Peintres de la Bretagne et Quête spirituelle


Auteur : Catherine Puget et Philippe Bonnet

local/cache-vignettes/L210xH288/Couverture_Bretagne_Quete-c173b.jpgLe Musée de Pont-Aven organise chaque année entre trois et quatre expositions toujours d’un grand intérêt. Bien que nous n’ayons pu voir celle de l’été dernier, son catalogue atteste qu’elle ne dérogeait pas à la règle. Signalons que c’est le dernier projet dû au travail de Catherine Puget, conservateur du Musée depuis sa fondation et qui a pris sa retraite à la fin de l’été 2006, remplacée par Estelle Fresneau (voir brève du 7/7/2006). Au premier abord, l’intitulé de la manifestation, même si l’on en comprenait le sens, pouvait faire craindre un corpus un peu « fourre-tout » et un concept assez flou. Il n’en est rien et ce catalogue très agréable à feuilleter, comme à lire, suggère fort bien l’adéquation d’un art « spirituel », aussi multiforme soit-il, avec les terres mystérieuses de la Bretagne : artistes bretons ou inspirés par les lieux sans y être nés se rejoignent dans ce voyage vers les Finis Terrae. La séquence chronologique retenue va principalement de la fin de siècle aux années 1920 avec un prolongement toutefois jusqu’à l’époque contemporaine à travers quelques figures locales non exemptes d’intérêt et qui attestent de la pérennité d’une vision spécifiquement bretonne du sacré. Dans son essai très convaincant, Catherine Puget évoque le passage d’une peinture séduite par le pittoresque (folklore, pardons, rites étranges, costumes et bannières) qui prévaut au milieu du XIXe siècle, alors que la Bretagne, terre isolée et souvent impénétrable, conserve un goût d’exotisme, à une vision plus profonde de la spiritualité bretonne. Derrière les apparences colorées se cache une foi intime et surtout authentique. Au-delà des écoles et des esthétiques, puisque le catalogue réunit des œuvres académiques, réalistes, symbolistes, nabies, c’est la présence d’une Bretagne singulière qui frappe le peintre et le spectateur : espace de résistance au positivisme et au normatisme de la IIIe République, la Bretagne conserve sa langue, ses pratiques religieuses, ses usages, son visage d’un autre temps. A l’âge d’or néo-classique, très aimé par les élites parisiennes, cette région fournit une alternative sacrée proprement liée au terroir et Catherine Puget peut ainsi souligner l’ancrage celtique du christianisme. A la curiosité du touriste, dont attestent par exemple les recueils de cartes postales de l’époque 1900 (comme une plongée dans une survivance étrange du passé), se substitue l’attrait pour une terre propice au rêve, à l’irréel et aux visions transcendantes. Cette « singularité bretonne », autant culturelle que géographique (puisque les paysages bretons sont unanimement considérés comme propices à la spiritualité) donne tout son sens au catalogue et c’est sans surprise que l’on perçoit un sentiment commun à des œuvres pourtant si diverses. Quoi de plus dissemblable au premier abord que la vision d’un Otto Weber, élève de Couture, qui ouvre l’exposition et la Cène de Gauguin (1899), que les toiles de Lucien Simon ou Charles Cottet et les figures géométriques de Charles Filiger ? Maurice Denis, Emile Bernard et Paul Sérusier alignent aussi des œuvres dont, en fonction de leur date de création, on peut mesurer parfois la proximité, parfois l’éloignement. A la vérité, en dépit de ces différences d’esthétique, le motif et, plus encore, son contenu spécifiquement spirituel et breton fédèrent la vision et donnent sens à ce musée imaginaire : on trouve au-delà des artistes une véritable communion qui justifie le propos. Le choix des œuvres concourt sans doute à la réussite du projet. Le prolongement vers des époques plus récentes aurait pu être un piège, mais, encore un miracle breton sans doute, le corpus fonctionne parfaitement bien. On redécouvre l’étrange personnalité de Jean-Georges Cornélius, tardif élève de Gustave Moreau et dont l’œuvre post-symboliste ne peut que séduire mais le catalogue réserve aussi d’autres apports intéressants : ainsi nous ne connaissions pas Paul-Auguste Masui (1888-1981) dont les œuvres des années 1920/30 allient forte picturalité et vision pleine de recueillement. Par la qualité du choix et la clarté du propos, ce petit ouvrage fort bien illustré traite avec bonheur un sujet certes vaste mais aussi problématique : l’adéquation d’une terre, d’un sentiment religieux et d’une pratique artistique. Un essai très utile de Philippe Bonnet, conservateur en chef du patrimoine, évoque la peinture murale dans les églises bretonnes depuis 1855 jusqu’à nos jours, entre histoire de l’art et histoire du patrimoine (avec de grands désastres comme les bombardements de 1944 mais aussi.. la destruction volontaire de l’église de Concarneau et de ses décors en 1995). Il en ressort aussi combien les sentiments artistiques et religieux perdurent dans cette région (avec des commandes récentes) légitimant une fois de plus le projet de cette exposition très réussie.

Peintres de la Bretagne et Quête spirituelle, catalogue d’exposition, Musée de Pont-Aven, 2006, textes de Catherine Puget et Philippe Bonnet, 128 pages, nombreuses illustrations en couleurs. ISBN 2-910128-38-5.


Jean-David Jumeau-Lafond, dimanche 10 juin 2007



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