Paul Sibra, peintre du Languedoc, Castelnaudary, 1889-1951


Les ferveurs régionales, voire régionalistes – puisse le terme ne pas signifier à l’avenir trop de repli culturel ! – ont tout leur fruit. Il faut à l’évidence les encourager, les perfectionner, les pérenniser par la diffusion de l’image et par l’étude historique, sans craindre même de les confronter à une vision de l’histoire de l’art élargie. C’est à quoi se sont par exemple attelés les historiens et amateurs d’art du Languedoc, en l’occurrence le pays du Lauragais, en s’attachant récemment à faire connaître – et reconnaître – un de ses artistes phare, Paul Sibra (1889-1951), peintre et illustrateur natif de Castelnaudary, par le biais d’une exposition qui s’est tenue au musée de Lavaur (mai-septembre 2016). Effort prolongé – là est l’essentiel – dans une ample monographie due à Paul Ruffié, conservateur dudit musée, publiée au même moment chez Privat, la fameuse maison d’édition de Toulouse qui s’intéresse, on le sait, aux réalités régionales du Sud-Ouest1. – Pour une fois que l’on ne se borne pas à une expéditive mise en ligne numérique ! En 1992 déjà, les musées de Carcassonne et de Narbonne – que l’on salue à cet égard les démarches pionnières de leurs conservateurs respectifs, Marie-Noëlle Maynard et Jean Lepage – avaient su attirer l’attention sur cet artiste encore peu connu hors d’un certain contexte local. Par chance, la démonstration de 1992 pouvait profiter d’une fort estimable recherche universitaire de Marie-Béatrice Jeanjean-Marty, auteur d’un mémoire de maitrise assorti du catalogue complet de l’œuvre de l’artiste, soutenu quatre ans auparavant à l’université Paul Valéry-Montpellier III (on ne dira plus que ce genre de travail est voué à rester purement confidentiel !)2. Étaient ainsi présentées quelque cinquante-six peintures de Sibra, toutes reproduites (43 en couleurs) et commentées par cette historienne d’art avec le concours ponctuel de Jean Lepage qui préfaçait en outre le catalogue de l’exposition en question.


JPEG - 323.3 ko
1. Paul Sibra (1889-1951)
Portrait de Prosper Estieu, 1927
Huile sur toile – 180 x 182 cm
Salon-de Provence, musée de Salon et de la Crau
Photo : Christian Breton, Salon-de-Provence
Voir l'image dans sa page

Quant à la monographie de Paul Ruffié3, remarquablement documentée sur le plan biographique, d’autant qu’elle exploite des textes de l’artiste même – un Journal inédit entre autres –, et commodément organisée sous une forme chronologique (quoi de plus efficient !), elle met comme il convient l’accent sur la militante occitanie du peintre, hommage étant rendu par exemple au passionné félibre Prosper Estieu (1860-1939) qui se détache très symboliquement sur le site de Montségur (tableau conservé au musée de Salon-de-Provence (ill. 1) et esquisse, coll. part., p. 84), sans omettre bien d’autres relations languedociennes de Paul Sibra, en premier lieu le chanoine Gabriel Sarraute4 (1893-1991) à la si bénéfique influence et l’abbé Joseph Salvat (1889-1972), ardent partisan – à la fois professeur et prédicateur – de la langue d’oc (coll. part., repr. p. 86). Qui plus est, ce livre bénéficie d’une magnifique illustration (126 reproductions en tout dont beaucoup en couleurs et grand format) infiniment plus étoffée, il faut en convenir, que celle du catalogue de l’exposition de 1992. Manifestement, il a été fait largement appel en ce cas au fonds d’atelier conservé dans la famille, la présente monographie s’ouvrant à dessein sur un avant-propos de la fille cadette de l’artiste, Martine Sibra-Trinquelle. Ont été mises aussi à contribution maintes collections privées, à l’évidence le plus souvent régionales, ce qui d’ailleurs se vérifiait déjà en 1992, les deux publications se recoupant mais partiellement5.


JPEG - 313.1 ko
2. Paul Sibra (1889-1951)
Les Voix de la France, 1931
Réplique du tableau de 1924
Huile sur toile marouflée – 400 x 400 cm
Castelnaudary, église Saint-Jean
Photo : Musée de Carcassonne
Voir l'image dans sa page
JPEG - 318.8 ko
3. Paul Sibra (1889-1951)
Le prêche de saint François aux oiseaux, 1931
Réplique du tableau de 1926
Huile sur toile marouflée – 400 x 400 cm
Castelnaudary, église Saint-Jean
Photo : Musée de Carcassonne
Voir l'image dans sa page

L’image que l’une et l’autre nous donnent de la production de Sibra est d’une sympathique diversité entachée malgré tout de certaines faiblesses qui ne sauraient être dissimulées. L’artiste eut du mal à trouver ses marques, comme l’attestent ses débuts parisiens : Académie Julian, passage déterminant chez le Toulousain Jean-Paul Laurens, maître d’excellence, puis auprès du fils de ce dernier, Paul-Albert (repr. p. 16, 18, 20 et 21), apprentissage suivi d’une longue interruption du fait de la Grande Guerre qui inspira médiocrement notre peintre (repr. p. 26, 28 à 32). S’adonnant ensuite à un assez banal paysagisme orientaliste (voyages en Tunisie en 1920 et 1932, repr. p. 34 à 37), Sibra prend enfin son envol dans le registre (courageux) de la grande peinture d’histoire mais mâtinée de saveur locale et qui fait de lui le chantre parfait du Lauragais. Surviennent alors de décisives contributions au typique langage Art Déco de l’époque, savamment charpenté dans un certain souvenir de Puvis de Chavannes6 et, plus encore, puissamment stylisé à la Laurens. Tels sont le Saint Julien l’Hospitalier de 1924 (coll. part., repr. p. 51 à 53), La naissance d’Eve de 1927-1928 (coll. part., repr. p. 56) ou bien L’Offrande à Pomone de 1930 (coll. part., repr. p. 57). Se détachent surtout les deux vrais chefs d’œuvre de l’artiste à jamais mémorables, à savoir Les Voix de la France de 1924, très patriotique apparition, bien au goût du jour, de l’archange saint Michel et des sveltes saintes Catherine et Marguerite à la jeune bergère Jeanne d’Arc, touchante comme une pseudo-naïve figure semblable à celle qu’aurait pu imaginer un André Edouard Marty7 (plane ici également le souvenir peu résistible de Boutet de Monvel), et le tableau non moins attendrissant, si convaincant dans sa lisibilité, qu’est le Prêche de saint François aux oiseaux (1926) ! Ces deux heureuses compositions furent exposées avec succès au Salon des Artistes français, la première en 1925, la seconde un an après. Conçues dans ce format cintré dans le haut qui fit le bonheur des peintures religieuses d’autrefois, notamment au XIXe siècle – on comprend bien pourquoi : par effet de concentration décorative –, elles témoignent de la fondamentale influence du futur chanoine Sarraute alors vicaire à l’église Saint-Michel de Castelnaudary (leur rencontre remonte à 1924 justement). Un peu plus tard, Sibra les répliqua à la date de 1931 en très grand format (4 mètres sur 4) pour qu’elles soient marouflées dans d’immenses arcatures aveugles de la nef de style romano-byzantin du XIXe siècle en l’église Saint-Jean de Castelnaudary où elles sont toujours en place et en assez bon état8. Faisons le vœu qu’elles soient un jour prochain classées Monument historique, car elles le méritent superbement. Au moins donnons-en ici des photographies (inédites) (ill. 2 et 3) grâce à Marie-Noëlle Maynard. Elles font défaut au catalogue de 1992 comme à l’ouvrage de Paul Ruffié, lequel reproduit, il est vrai, l’original des Voix de la France (repr. p. 50), intelligemment offert par la famille de l’artiste au musée de Narbonne en 1993 (ill. 4) qui l’avait présenté juste l’année d’avant, tandis qu’une version postérieure du Saint François est parvenue au musée de Carcassonne (ill. 5) par un don de l’attentif chanoine Sarraute en 19859.


JPEG - 314.1 ko
4. Paul Sibra (1889-1951)
Les Voix de la France, 1924
Salon des Artistes français de 1925
Huile sur toile – 167 x 167 cm
Narbonne, musé d’Art et d’Histoire
Photo : Jean Lepage, Musée de Narbonne
Voir l'image dans sa page
JPEG - 214.2 ko
5. Paul Sibra (1889-1951)
Le prêche de saint François aux oiseaux, vers 1929-1930
Réduction avec variantes du tableau de 1926
Huile sur toile – 50 x 61 cm
Carcassonne, musée des Beaux-Arts
Photo : Musée de Carcassonne
Voir l'image dans sa page

Force en tout cas est de convenir que Sibra ne fera jamais mieux par la suite. Notons encore, toujours de 1924, l’ironique Don Quichotte au moulin à vent des collections de la ville de Castelnaudary (repr. p. 54), sur fond d’harmonieux paysage local à peu près identique à celui qui meuble l’arrière-plan du Saint François. Voilà qui sera justement l’un des grands axes régionalistes de la production de notre artiste, désormais moins ambitieuse par le sujet et plutôt portée sur le folklore et la réalité rurale, secteur où va s’épancher le goût de Sibra pour les notations ethnographiques (détails de costumes notamment et d’animaux), le tout favorisé par l’insistance graphique du style, comme on l’observe chez nombre d’artistes Art Déco de l’époque. De pertinents exemples d’une telle orientation nous sont procurés ainsi par le savoureux Petit pâtre de Montgeard de 1930 (coll. part., repr. p. 80) ou bien par l’emblématique Attelage de bœufs acquis par l’Etat pour décorer la préfecture de l’Aude à Carcassonne10, sous l’impulsion du député de la région, alors (éphémère) sous-secrétaire d’Etat aux Beaux-Arts, Jean Mistler11. Le musée de Carcassonne en possède une version (ill. 6). Tout aussi attachante, dans un apaisement de la forme d’autant plus éloquent par là-même, est la très virgilienne et majestueuse évocation de la Moisson au Lauragais de 1929 (coll. part., repr. p. 79) qui a fait comme de juste les honneurs de la couverture du catalogue de l’exposition de 1992 ainsi que de l’ouvrage de Paul Ruffié12.


JPEG - 368.7 ko
6. Paul Sibra (1889-1951)
Attelage de bœufs, vers 1932
Réplique du tableau acheté par l’Etat en 1932
pour la préfecture de l’Aude
Huile sur toile – 54 x 82 cm
Carcassonne, musée des Beaux-Arts
Photo : Musée de Carcassonne
Voir l'image dans sa page
JPEG - 371.5 ko
7. Paul Sibra (1889-1951)
Portrait de Jean Lebrau, 1933
Salon des Artistes français de 1934
Huile sur toile – 105 x 120 cm
Moux (Aude), mairie
Photo : Jean Lepage, Musée de Narbonne
Voir l'image dans sa page

Il vaut mieux, chemin faisant, passer sur quelques pesantes et complaisantes soties, sans élévation stylistique et relevant quasiment du music-hall (Les Femmes savantes, coll. part., repr. p. 67, Le Rappel au Vieux-Colombier, coll. part., repr. p. 70-71, telle affiche aux profils trop ciselés relative à Monsieur de Pourceaugnac, coll. part., repr. p. 69). Mais, après la peinture d’histoire, religieuse surtout13, l’autre réussite avérée de Sibra est l’exercice du portrait qui apparaît, disons-le, comme un tiers recours. Dans ce registre, Sibra déploie une surprenante rigueur formelle avec l’évocation presque hors du temps de militaires, de littérateurs, bien souvent occitans, ou d’ecclésiastiques de ses connaissances (il est familier de ce milieu à cause de Sarraute sans doute) que relèvent des poses théâtrales complaisamment exagérées : le brave Sarraute posant, en 1951, après coup, dans une grandiose cappa magna très romano-papale (coll. part., repr. p. 141), des linéarismes invincibles, des couleurs serties, des sur-précisions d’objets, de paysages, de vêtures et d’étoffes plissées. Citons à cet effet entre autres exemples le portrait de profil, presque caricatural, de Mgr Puys, évêque de Carcassonne, de 1936 (musée de Notre-Dame de l’Abbaye, Carcassonne, repr. p. 91) et l’abbé Boyer-Mas, dans une attitude quelque peu ostentatoire, vers 1936 (coll. part., repr. p. 93) ou bien l’éloquent Prosper Estieu déjà cité, posant à la Maurice Barrès sur un implacable fond minéral14. S’impose surtout une réussite évidente, l’image racée et ciselée, impeccable, du poète Jean Lebrau (ill. 7), tableau exposé en 1934 (mairie de Moux, repr. p. 87) que Sarraute15 avait assez finement comparé au Gide de Paul-Albert Laurens, de 1924 (invoquons aussi Zuloaga). Un summum d’apparence démodée est atteint – on est en 1942 ! – avec le fiérissime général de division Raymond Coudanne (coll. part., repr. p. 95), qui s’affiche en grand arroi : bicorne, cape, épaulettes, décorations, rien ne manque ! – sur arrière-plan messin pour des raisons de carrière (il servit à Metz dans l’entre-deux-guerres), dans un éternel Second Empire ou Troisième République confinant au décor d’opérette, comme si le temps ne semblait pas avoir de prise sur le consciencieux et placide Sibra, ce qui en un sens lui ménage une sorte de paradoxal échappatoire esthétique.

Sachons reconnaître à Sibra, comme le notait bien Jean Lepage, la vertu d’un réalisme pictural ou d’une picturalité à base de réel, vivifiée et portée par la fidélité au sujet dans la peinture qui a pu encore, de 1920 à 1950 au moins, conjuguer sans honte et sans gêne modernité et traditionalisme, et ce, jusque sur un plan international pour déborder le seul cas de notre artiste16. Dans une veine régionale, folkloriste même, s’exerce ainsi une parfaite et salvatrice démarche qui ne saurait être d’emblée qualifiée de passéiste. Elle sait bien se révéler moderne dans et par son authenticité, comme on peut le remarquer à cette époque en d’autres contextes (la peinture coloniale et africaniste par exemple). Le probe Sibra qui s’était efficacement formé chez les Laurens père et fils, démontre ainsi, une ultime fois peut-être, que la peinture ose se montrer et s’affirmer comme un langage qui pèse et qui sert, socialement et formellement, d’où son emploi privilégié dans le monde du décoratif. Faire envers et contre tout appel au sujet, sans pour autant renoncer au style17. – Moment rare d’équilibre et fragile, bientôt vain, qui a son répondant dans la parure des grands paquebots et dans les décors de gares, d’écoles, d’églises même ou de mairies mais qui ne survivra guère au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. – Sibra, une belle leçon d’histoire !

Paul Rufié, Paul Sibra, peintre du Languedoc, Castelnaudary, 1889-1951, Toulouse, Editions Privat, 2016, 160 p., 32 €. ISBN : 9782708982192.


Jacques Foucart, jeudi 24 août 2017


Notes

1Signalons à cet égard que l’ouvrage a bénéficié d’une aide de la Fondation Pierre Fabre dont le siège est établi justement à Lavaur, localité à mi-chemin de Toulouse et de Castres. Pierre Fabre (1926-2013), d’abord pharmacien à Castres puis fondateur en 1961 des fameux laboratoires portant son nom (produits pharmaceutiques et cosmétiques), résidait régulièrement à Lavaur dans une demeure de sa famille, devenue le siège de sa fondation créée en 1999, où il décéda.

2Il y a de quoi s’étonner que l’ouvrage de Paul Ruffié passe résolument sous silence le nom de Marie-Béatrice Jeanjean-Marty – entre nous, voilà qui n’est guère scientifique : est-ce à dire en ce cas que l’absence de bibliographie spécifique n’est pas tout à fait involontaire ? Tout de même que l’exposition de Carcassonne-Narbonne de 1992 n’est jamais signalée elle non plus, même en préface. Curieusement, pourtant, Marie-Noëlle Maynard, le conservateur du musée du musée de Carcassonne, figure dans la liste des remerciements mais non Jean Lepage, le conservateur de Narbonne en poste en 1992 (parti en retraite depuis). Comme il va de soi, les notices du catalogue de l’exposition de 1992 renvoient chaque fois au numéro d’ordre des œuvres déjà systématiquement recensées en 1988 par Marie-Béatrice Jeanjean-Marty, à la différence de l’ouvrage de Ruffié qui reste silencieux sur ce genre de références.

3Si cette monographie est dépourvue, comme on l’a noté plus haut, d’une bibliographie spécifique (hors citations dans le texte) qui eût été bien utile pour la fortune critique de l’artiste, en revanche, les expositions auxquelles Sibra prit part, à Castelnaudary, Toulouse, Paris – Salon des Artistes français, une participation essentielle – Tunis, Montpellier, Carcassonne, etc., y sont méthodiquement signalées. Regrettons cependant qu’il n’y ait pas in fine de liste des œuvres de Paul Sibra conservées dans les collections publiques, simple question de bonne information. Ainsi Ruffié ne reproduit pas un tableau du musée de Carcassonne, La maison de Rodes, vers 1935 (exposition de 1992, n° 23, avec repr.), d’un joli jeu de couleurs et dont nous redonnons à dessein l’illustration (ill. 8).


JPEG - 307.5 ko
8. Paul Sibra (1889-1951)
La ferme de Rodes, vers 1935
Huile sur toile – 38 x 46 cm
Carcassonne, musée des Beaux-Arts
Photo : Musée de Carcassonne
Voir l'image dans sa page
JPEG - 367.8 ko
9. Paul Sibra (1889-1951)
Affiche pour la XXe exposition de la Société
des Artistes méridionaux à Toulouse
, 1929
Toulouse, musée du Vieux-Toulouse
Photo : J. Kerambloch, musée du Vieux-Toulouse
Voir l'image dans sa page

Les quelques dessins reproduits dans l’ouvrage sont tous, eux, de collections privées. Quid enfin des nombreuses gravures et illustrations de Sibra, dont témoigne au moins la charmante affiche furieusement Art Déco (ill. 9) d’une exposition de la Société des Artistes méridionaux à Toulouse en 1929 (musée du Vieux-Toulouse, repr. p. 119) ?

4A propos de Gabriel Sarraute, on se doit de signaler la récente et décisive contribution de Nicole Tamburini, « Les carnets du chanoine Gabriel Sarraute (1893-1991) : un homme d’église passionné d’art et proche des artistes de son temps », Bulletin de la Société de l’Histoire d’Art français, Année 2013, p. 297-323.

5Toutes les œuvres reproduites dans le catalogue de 1992, sauf les nos 1, 10, 14, 20 à 24, 27, 28 à 33, 37, 40 à 44, 47, 48, 50 à 53, se retrouvent dans l’ouvrage de Ruffié. Ces exceptions sont pour la plupart relatives à des paysages languedociens parfois un peu décevants, divers portraits (Eugène Sibra au piano, n° 27, Quatre personnages de Blanche-Neige au réalisme presque irritant, n° 40, le vieil Abbé Condomy, n° 53), ainsi que des compositions d’inspiration religieuse (Saint François, n° 10, Etude pour le portrait du cardinal Verdier, n° 14, La Vierge lauragaise, n° 44, elle, d’une certaine lourdeur d’exécution en raison d’une datation tardive, vers 1946, – le fait est que Sibra est moins performant dans ses dernières années).

6Notons à ce sujet une copie conservée dans le fonds d’atelier de Sibra de la Sainte Geneviève ravitaillant Paris du Panthéon (coll. part., repr. p. 58-59), inspiration effectivement confirmée par telle esquisse de notre artiste pour une figure d’invalide dans Le Miracle des roses de sainte Germaine de Pibrac (coll. part., repr. p. 63).

7A rapprocher de la délicieuse fillette traînant un jouet dans la peinture Aux jardins de l’Infante (sic) de 1926 (coll. part., repr. p. 68), composition qui fait plutôt allusion au jardin des Tuileries, vu le fond de verdure sur lequel se détache une copie de l’Hercule Farnèse (placée là depuis 1796-1797), et non au Jardin de l’Infante du Louvre, comme l’écrit Ruffié (ibidem).

8Selon Paul Ruffié (p. 75-76), Sibra exécuta ces grandes toiles décoratives en mémoire de son grand-père Dupuy et en respect de clauses d’héritage : Marie-Béatrice Jeanjean-Marty n’avait pu préciser à Mme Maynard les circonstances de cette commande, l’accès aux Archives municipales de Carcassonne étant particulièrement difficile au moment où elle rédigeait sa maîtrise (lettre de Mme Maynard, conservateur du musée de Carcassonne, à Jacques Foucart, 2 septembre 1992 ; dans le même courrier, cette dernière signalait que lesdites grandes compositions étaient toujours en place et en bon état).

9Le Saint François, version d’origine, d’abord exposé aux Artistes français à Paris en 1926, où il fut très admiré (New York Herald Tribune, 3 mai 1926), fut ensuite montré à Toulouse, au Salon des Artistes méridionaux (1928) et vendu alors à un amateur argentin (p. 54). Un autre exemplaire de 1929 (1,25 x 1,08 m) est reproduit par Ruffié (coll. part., p. 55) comme l’est également une petite étude en format rectangulaire, vers 1925 (ibidem) et ce, alors même que l’esquisse Sarraute figure déjà comme telle dans le catalogue de 1992 (n° 10, avec repr.). La monographie de Ruffié n’aurait-elle pas dû en faire mention, eu égard à la personnalité du chanoine Sarraute et par souci d’information (voir note 2) ?

10Cet envoi d’Etat, toujours à la préfecture de l’Aude à Carcassonne, est pratiquement identique de taille et de composition – Sibra se répétait souvent – à la version (54 x 82 cm) citée et reproduite par Lepage (cat. de l’exposition de 1992, n° 13, comme fonds d’atelier Sibra) et à présent localisée au musée de Carcassonne (repr. p. 81).

11Jean Mistler (1897-1988) mena une brillante carrière politique de député rad-soc du Sud-Ouest (député de l’Aude de 1928 à 1940, cinq fois ministre, maire de Castelnaudary de 1935 à 1942) qui fut quelque peu compromise à la Libération pour cause de sympathies vichystes affirmées (en juillet 1940, il présente à l’Assemblée nationale réunie à Vichy le projet de texte donnant les pleins pouvoirs au maréchal Pétain, qu’il invite même en juin 1942 dans sa propre ville de Castelnaudary), mais Mistler retrouva une plus sûre notoriété par ses succès littéraires (élu à l’Académie française dont il est secrétaire perpétuel de 1973 à 1985). Le fameux buste officiel de Marianne sculpté par Pierre Poisson (1933) en remplacement de la Marianne d’Injalbert le fut sous son égide. Reste que les très nombreux dépôts d’œuvres d’art effectués par l’Etat à Castelnaudary (voir de significatives listes sur la base Arcade, Archives nationales, F/21), – une pratique de dépôts très IIIe République – l’ont été le plus souvent avant 1914 par le biais du maire et figure du monde politique Jean Durand – il fut député, sénateur, ministre –, un prédécesseur de Mistler. Fut même publié en 1931 un catalogue des collections du musée de Castelnaudary créé en 1906, recensant 172 « Peintures, Aquarelles, Dessins, Gravures, Sculptures, Architectures, Objets d’art, etc. », musée hélas ! fermé plus tard par Mistler (dixit le journaliste, apparemment bien informé, Bernard Mathieu, dans son article de La Dépêche du Midi, 28 novembre 1996), les œuvres étant dispersées dans divers bâtiments de la ville, voire peut-être même pour certaines, non retrouvées. A toutes fins utiles, signalons au moins deux dépôts du Louvre, Jeune bergère se mirant dans l’eau de Julie Philipault (1780-1834), INV. 7205, commande de Louis XVIII de 1821, déposé en 1896 et toujours sur place, et La fin du jour de Casimir Destrem (1844-après 1926), R.F. 445, Salon de 1885, déposé en 1905 (relevant à présent du musée d’Orsay qui l’a récupéré et redéposé au musée de Fécamp, le tableau représentant Yport, non loin de Fécamp). – Un cas typique de mort d’un musée, parmi bien d’autres malheureusement : musées jadis chéris par les politiques jusque dans de modestes communes, aujourd’hui incompris, méprisés, oubliés, au point d’être dispersés pour ne pas dire dilapidés. Une enquête générale devrait s’imposer, et des contre-feux être instaurés, à tout le moins par la mise en ligne de catalogues devenus souvent rarissimes, comme le rapporte à bon escient Bernard Mathieu pour Castelnaudary.

12Ruffié (p. 78-82) donne un extrait du Journal de l’artiste qui renseigne bien sur les intentions tant formelles qu’allégoriques et symboliques dont Sibra a nourri sa composition ; révélatrice aussi, la réaction subtile quoiqu’un peu mitigée de Paul Mesplé (lettre à Sibra, 30 juin 1929) : « page de bravoure plus qu’une page de passion », et le critique toulousain de faire à l’artiste « le reproche de trop sacrifier à l’intelligence », reproche qui n’est pas, à notre avis, tout à fait justifié.

13Pour en revenir à la peinture religieuse, citons encore la trop peu alerte Oraison du cardinal Verdier de 1932 (connue par une reproduction de journal de l’époque, p. 90), préparée par une esquisse en main privée (cat. de 1992, n° 14), ainsi qu’une Vierge lauragaise, vers 1946, déjà citée dans la note 4. Remarquons aussi Le Suisse de Sainte-Colombe, vers 1937 (coll. part., repr. p. 97), à la jolie saveur coloristique et témoignant des typiques splendeurs liturgiques d’autrefois (le milieu ecclésial cher à Sibra était sans nul doute fort traditionnaliste), ainsi que les projets, inaboutis mais d’une belle qualité décorative, pour le décor de la basilique de Prouilhe, vers 1934-1936 (fonds d’atelier de Sibra, repr. p. 110-115). N’oublions pas non plus, décidément grâce au livre richement illustré de Ruffié, la vigoureuse esquisse de La Communion, une Elévation plutôt, car le prêtre y élève l’hostie devant la représentation d’un Christ en croix (coll. part., repr. p. 61), tableau qui doit dater des bonnes années 1920 et que l’on pourrait situer entre Maurice Denis et Desvallières.

14Si l’on en juge déjà par l’esquisse puissamment ramassée et fortement colorée (coll. part., repr. p. 84), le catalogue de 1992 (n° 6) donnant une instructive reproduction en noir et blanc du grand tableau (1,80 x 1,82 m) – en sens inverse – du musée de Salon-de-Provence. Voir aussi le le dessin du visage de profil d’Estieu énergiquement buriné (coll. part., repr. p. 83).

15Voir la citation du 16 novembre 1932 (p. 88).

16Dans la préface (n.p.) du catalogue de 1992, intitulée « Un peintre réaliste européen », Jean Lepage évoque des peintures germaniques contemporaines de Sibra comme une Maternité champêtre de Karl Diebitsch, de 1940, qu’il compare à La Moisson au Lauragais de Paul Sibra, ou bien l’Eveil de la glèbe de Wolfgang Willrich, de 1936.

17Renvoyons dans cette perspective à notre propre compte-rendu de l’exposition Sibra de Carcassonne-Narbonne dans L’Estampille-L’Objet d’art, juillet-août 1992, p. 8-9, sans doute l’un des rares suscités par cette manifestation.





imprimer Imprimer cet article

Article précédent dans Publications : Vient de paraître : ouvrages reçus du 1er avril au 5 juin 2017

Article suivant dans Publications : Vient de paraître : ouvrages reçus du 6 juin au 6 septembre 2017