Peintures françaises du XVIIIe siècle des églises de Paris


Auteur : Guillaume Kazerouni

local/cache-vignettes/L135xH180/Couverture_Dossier_Art_Eglises_XVIII-224a6.jpgIl faut traiter ce nouveau Dossier de l’Art édité par les éditions Faton comme un livre à part entière. Faisant suite à Peintures françaises du XVIIe des églises de Paris (voir notre article), ce numéro, dû également à Guillaume Kazerouni, est en effet un véritable ouvrage de référence.
Comme le précédent, il permet au plus grand nombre de découvrir un patrimoine méconnu, d’une richesse insoupçonnée et souvent complémentaire des collections du Louvre. A quelques exceptions près, que rappelle l’auteur, le musée parisien n’expose presque pas cette grande peinture religieuse du XVIIIe siècle. C’est dans les églises parisiennes (ou les musées de province) que l’on donc peut donc découvrir ces œuvres majeures de Jean-Baptiste-Marie Pierre, de Gabriel-François Doyen ou de Carle Van Loo. Aucun amateur de peinture ancienne ne devrait ignorer ces tableaux et cette publication leur donnera toutes les indications nécessaires pour les découvrir, d’autant que le nombre d’illustrations est très important, certaines toiles y étant reproduites en couleur pour la première fois.

1. Anonyme
La fille de Jephté, vers 1750
Huile sur toile - 92 x 145 cm
Paris, Sacré-Cœur
Photo : Conservation des Œuvres d’Art
de la Ville de Paris

Les spécialistes devraient donc y trouver leur compte tout autant que le grand public. Qui en effet peut prétendre connaître La fille de Jephté, encore anonyme mais de très belle facture, conservé au... Sacré-Cœur (ill. 1) ? Ou les tableaux peints par Paul-Ponce-Antoine Robert, dit de Séry, un artiste encore mal connu et seulement pour ses tableaux de genre, pour l’église Saint-Merry, difficilement visibles et jamais photographiés en couleur (Saint-François de Paul guérissant un malade à Naples et Saint-François Xavier baptisant les Indiens) ? Ou encore Le Retour de Tobie d’Etienne Lavallée-Poussin redécouvert dans l’église Saint-Jean-Baptiste-de-la-Salle dans les années 1980 ?


2. Pierre Jacques Cazes (1676-1754)
Sainte Cécile
Huile sur toile - 138 x 110 cm
Paris, Saint-Médard
Photo : Conservation des Œuvres d’Art
de la Ville de Paris

Le plan de l’ouvrage est chronologique et commence avec les artistes travaillant au début du XVIIIe siècle, alors que se développe, parallèlement aux scènes de genre et aux fêtes galantes, une grande peinture d’histoire dont les acteurs majeurs sont Jean Restout, très bien représenté dans les édifices religieux de la capitale, François Lemoyne, qui a décoré deux plafonds de chapelle, La Transfiguration à Saint-Thomas-d’Aquin et L’Assomption à Saint-Sulpice, Charles-Antoine et Noël-Nicolas Coypel, également présents (le premier grâce à deux Pélerins d’Emmaüs, à Saint-Merri et à Saint-Louis-en-l’Île, le second par trois œuvres) et Jean-François de Troy (une seule œuvre à Saint-Etienne-du-Mont).
On trouve également bien d’autres toiles du début du XVIIIe siècle, parmi lesquelles il faut signaler le cycle de la Vie de Saint Vincent de Paul, onze peintures réalisées entre 1731 et 1732 pour l’église des Lazaristes du Faubourg-Saint-Denis et aujourd’hui dispersées. Cinq sont visibles dans l’église Sainte-Marguerite, dues à Jean Restout et aux moins connus Louis Galloche, Frère André et Jan-Baptiste Féret. Notons enfin l’attribution à Pierre-Jacques Cazes, par Guillaume Kazerouni, d’une Sainte Cécile (ill. 2) de l’église Saint-Médard jusqu’à aujourd’hui présentée comme anonyme.

3. Carle Van Loo (1705-1765)
Saint Charles Borromée
Huile sur toile - 223 x 135 cm
Tableau volé en 1970
Photo : Conservation des Œuvres d’Art
de la Ville de Paris

La seconde partie est consacrée à la période 1730-1750, celle du « rocaille triomphant ». Ce sont les années où peint la génération dite de 1700 et ses suiveurs immédiats. De tous les grands peintres d’histoire de cette époque, seul François Boucher est absent des églises parisiennes.
Le premier d’entre eux par le nombre et l’importance des œuvres conservées est sans doute Carle Van Loo. Fait exceptionnel, un cycle entier, celui de la vie de Saint-Augustin, est encore intact et à son emplacement d’origine dans le chœur de l’église Notre-Dame-des-Victoires. De nombreuses autres toiles de cet artiste sont exposées dans les églises, mais nous préférons nous attarder ici sur le Saint Charles Borromée (ill. 3) autrefois conservé à l’église Saint-Merry mais volé en 1970 et non retrouvé depuis cette date. Curieusement, sa photographie ne semble pas se trouver sur la base Interpol.
Parmi les très nombreuses œuvres disparues ou détruites, il en est une que l’on peut particulièrement regretter. Il s’agit du plafond en trompe-l’œil réalisé par Charles Natoire dans la chapelle des Enfants Trouvés de l’Hospice des Incurables, autrefois sur l’île de la Cité et impitoyablement démolie par les travaux d’Haussmann. De Natoire, on ne verra plus dans les églises parisiennes que Le Christ chassant les marchands du Temple de l’église Saint-Médard. De Jean-Baptiste-Marie Pierre, dont la monographie vient de paraître aux éditions Arthena (nous en reparlerons), on peut admirer, outre la coupole de la chapelle de l’Assomption de la Vierge à Saint-Roch [1], au moins deux chefs-d’œuvre : le Saint François méditant dans la solitude dans le transept de Saint-Pierre-du-Gros-Caillou et surtout La Fuite en Egypte, à Saint-Sulpice, dans la chapelle de l’Enfant-Jésus (ill. 4) [2].

4. Jean-Baptiste-Marie Pierre (1714-1789)
La Fuite en Egypte, 1751
Huile sur toile - 308 x 192 cm
Paris, Saint-Sulpice
Photo : Conservation des Œuvres d’Art
de la Ville de Paris


5. Jean-Germain Drouais (1763-1788)
Le Retour du fils prodigue
Huile sur toile - 144 x 200 cm
Paris, Saint-Roch
Photo : Conservation des Œuvres d’Art
de la Ville de Paris

La seconde moitié du XVIIIe siècle voit la peinture religieuse suivre le mouvement général de retour vers le classicisme. Joseph-Marie Vien, qui clôturait le chapitre précédent avec une toile assez précoce (La Résurrection de Lazare, volée puis retrouvée il y a quelques années [3]) inaugure logiquement celui-ci avec la célèbre commande des deux tableaux du transept de Saint-Roch, qu’il se partagea avec Gabriel-François Doyen. Il est paradoxal que ce dernier, représentant d’une esthétique finissante, ait produit une composition beaucoup plus réussie que le plus « moderne » Vien. Doyen, Vien, mais aussi Noël Hallé , Durameau, Louis Lagrenée, Nicolas-Guy Brenet... se retrouvèrent associés dans une autre grande entreprise, le cycle de la Vie de Saint Louis toujours en place dans la chapelle de l’Ecole Militaire mais hélas difficilement accessible. L’importance de cet ensemble, bien soulignée par Guillaume Kazerouni, devrait lui valoir une plus grande célébrité.
L’étude des peintures conservées dans les églises parisiennes se clôt par quelques tableaux authentiquement néoclassiques. Jean-François-Pierre Peyron est l’auteur d’une superbe Résurrection du Christ accompagnée par une non moins belle Nativité de Jean-Charles-Nicaise Perrin, peintes en 1784 pour Saint-Louis-en-l’Île et toujours en place aujourd’hui. Et si David est absent, l’un de ses meilleurs élèves, Jean-Germain Drouais, est représenté à Saint-Roch grâce à un Retour du fils prodigue que n’aurait pas désavoué son maître (ill. 5).

6. Jean-Baptiste Pigalle (1714-1785)
Bénitier, vers 1754
Marbre - H. 155 cm
Paris, Saint-Sulpice
Photo : Conservation des Œuvres d’Art
de la Ville de Paris

Comme celui consacré aux peintures du XVIIe siècle, ce Dossier de l’art se conclut sur trois articles plus courts dédiés à des sujets annexes. On découvrira ainsi, toujours sous la plume de Guillaume Kazerouni, quelques-unes des esquisses préparatoires aux tableaux des églises parisiennes que le Musée Carnavalet s’efforce de réunir depuis plusieurs années ainsi qu’un aperçu rapide de la sculpture du XVIIIe siècle dans les églises de Paris. Lionel Britten publie un article également très intéressant sur les arts décoratifs du XVIIIe siècle où l’on peut découvrir un bénitier de Jean-Baptiste Pigalle inédit (ill. 6) provenant de la chapelle Saint-Lazare et installé à Saint-Sulpice, transformé au XIXe siècle en fontaine-lavabo [4]. Enfin, l’ouvrage se conclut sur les douze tableaux du cycle de la vie du Christ qui se trouvent dans la chapelle de la Trinité du château de Fontainebleau.

Notons pour terminer que les légendes des illustrations précisent les dates de restauration des tableaux, ce qui permet de constater que la plupart en ont bénéficié ces trente dernières années, grâce au travail de la COARC (Conservation des Œuvres d’Art Religieuses et Civiles de la Ville de Paris) créée en 1970 par Henri Cazaumayou sous le nom de Service des Objets d’Art des Eglises (SOAE) et dirigée successivement par Georges Brunel puis par Daniel Imbert [5]. Il est dommage que ce travail de fond ne soit pas davantage médiatisé. Si les églises de Paris, et en particulier leurs peintures murales du XIXe siècle, restent souvent dans un état préoccupant (nous y reviendrons), il faut néanmoins saluer l’action de ce service qui lutte, avec des moyens limités, pour la protection de ce patrimoine.

Guillaume Kazerouni (avec un article de Lionel Britten), Peintures françaises du XVIIIe siècle des Eglises de Paris, Dossier de l’Art, n° 170, Editions Faton, 96 p., 9 €. En vente en kiosques.


Didier Rykner, lundi 18 janvier 2010


Notes

[1] Guillaume Kazerouni nous informe que derrière des enduits recouvrant la coupole de la chapelle de la Communion, également à Saint-Sulpice, il est possible qu’une composition de Pierre subsiste encore

[2] Il faut demander à se faire ouvrir cette chapelle, inaccessible en temps normal

[3] Voir brèves du 17/9/04 et du 4/12/05

[4] L’église Saint-Sulpice, où il a été retrouvé conserve également à son entrée deux célèbres bénitiers de Pigalle

[5] Il a pris le nom de COARC en 1996



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