l’origine de cette interdiction. On pourra lire sur Internet un texte remarquable, de Renaud de Spens, sur son site Thotweb. Sur l’interdiction, ancienne celle-là, de photographier avec un pied (à moins de payer très cher), lire, du même auteur, ce texte sur le site Wikipedia.

4Voir l’article de Wikipedia cité note précédente.

5Le photographe n’est d’ailleurs souvent qu’un salarié, le véritable bénéficiaire de ce droit d’auteur étant l’institution qui l’emploie.

6Alexis Merle du Bourg, Rubens au Grand Siècle, sa réception en France 1640-1715, Collection « Art & Société », Edition Presses Universitaires de Rennes, Rennes, 2004.

7Rappelons qu’Arthéna est une entreprise totalement bénévole.

8Un lapsus nous avait fait écrire l’inverse (voir courrier d’un lecteur à ce sujet)





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