
1. William Turner (1775-1851)
Le château de Chepstow, vers 1793
Aquarelle - 21 x 30 cm
Londres, Courtauld Gallery
Photo : The Courtauld Gallery
Il est loisible de soutenir que la contrepartie de l’incontestable domination de la Tate Britain en matière de muséologie turnérienne, c’est bien sûr que les autres maisons peuvent se sentir « paralysées », « complexées », « écrasées » au point de renoncer à toute aventure dans ce domaine qui risquerait d’inviter des comparaisons tournant d’avance à leur désavantage.
La Courtauld Gallery croit donc nécessaire de se justifier en « prenant prétexte » du legs de Dorothy Scharf (1942-2004), qui a fait don de huit aquarelles au musée (voir brève du 28/3/07), une autre s’y ajoutant au titre du dispositif britannique de « dation en paiement »1 des droits de succession en 2007. L’avant-propos signé du directeur de la Courtauld Gallery, Ernst Vegelin van Claerbergen, qui ouvre l’excellent catalogue2 conçu par la commissaire de l’exposition, Joanna Selborne, nous indique d’ailleurs que l’on peut à juste titre considérer cette exposition comme un hommage à Miss Scharf3...
Comme toujours à la Courtauld Gallery, aux locaux fort peu étendus, nous avons affaire à une exposition très compacte4 (le catalogue ne comporte que trente numéros, chacun fort savamment commenté par Joanna Selborne5), ce qui n’est pas a priori pour déplaire quand on connaît le goût pour les blockbusters indigestes qui gagne abusivement un certain nombre de grands établissements, notamment parisiens.
Puisque l’intitulé de l’exposition pourrait se traduire par « les chemins de la renommée », c’est évidemment à un parcours chronologique qu’on nous invite – le thématique n’étant bien sûr pas exclu puisque les œuvres sont regroupées chronologiquement selon quatre rubriques : « Ambition de jeunesse », « L’attrait du Continent », « L’illustrateur de livres », « Margate et Ruskin »6.
Dans « Ambition de jeunesse », on nous rappelle qu’âgé d’une vingtaine d’années il avait déjà acquis son indépendance financière grâce aux estampes topographiques tirées de ses dessins, notamment vendus au Copper-Plate Magazine, qui comme son nom l’indique se spécialisait dans la publication de gravures sur cuivre. L’exposition nous en propose un bel exemple, Château de Chepstow , en trois versions si l’on peut dire. Au classique parallèle synoptique entre dessin original (vers 1793) (ill. 1) et gravure publiée (1794) s’ajoute en effet une curiosité : Turner était dans une phase technique expérimentale7, et il a utilisé la transparence partielle du papier pour donner une version bis au verso de l’œuvre principale, faite naturellement pour être vue depuis son recto. On nous la présente sur un chevalet spécial qui permet de voir les deux côtés.

2. William Turner (1775-1851)
Le Mont Blanc vu des hauteurs de Courmayeur, vers 1810
Aquarelle - 28,2 x 39,8 cm
Londres, Courtauld Gallery
Photo : The Courtauld Gallery
Il est bien connu que Turner était un voyageur infatigable, prenant force croquis de ce qui le frappait comme exploitable ensuite : trois cents carnets nous sont parvenus et la Tate possède quelque trente mille esquisses et aquarelles. Malheureusement pour lui, les temps troublés des guerres napoléoniennes ne lui permirent de satisfaire sa soif de découverte de l’Europe continentale qu’après qu’il eut atteint la quarantaine – à l’exception près de la brève trève offerte par la Paix d’Amiens (1802), pendant laquelle il se rend dans les Alpes suisses et françaises. Cela donnera lieu immédiatement au spectaculaire Les chutes supérieures de Reichenbach (1802), puis huit ans plus tard au Le Mont Blanc vu des hauteurs de Courmayeur (vers 1810) (ill. 2), qui poursuit la symétrique composition en « V » qu’il a inaugurée dans les années 1790 et poursuivra après son second périple continental, une fois la paix revenue, en 1817, avec une autre œuvre majeure exposée, St Goarshausen et le château de Katz (1817). Dans La Mer de Glace, Chamonix, avec le refuge de Blair8 (1806), le « V » est moins anguleux et la symétrie a disparu : les amateurs d’intertextualité pourront penser en voyant le premier plan au tableau de Paul Nash, Totes Meer (1940-1941)9.

3. William Turner (1775-1851)
Le lac de Lucerne, vue sur Fluelen, vers 1841
Aquarelle - 22,3 x 28,3 cm
Londres, Courtauld Gallery
Photo : The Courtauld Gallery
Un texte mural nous apprend ou nous rappelle qu’il retournera en Italie en 1819-1820, et qu’en tout il s’est rendu plus d’une vingtaine de fois sur le continent européen. Un spectacle naturel qui l’avait particulièrement frappé lors de son voyage initial en 1802, c’était celui des chutes du Rhin à Schaffhausen, tout au nord de la Suisse, presque à la frontière avec l’Allemagne, rendues célèbres auprès du public cultivé britannique par la toile éponyme de l’Alsacien Philippe Jacques de Loutherbourg (1740-1812) exposée à la Royal Academy en 178810. Après une longue gestation de près de quarante ans, les croquis de 1802 aboutissent au chef d’œuvre de la maturité qu’est Les chutes du Rhin à Schaffhausen (vers 1841). Un scénario presque semblable se répètera pour un autre chef d’œuvre de la maturité : Le lac Lucerne vue sur Fluelen (ill. 3), à la fois réminiscence d’une première visite en 1802 et d’un retour sur les lieux en 1841.
Homme fort avisé en matière financière, nous l’avons vu, Turner « recyclera » un certain nombre des croquis pris sur le Continent pour les éditeurs qui lui réclament des illustrations – c’est le troisième volet de l’exposition. Ainsi, quand John Murray (1778-1843) entreprend l’édition des œuvres de Byron en dix-sept livraisons mensuelles (1832-1833), avec chacune deux gravures, il se tourne tout naturellement vers l’artiste à la mode qu’est Turner. Ce dernier fournira la moitié des trente-quatre dessins, et l’exposition nous propose le frontispice de l’avant-dernière livraison (avril 1833) : Cologne (vers 1832-1833), aquarelle sur bristol d’une extrême finesse dérivée de ses carnets de voyage de 1817. La gravure qu’Edward Finden en a tirée figure également dans l’exposition.

4. William Turner (1775-1851)
Méandre de la rivière Lune, vue sur le château de Hornby,
vers 1816-1818
Aquarelle et gouache - 29,1 x 42 cm
Londres, Courtauld Gallery
Photo : The Courtauld Gallery
Turner ne se contentait naturellement pas des voyages à l’étranger. Une « exploration » d’une durée de deux mois du nord de l’Angleterre au cours de l’été 1816 en vue d’un autre projet d’illustration d’une série initialement prévue pour comporter sept volumes le conduira tout naturellement dans les gorges de la rivière Lune, près de Lancastre. Là encore, l’endroit avait été rendu célèbre par un précurseur, cette fois le poète Thomas Gray (1716-1771)11, dans un texte de 1769. L’exposition nous propose à la fois un croquis préliminaire au crayon (1816), une ébauche aquarellée (vers 1816-1818), la version finale : Méandre de la rivière Lune, vue sur le château de Hornby (ill. 4), et la gravure dérivée due à John Archer, publiée dans le seul ouvrage de la série envisagée qui ait au bout du compte paru, en 182312.

5. William Turner (1775-1851)
Aube après le naufrage, vers 1841
Aquarelle et gouache - 25.1 x 36.8 cm
Londres, Courtauld Gallery
Photo : The Courtauld Gallery
Le dernier volet de l’exposition ne comporte que cinq numéros – menu bien mince en apparence – mais ces œuvres, toutes de la même période (aux environs de 1835 à 1841) et ressortissant de la même thématique, la plage de Margate (Kent) et la mer – au premier chef le rendu du ciel qui surplombe la mer – sont de la plus haute qualité. Le grand connaisseur qu’était John Ruskin les portait au pinacle – surtout Dawn after the Wreck (Aube après le naufrage ) (ill. 5), titre attribué par Ruskin alors que ni épave ni débris ni corps de noyés ne sont visibles et que les experts discutent encore pour savoir s’il s’agit de l’aube ou du crépuscule. La magistrale « lecture » de l’œuvre qu’en fait Ruskin dans le cinquième volume de son Modern Painters (1860)13 est reproduite sur un texte mural, à côté de la gravure à la manière noire qu’il a fait inclure en hors-texte dans l’édition définitive (1888) de l’ouvrage. À partir du chien, seul survivant du naufrage selon lui, Ruskin reconstitue toute la scène avec un brio et une plausibilité inégalables, pour le plus grand bonheur du spectateur. Qu’il soit convaincant ou non, il devient impossible de voir ou revoir Aube après le naufrage sans qu’immédiatement son talentueux décryptage revienne à l’esprit. Le dossier de presse avance que la passion montrée par Ruskin a grandement contribué à établir la réputation de Turner faisant de lui le plus grand aquarelliste anglais.
On veut bien le croire : Ruskin sait nous parler de Turner avec les mots qu’il faut pour nous permettre d’apprécier cette fort séduisante exposition où la qualité supplée aisément à la quantité, sans mise en scène intempestive.
Informations pratiques : Londres, The Courtauld Gallery, Somerset House, Strand, London WC2R 0RN. Tél : 24/24 : + 44 (0)20 7848 2526. Ouvert tous les jours (sauf 25-26 décembre) de 10 h à 18 h (dernière entrée 17.30). Tarif : £ 5 (réduit : £ 4).
