Peindre l’Amérique. Les artistes du Nouveau Monde 1830-1900


Lausanne, Fondation de l’Hermitage, du 27 juin au 26 octobre 2014

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1. Jean-Jacques Audubon (1785-1851)
Balbuzard pêcheur et acoupa royal, 1829
Huile sur toile collé sur panneau - 101,6 x 66,7 cm
Washington, National Gallery
Photo : Didier Rykner

La peinture américaine du XIXe siècle est relativement mal connue en Europe, même si quelques expositions remarquables (notamment celles du Grand Palais en 19841 et du Musée de Rouen en 2007 (voir l’article), et celles de la Terra Foundation à Giverny ont permis, en France notamment, de remédier un peu à cette lacune.
L’initiative de la Fondation de l’Hermitage à Lausanne, qui fait suite à une précédente rétrospective dédiée aux Impressionnistes américains, est donc une étape supplémentaire dans cette découverte. Celle-ci connaît néanmoins des limites en grande partie dues à la configuration du bâtiment : des salles de taille réduite, de petites cimaises, il est impossible malheureusement d’y montrer de grands formats. Or, ce qui frappe dans la peinture américaine, c’est son aspect monumental, d’ailleurs en phase avec les paysages qui y sont souvent représentés. Les plus grands panoramas du monde, que l’on faisait dérouler grâce à deux cylindres placés aux extrémités, pouvaient mesurer jusqu’à plus d’un kilomètre de long sur 3,50 m de haut ! Plus aucun morceau ne subsiste de ces toiles, dont on connaît au moins deux exemples représentant le Mississippi, l’un par John Banvard, l’autre par Henry Lewis. Sans aller aussi loin, il n’était pas rare que les peintres de paysage, notamment ceux de l’École de l’Hudson, exécutent des œuvres de plus de 3 m de côté. On n’en verra hélas aucune à l’Hermitage où se trouvent des toiles beaucoup plus petites, donnant ainsi une image un peu faussée de ces artistes.


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2. Frederic Edwin Church (1826-1900)
Matinée sous les tropiques, vers 1858
Huile sur toile - 21 x 35,5 cm
Baltimore, The Walters Art Museum
Photo : The Walters Art Museum
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3. Albert Bierstadt (1830-1902)
La Vague
Huile sur toile - 34,9 x 48,3 cm
New York, Judith Hernstadt
Photo : Didier Rykner

  1. Nous reviendrons sur l’exposition (où l’on apprend tout de même beaucoup de choses) pour nous arrêter un instant sur le catalogue. Celui-ci présente, en s’appuyant sur les œuvres accrochées (sans notices, mais le texte y supplée largement) et avec l’aide de nombreuses illustrations complémentaires, une intéressante histoire de la peinture aux États-Unis (et une partie sur la photographie, nous en parlerons plus loin), certes partielle car limitée aux paysages, aux scènes de genre et aux natures mortes, mais fort bien écrite, très documentée et agréable à lire. Il est dommage que le genre du portrait soit à peine abordé, comme la peinture du Far West elle aussi assez peu présente. Certains artistes importants, dont parle le catalogue, sont également absents de l’exposition, tels Asher Brown Durand, George Caleb Bingham et Winslow Homer, et on regrette que plusieurs tableaux (un tiers du catalogue des peintures tout de même, des numéros 40 à 60) ne bénéficient ni de notices, ni d’analyse dans les essais. Bref : un catalogue qui mérite d’être lu, malgré certaines imperfections (rajoutons l’absence d’index, d’historique et de bibliographie des œuvres exposées...).
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4. William Louis Sonntag (1822-1900)
Une Vue dans le Vermont, vers 1874
Huile sur toile - 69 x 101,9 cm
Norfolk, Chrisler Museum of Art
Photo : Didier Rykner

Toutes ces réserves faites, l’exposition montre beaucoup d’œuvres importantes et souvent jamais vues en Europe. On appréciera notamment une peinture de John James (ou Jean-Jacques) Audubon représentant un rapace emportant un poisson avec ses serres (ill. 1). L’artiste est surtout connu pour ses dessins d’oiseaux, moins pour ses tableaux, qui sont rares. Celui-ci est d’une qualité impressionnante.
Les paysages sont également fort beaux même s’ils sont, comme nous l’écrivions plus haut, de taille réduite. On signalera par exemple de Thomas Cole Vue sur la Schoharie qui possède, comme d’ailleurs dans les tableaux de Friedrich à peu près contemporains, un élément symbolique : le personnage isolé dans un grandiose paysage, à côté d’un arbre abattu qui représente la précarité de la vie. Ou de Frederic Church, un autre protagoniste important de l’école de l’Hudson, deux œuvres : l’une est une petite version d’un sujet qu’il se plut à souvent représenter : les icebergs, l’autre est un intéressant paysage d’un fleuve sous les tropiques dont on aurait aimé savoir davantage, mais qui malheureusement fait partie des œuvres non commentées (ill. 2).
On citera aussi la très belle Vague d’Albert Bierstadt, impressionnante, malgré sa taille (ill. 3) ou la Vue dans le Vermont de William Louis Sonntag (ill. 4).


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5. William Michael Harnett (1848-1892
Nature morte avec lettre à M. Clarke, 1879
Huile sur toile collé sur panneau - 28,3 x 38,1 cm
Andover, Addison Gallery of American Art
Photo : Addison Gallery of American Art
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6. De Scott Evans (1847-1898)
Nature morte aux pommes,
Huile sur toile - 30,2 x 25,4 cm
New York, Berry-Hill Galleries
Photo : Didier Rykner

La partie la plus originale de l’exposition est celle consacrée aux natures mortes, encore plus méconnues que les autres genres.
Certes, on perçoit chez beaucoup de ces artistes une forte influence de la peinture européenne du XVIIe siècle, comme par exemple chez William Michael Harnett (ill. 5) où les objets (livres, lettres...) sont disposés sur un plan horizontal, un peu à la manière de Stosskopf. Le XVIIIe siècle est également très présent dans des trompe-l’œil qui évoquent les œuvres de Gabriel Gresly ou Dominique Doncre, voire pour certains de Boilly (ill. 6). Mais nombreux sont les peintres américains très originaux, comme Jefferson David Chalfant peignant, à côté d’un timbre authentique collé sur la toile, un autre timbre entièrement dû à son pinceau, qui était dit-on indétectable même si aujourd’hui le véritable timbre à pâli sous l’effet de la lumière, ou John Haberle qui représente un paysage envoyé par la poste dont le papier d’emballage s’est déchiré (ill. 7) ! D’autres, tel Victor Dubreuil, se spécialisent dans la représentation de billets de banque dans diverses situations, soit punaisés sur une planche de bois, soit amassés dans des barils, soit encore mis à l’abri en liasses serrées dans un coffre ouvert... On ne sait parfois rien de ces artistes très talentueux : une toile conservée à la Corcoran Gallery figurant une planche de bois sur laquelle est dessinée une cible percée de balles (ill. 8) a pour auteur A. Kline. C’est sa seule œuvre connue et on ignore même son prénom.


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7. Johne Haberle (1856-1933)
Déchiré pendant le transport, 1890-1895
Huile sur toile - 34,3 x 43,2 cm
Chadds Ford, Brandywine River Museum of Art
Photo : Brandywine River Museum of Art
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8. A. Kline (dates inconnues)
La Cible, 1890
Huile sur toile - 61 x 50,6 cm
Washington, Corcoran Gallery of Art
Photo : Didier Rykner

L’exposition se conclut sur quelques photographies, pour l’essentiel conservées à Lausanne, faisant partie d’une collection déposée par le Musée cantonal d’archéologie et d’histoire au Musée de l’Élysée. On voit ainsi des photos de paysages de Frank La Roche et William Henry Partridge, des vues de Yosemite Park par un anonyme, ou encore toute une galerie de portraits d’indiens par plusieurs photographes (ill. 9), que l’on pourra comparer avec les deux tableaux de George Catlin que l’on avait déjà vus à l’exposition de Rouen (ill. 10).


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9. Alexander Gardner (1821-1882)
Mahpina Luta ou Nuage Rouge, chef dakota oglala, 1872
Épreuve sur papier albuminé - 19 x 11 cm
Lausanne, Musée de l’Élysée
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10. George Catlin (1796-1872)
Portrait de Mu-ho-she-kaw (nuage blanc)
chef des Ioways du Haut-Missouri
, vers 1845-1846
Huile sur toile - 81 x 65 cm
Paris, Musée du quai Branly
Photo : Musée du quai Branly

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11. Eastman Johnson (1824-1906)
Garçon noir, vers 1860-1861
Huile sur toile - 35,6 x 43,2 cm
New York, National Academy Museum
Photo : National Academy Museum

Peu de pays ont changé aussi rapidement que les États-Unis en un siècle. Ils passent de 5,3 millions d’habitants en 1800 (sans compter, bien sûr, les populations indigènes) à 76 millions en 1900. Dans le même temps, les indiens qui étaient plusieurs millions, massacrés, parqués dans des réserves et parfois décimés par des maladies importées par les immigrants ne sont plus que 250 000 à la fin du siècle. La guerre de Sécession, qui a fait plus de 600 000 morts, a certes permis l’abolition de l’esclavage mais la condition des Noirs, également le sujet de peintures parfois mélancoliques comme celle de Eastman Johnson (ill. 11) et Edward Lamson Henry, demeure difficile. Celle des artistes en revanche s’est nettement améliorée. Comme l’explique William Hauptman, après l’Indépendance, les artistes ne sont ni encouragés, ni même souhaités dans le jeune État. L’expansion vers l’Ouest, le développement de l’économie deviennent les buts essentiels et il faudra du temps pour que l’art soit considéré. C’est aussi cette histoire de l’Amérique que raconte le catalogue, plus encore que l’exposition. Les deux montrent en tout cas que la peinture américaine du XIXe siècle, longtemps restée négligée même dans son pays, est digne de celle du vieux continent.

Commissaire :William Hauptman.


William Hauptman avec des contributions de Corinne Currat et Dominique Hoeltschi, préface de Sylvie Wuhrmann, Peindre l’Amérique - Les artistes du Nouveau Monde 1830-1900, Editions La Bibliothèque des Arts, 2014, 184 p., ISBN : 978-2-88453-186-3.
Acheter le catalogue sur La Tribune de l’Art


Informations pratiques : Fondation de l’Hermitage, 2 route du Signal, 1000 Lausanne. Tél : +41 (0)21 312 50 13. Ouvert du mardi au dimanche de 10 h à 18 h, le jeudi jusqu’à 21 h. 
Tarif : 18 CHF (réduits : 7, 13 ou 15 CHF).
Site Internet


Didier Rykner, jeudi 31 juillet 2014


Notes

1Un Nouveau Monde : Chefs-d’Œuvre de la Peinture Américaine 1760-1910.





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