Des petits patriotes sur une barricade qui semblent sortis d’un tableau de Greuze. L’image reflète bien les ambitions et les limites de Philippe Auguste Jeanron peintre. La révolution de 1830 suscita chez ce républicain forcené un grand espoir qu’il traduisit dans cette peinture (Caen, Musée des Beaux-Arts), exposée en 1831 aux côtés de La Liberté guidant le peuple de Delacroix. Il serait cruel de pousser plus loin la comparaison entre les deux œuvres. Jeanron crée une aimable vignette là où Delacroix fait passer le souffle de la grande peinture d’histoire.
Pour être plus indulgent, tout en poursuivant le parallèle, il faut regarder les portraits, qui ouvrent l’exposition de Calais. L’artiste y fait preuve d’une véritable force picturale qui évoque parfois le peintre de la Liberté. Le saisissant Portrait de Filippo Buonarroti (Louvre) rappelle, lui, ceux d’Ary Scheffer, tant dans la facture que dans la manière de traiter le fond ocre du tableau, sur lequel se détache la silhouette d’aigle du vieux révolutionnaire.

2. Philippe-Auguste Jeanron (1809-1877)
Au camp d’Ambleteuse, 1854
Calais, Musée des Beaux-Arts et de la Dentelle
Déçu par Louis-Philippe, Jeanron se réfugia dans l’opposition et exposa quelques peintures engagées contre la Monarchie de Juillet. En témoigne Une scène de Paris (ill. 1, Chartres, Musée des Beaux-Arts), où une famille de miséreux, dont le père arbore la cocarde sur son couvre-chef, semble mourir de faim en pleine rue tandis qu’un couple de bourgeois insouciant, s’éloigne sans faire preuve d’une once de compassion. Comme le suggère la notice du catalogue, un titre neutre fut sans doute retenu afin que le tableau soit accepté au Salon, comme le Radeau de la Méduse devint en son temps Une scène de naufrage. S’il peignit d’autres toiles dans la même veine, tel que Les ouvriers en grève (perdu, exposé en 1833), ses sujets s’assagirent bien vite.
L’artiste se fait alors simple observateur du quotidien. En décrivant la vie des petites gens, qu’ils soient paysans limousins ou pêcheurs, il ne porte plus de jugement sur la société. Il devient peintre de genre, fortement marqué par les artistes hollandais. Ces scènes de la vie quotidienne, pour lesquelles on peut à bon droit parler de réalisme, sont souvent placées dans de grands paysages qui donnent une dimension autre au tableau. C’est notamment le cas pour une peinture conservée à Calais qui porte le titre Au camp d’Ambleteuse (ill. 2). On y voit un camp militaire où quelques soldats font l’aumône à une pauvre femme accompagnée de deux enfants. La grande étendue nue, à peine scandée par quelques dunes, les tons roses et bleus du ciel qui donnent une impression d’infini suffisent à transformer un paysage banal du Nord de la France. Une telle peinture n’a que peu d’équivalent en France à cette époque et évoque les artistes américains de l’Ecole de l’Hudson. Face à une telle réussite, les Paysans des environs de Comborn (Tours, Musée des Beaux-Arts) apparaît très artificiel et médiocre, confirmant le caractère inégal de l’art de Jeanron.

3. Philippe-Auguste Jeanron (1809-1877)
Pêcheur sur la grève à marée basse
Calais, Musée des Beaux-Arts et de la Dentelle
L’exposition propose également de découvrir le dessinateur. Le commissaire de l’exposition, Marie-Martine Dubreuil, ne cache pas ses préférences pour celui-ci. Certaines feuilles sont effectivement très réussies et rappellent par l’usage du fusain ou d’une pierre noire assez grasse (ill. 3) les dessins de Millet et de Corot. On y retrouve les mêmes sujets que dans ses peintures.
Jeanron, enfin, ne fut pas seulement peintre. Il fut aussi conservateur de musée, et occupa le siège prestigieux de directeur du Louvre de 1848 à 1850. C’est à lui que l’on doit, comme le rappelle le catalogue, le classement des peintures par école, ainsi que les premiers inventaires complets des collections. Surtout, il passa commande à Delacroix, le modèle tant admiré, de la composition centrale de la galerie d’Apollon qui demeurait inachevée depuis le XVIIe siècle.
Trop souvent, comme le souligne Jacques Foucart dans la préface, les catalogues d’exposition, forcément incomplets, empêchent la parution ultérieure d’un ouvrage définitif. Ce n’est pas le cas ici, puisque Marie-Martine Dubreuil avait publié, en 2000, La vie et l’œuvre de Philippe-Auguste Jeanron [1], qui fut à l’origine de cette entreprise courageuse. Rendons hommage au musée de Calais de l’avoir permis.
Commissariat : Marie-Martine Dubreuil, chargée d’études documentaires au département des peintures du Musée du Louvre
Catalogue Philippe-Auguste Jeanron, peintre, dessinateur et graveur, 96 p. ISBN : 2-911716-22-1 (avec une introduction de Geneviève Becquart, conservateur en chef du musée et une préface de Jacques Foucart)

