
1. Jean Honoré Fragonard et Marguerite Gérard
L’Élève intéressante
Huile sur toile - 65 x 55 cm
Collection particulière
Photo : Luis Gonzalez
Le musée des Augustins aborde l’époque chaotique de la fin de la Révolution à la Restauration par le biais de la peinture de genre. Tous les tableaux - certains sont inédits - proviennent exclusivement de collections françaises, publiques et privées ; ce choix, qui met en exergue le dynamisme des amateurs privés, permet de retracer une histoire du goût en révélant les richesses, mais aussi les manques des ensembles réunis.
Le catalogue, dont les essais rappellent le contexte politique, culturel et social de la période, comporte des notices, mais pas d’index hélas ; en outre les tableaux qui illustrent les essais sont privés de légendes, le lecteur se voit donc contraint de les chercher dans le texte.
La visite s’ouvre sur la passion française pour la manière fine des Hollandais du Siècle d’or qui inspirèrent des peintres comme Henri-Nicolas Van Gorp, Marguerite Gérard et Louis-Léopold Boilly. Les peintures de Marguerite Gérard jalonnent tout le parcours1 et l’œuvre phare de l’exposition est L’Elève intéressante (ill. 1), véritable redécouverte puisque la toile n’avait pas été montrée depuis 1803, quoiqu’elle fût largement diffusée par la gravure. Il s’agit d’un tableau de collaboration entre l’artiste et Fragonard, son beau-frère : celui-ci, selon Carole Blumenfeld, s’est chargé de peindre les animaux, les mains de la jeune femme et son visage, tandis que Marguerite affirme tout son talent dans le traitement des soieries. L’« élève » contemple l’estampe de La Fontaine de l’amour d’après Fragonard, tandis qu’à ses pieds, la boule - motif que l’on retrouve dans plusieurs tableaux - renvoie le reflet du peintre devant son chevalet, à côté de son maître. Une autre de ces œuvres à quatre mains, La Leçon de danse, montre l’influence de Quiringh van Brekelenkam, Hendrick Sorgh ou encore Ter Boch pour la figure de la jeune fille. Notons que les principaux tableaux de collaboration entre les deux artistes sont en mains privées. Le musée conserve quant à lui une œuvre de la main de Marguerite, La Visite, achat de 2005 « à contre-courant de la politique d’acquisition des musées français », souligne Axel Hémery.

2. Henri-Nicolas Van Gorp (1756-1819)
Nina chantant la romance
Huile sur toile - 41 x 33 cm
Toulouse, Musée des Augustins
Photo : Musée des Augustins/D.Martin

3. Henri-Nicolas Van Gorp (1756-1819)
Ah ! Le voilà !
Huile sur toile - 43,1 x 32 cm
Reims, Musée des Beaux-Arts
Photo : Musée des Beaux-Arts de Reims /C.Devleeschauwer
Cette exposition est en outre l’occasion de proposer de nouvelles attributions : ainsi Carole Blumenfeld refuse l’attribution à Marguerite Gérard de Nina chantant la romance, également au musée des Augustins, et le rend à Van Gorp (ill. 2). Cet artiste, qui a lui aussi regardé Ter Borch ou Netscher, offre peut-être ici une interprétation de l’opéra Nina ou la Folle par amour.
Autre tableau rendu à Henri-Nicolas Van Gorp : intitulé Ah le voilà !, il était attribué à Boilly (Musée des Beaux-Arts de Reims) (ill. 3). Motif récurrent dans toute la peinture de genre de la fin du XVIIIe, le petit chien permet de mettre en valeur les émois de sa jeune maîtresse et offre un prétexte aux jeux de la séduction. Sans minauderie ni afféterie en revanche, La Dame à la lorgnette (ill. 4), dont l’attribution à Van Gorp est en revanche contestée par certains, assume sa curiosité sans rougir. Elle ne s’offre pas au regard, au contraire c’est elle qui scrute une scène cachée au spectateur et celui-ci n’a même pas l’heur de surprendre ni langueur, ni pâmoison, ni rêveries plus ou moins feintes et susceptibles de le séduire.

4. Henri-Nicolas Van Gorp (1756-1819)
La Femme à la lorgnette
Huile sur toile - 40 x 32 cm
Rouen, Musée des Beaux-Arts
Photo : Musées de la Ville de Rouen
C.Lancien, C.Loisel

5. Jean-Simon Fournier (actif à la fin du XVIIIe siècle)
Deux Amies
Huile sur toile - 51 x 43 cm
Toulouse, Musée des Augustins
Musée des Augustins/D.Martin
Deux Amies du musée des Augustins (ill. 5), autrefois attribuées à Boilly, ont elles aussi été rétrogradées par Carole Blumenfeld qui propose le nom de Jean-Simon Fournier, artiste peu connu, soulignant avec malice qu’il vaut mieux posséder un magnifique Fournier qu’un médiocre Boilly ; c’est d’ailleurs la seule scène de genre de l’artiste conservée dans un musée français.
Les tableaux désattribués mis à part, peu de Boilly sont visibles dans cette exposition, le Palais des Beaux-Arts de Lille lui consacrant une rétrospective (voir l’article). Une œuvre inédite de l’artiste est pourtant visible : il s’agit du portrait de Julie, sa seconde épouse, comparable à La Femme de l’artiste dans son atelier (Williamstown, The Clark Art Institute), posant devant l’une des boîtes optiques que Boilly collectionnait (ill. 6).

6. Louis-Léopold Boilly (1761-1845)
Portrait de son épouse Julie
Huile sur panneau - 41 x 32 cm
Collection particulière
Photo : L. Gonzalez

7. Martin Drolling (1752- 1817)
L’Intérieur d’une cuisine, 1815
Huile sur toile - 65 x 80,8 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo RMNGP/J-G Berizzi
Dans une autre pièce, marquant une séparation un peu artificielle avec la première partie, le goût flamand est présenté à travers les œuvres de Debucourt, Drolling ou Bilcoq. Debucourt exposa Le Trait de bienfaisance et d’humanité de Louis XVI au salon de 1785, tandis que Drolling, mieux représenté dans les collections publiques que Marc-Antoine Bilcoq, réalisa La Cuisine (ill. 7), très beau tableau qui rappelle les intérieurs de Peter de Hooch et avait pour pendant la Salle à manger d’une maison bourgeoise. Le rendu des matières et l’effet de clair-obscur montrent toute la virtuosité de l’artiste qui mit souvent en scène des familles paysannes pauvres, influencé notamment par Téniers le jeune.

8. Jean-Baptiste Greuze (1725-1805)
La Dame de charité, 1775
Huile sur toile - 112 x 146 cm
Lyon, Musée des Beaux-Arts
Photo : Lyon MBA/A. Basset
Cette pauvreté est parfois prétexte à faire l’éloge de la bienfaisance - adaptation de la charité chrétienne, passée de mode au siècle des Lumières - dans des peintures de genre qui trahissent une appétence de vertu et de sujets édifiants. Greuze présenta La Dame de charité dans son atelier, en marge du salon de 1775 (ill. 8). Parmi ses élèves, Pierre-Alexandre Wille proposa une grande composition à la manière de son maître : L’Aumône ou La Famille malheureuse. Jean-Frédéric Schall développa lui aussi une peinture inspirée de Greuze ; ce peintre de danseuses qu’il était avant la Révolution, décrivit les conséquences d’une Fausse apparence ou comment un père tue injustement son chien, ne comprenant que trop tard que le sang sur sa gueule n’est pas celui de son enfant mais du serpent qui le menaçait (ill. 9). Théâtrale, la composition met en valeur le moment où tout bascule.

9. Jean-Frédéric Schall (1752-1825)
La Frayeur maternelle ou La Fausse Apparence
Huile sur toile - 50,5 x 61 cm
Strasbourg, Musée des Beaux-Arts
Photo : Musées de Strasbourg/M. Berto
Les peintres qui, en 1770-1780, représentaient des scènes familiales paisibles, se laissèrent attirer par les drames humains ; une évolution en lien avec les bouleversements politiques de l’époque, évoqués par un tableau de Boilly conservé dans une collection privée et jamais présenté en France : La Queue au lait, en grisaille, propose une nouvelle iconographie révolutionnaire, faisant de la Révolution la mère du peuple auquel elle distribue du lait (ill. 10). Mais le drame n’est pas la tragédie et c’est bien ce qui fait le charme de la peinture de genre, remuant beaucoup de sentiments, parfois de bons mais pas de grands ; et si elle se laisse tenter par la morale, elle n’encourage jamais la virtus.

10. Louis-Léopold Boilly (1761-1845)
La Queue au lait
Huile sur toile - 41 x 52,2 cm
Collection particulière
Photo : D.R.

11. Pierre Henri Révoil (1776-1842)
Henri IV et ses enfants, 1813
Huile sur toile - 51 x 58 cm
Pau, Musée national du Château
Photo : RMNGP/R.-G. Ojéda
L’exposition s’intéresse ensuite à l’anglomanie et à l’adaptation française de la Conversation piece. Jacques Sablet réalisa quant à lui des portraits sous forme de scènes de genre qui rencontrèrent un succès certain auprès de la noblesse romaine et des étrangers de passage à Rome. On évolue ensuite sous l’Empire vers une tentation troubadour : les figures historiques attirèrent de nouveau l’intérêt des artistes, Du Guesclin, François Ier, Bayard et plus particulièrement le débonnaire Henri IV que Pierre-Henri Révoil peignit à quatre pattes, jouant avec ses enfants, dans un tableau célèbre acquis par le duc et la duchesse de Berry au salon de 1817 (ill. 11). La conception d’intérieurs pittoresques, d’architectures couronnées de voûtes d’ogives, dotées de fenêtres à meneaux ou avec des vitraux, offrait un cadre a des saynètes et de « petites » peintures d’histoire où l’anecdote est reine (ill. 12).

12. Jean-Baptiste Mallet (1759-1835)
La Salle de bains gothique, 1810
Huile sur toile - 40,5 x 32,5
Dieppe, château-musée
Photo : Bertrand Legros

13. Louise-Adéone Drolling (1797-1831)
Portrait d’enfant dans un intérieur
Huile sur toile - 32,5 x 41 cm
Collection particulière
Photo : Jean Bernard
Les enfants des artistes prirent progressivement la relève : le fils de Fragonard représenta Raphaël reprenant la pose de son modèle, jouant du contraste entre l’élan du peintre et la posture statique du modèle qui n’incarne plus la Vierge Marie, mais un objet de désir. Louise Adéone Drolling, fille de Martin, sœur de Michel-Martin, acquit une certaine notoriété grâce à un Intérieur avec une jeune femme dessinant des fleurs, acheté lui aussi par la duchesse de Berry (Saint Louis Art Museum). Tableau inédit, son Portrait d’enfant dans un intérieur est imprégné de poésie et d’une grâce silencieuse, traduites par la douceur dorée de la lumière et par la charmante silhouette enfantine (ill. 13).

14. Marie-Caroline de Bourbon,
duchesse de Berry (1798-1870)
Intérieur du palais Vendramin
sur la lagune de Venise ?
Huile sur toile - 60x 47 cm
Collection particulière
Photo : J.J. L’Héritier
Si le rôle de mécène que joua la duchesse de Berry est bien connu, son œuvre peint est plus inattendu ; c’est l’une des surprises de l’exposition qui réunit trois tableaux réalisés par la duchesse lors de son exil en Italie et illustrant des Frères dans la Chartreuse de San Giacomo à Capri et une Messe du soir dans un couvent (1842) ainsi qu’un Intérieur du palais Vendramin peint après 1844 (ill. 14). Cette dernière salle en profite pour rappeler que sous la Restauration, l’iconographie religieuse connut un nouvel essor et s’immisça dans la peinture de genre qui toutefois cherchait plus à plaire qu’à nourrir les dévotions.
Pourquoi, malgré ces minois féminins omniprésents et ce goût pour l’anecdote qui la caractérisent, la peinture de genre française ne connaît-elle pas de succès auprès du public du XXIe siècle ? Axel Hémery l’explique dans un essai du catalogue intitulé « Un âge d’or sans vitrine » (dans lequel il lance au passage quelques pavés dans la mare de la pseudo-démocratisation culturelle et d’une sentimentalité contemporaine observant les catastrophes à travers la lucarne des cellules psychologiques) : « Le beau métier lisse des peintres de genre et leur volonté de masquer leur labeur et leur cuisine picturale » dérangent « l’expression libre de la personnalité de l’artiste » plébiscitée par notre époque. « La technique d’exécution impeccable ne permettra évidemment pas d’explorer les doutes de l’artiste. Toutefois la quantité d’informations contenue dans chaque image constituera la juste récompense de l’observateur patient et attentif. »
Commissaire : Carole Blumenfeld
Collectif, Petits théâtres de l’intime. La peinture de genre française entre Révolution et Restauration, Musée des Augustins, 2011, 36 €, 176 p. ISBN : 9782901820420.
Informations pratiques : Musée des Augustins, 21 rue de Metz, 31000 Toulouse. Tél : +33 (0) 5 61 22 21 82. Ouvert tous les jours de 10 h à 18 h, jusqu’à 21 h le mercredi. Tarifs : Exposition et musée : 8 € (réduit : 5 €) ; exposition seule : 3 € (réduit : 2 €).
