Passion for Drawing. Poussin to Cézanne, Works from the Prat Collection


Auteur : Pierre Rosenberg

Pour la troisième fois, la collection de dessins français de Louis-Antoine Prat voyage à l’étranger. En 1990, elle avait fait étape à New York, Fort Worth, Pittsburgh et Ottawa. En 1995, après le Louvre, elle avait été montrée à Edinburgh et Oxford. Aujourd’hui, après Los Angeles, elle est accueillie à Toledo avant de se rendre à Naples (en Floride) pour terminer son parcours à Philadelphie. A chaque fois, un catalogue a été édité, toujours un peu différent car si on y retrouve quelques uns des chefs-d’œuvre qui font la gloire de cet ensemble, les nouvelles acquisitions y sont nombreuses. Il s’agit d’une collection vivante, son propriétaire vendant parfois des feuilles pour acheter des dessins plus importants. Vingt-et-une œuvres y sont entrées depuis 1995. Sauf exception, nous nous attacherons surtout à parler de ces derniers achats.

1. Jean-Auguste-Dominique Ingres (1780-1867)
Portrait du violoniste Pierre Baillot
Mine de plomb - 36,1 x 28 cm
Paris, collection Louis-Antoine Prat

2. Eugène Delacroix (1798-1863)
Portrait de femme au piano
Lavis brun - 21,8 x 17,5 cm
Paris, collection Louis-Antoine Prat


Comme il l’explique dans l’introduction, Louis-Antoine Prat ne cherche pas à faire une collection encyclopédique. Certains artistes sont absents, et le seront peut-être toujours. En revanche, d’autres sont représentés en nombre, et cette tendance s’est sans doute encore accentuée avec les acquisitions récentes. Ingres est assurément l’un des artistes préférés du collectionneur. Ce ne sont pas moins de quatre feuilles de sa main qui sont entrées dans la collection. La moisson est abondante, variée, et de grande qualité. On y trouve deux portraits, l’un de Madeleine Chapelle, sa première femme qui mourut en 1849, l’autre du violoniste Pierre Baillot (ill. 1 ; cat. 65), une aquarelle préparatoire au Songe d’Ossian de Montauban, et un dessin religieux, également à l’aquarelle, représentant l’une des versions de la Vierge à l’hostie. Quand Louis-Antoine Prat aime un artiste, il aime absolument, cherchant à réunir de celui-ci un ensemble représentatif de toute sa carrière. Ces dessins d’Ingres rejoignent ainsi La Sainte Communion à Rome (cat. 54) et peut-être d’autres demeurés chez leur propriétaire parmi les cent trente feuilles qui restent accrochées sur ses murs, pendant le périple américain de celles retenues par Pierre Rosenberg, le « guest curator » de l’exposition.

3. Théodore Chassériau (1819-1856)
Portrait de Lydie de Buus d’Hollebèque (?)
Mine de plomb - 22 x 16,5 cm
Paris, collection Louis-Antoine Prat

4. Eugène Delacroix (1798-1863)
Tobie et l’Ange
Plume et encre brune -
20,5 x 13,3 cm
Paris, collection Louis-Antoine Prat


Un tel amour d’Ingres pourrait donner à penser que son rival, Delacroix, n’a pas droit de cité. L’auteur du monumental Inventaire des dessins de Delacroix du musée du Louvre n’est pas de ceux qui choisissent entre l’un et l’autre. Delacroix est également à l’honneur, avec une Femme au Piano (ill. 2 ; cat. 63) dont Pierre Rosenberg nous dit dans sa préface qu’elle était depuis longtemps convoitée par le collectionneur. Car celui-ci peut aisément s’enflammer pour un dessin, l’attendre le temps qu’il faut pour, parfois, réussir à le capturer et à le ramener dans ses filets.

Parmi les artistes étudiés par Louis-Antoine Prat figure Théodore Chassériau, dont deux dessins nouvellement acquis sont ici publiés. L’un comme l’autre, le Portrait de Raymond-Philibert de Ranchicourt à l’âge d’un an et le Portrait présumé de Lydie de Buus d’Hollebèque (ill. 3 ; cat. 71), sont encore de style ingresque. Un troisième Chassériau (Tête d’homme) ; cat. 74), entré en 1991, présenté dans la rétrospective de l’artiste en 2002/2003 mais pas dans les précédentes expositions Prat, nous semble ici l’un des rares, sinon le seul, dessin à ne pas atteindre tout à fait l’excellence à laquelle on peut s’attendre. Sa taille réduite n’est pas en cause comme le prouve a contrario le petit Tobie et l’Ange de Delacroix (ill. 4 ; cat. 86), d’une liberté et d’une audace exceptionnelle : en quelques coups de plume, tout est dit.

5. Pierre-Paul Prud’hon (1758-1823)
L’Ame brisant les chaînes qui l’attachent à la terre
Pierre noire, rehauts de blanc -
44,7 x 33,2 cm
Paris, collection Louis-Antoine Prat

6. Nicolas Poussin (1594-1665)
Pluton enlevant Proserpine
Plume et lavis brun - 16,9 x 24,4 cm
Paris, collection Louis-Antoine Prat


Incontestablement, le collectionneur s’est davantage intéressé, ces dernières années, au XIXe. Sur les vingt et un nouveaux dessins, seize appartiennent à ce siècle. On ne peut ici tous les détailler. Il suffira de dire, et de renvoyer au catalogue, que deux Millet, deux Cézanne, deux Hugo, et un Prud’hon (fort beau, préparatoire à L’Ame brisant les chaînes qui l’attachent à la terre  ; ill. 5 ; cat. 60), également un artiste très bien représenté dans la collection Prat, en font partie, ainsi qu’un rare portrait de femme par Charles Baudelaire et un dessin à la plume, très fouillé, qu’on pourrait dire « à la manière d’une eau-forte », de Rodolphe Bresdin.

Quelques feuilles datent des XVIIe et XVIIIe siècle. Leur qualité n’est pas inférieure à celles du XIXe siècle. Un second Poussin, éblouissant, vient rejoindre celui que conservait déjà Louis-Antoine Prat. Ce Pluton enlevant Proserpine (ill. 6 ; cat. 8) est une oeuvre difficile, un vrai dessin d’amateur. N’ayons pas peur des mots, ce Poussin est une feuille admirable, exceptionnelle, qui rejoint dans le dépouillement, la vivacité du trait, la synthèse de la forme, le Tobie et l’Ange de Delacroix dont nous parlions plus haut. L’Esquisse pour un frontispice de Thomas Blanchet est de la même veine, bien que l’artiste ne possède pas le génie de Poussin.

7. Eustache Le Sueur (1616-1655)
Figure d’homme drapé
Pierre noire, rehauts de blanc-
45,8 x 26,5 cm
Paris, collection
Louis-Antoine Prat

8. Louis-Léopold Boilly (1761-1845)
Portrait de seize hommes
Pierre noire, rehauts de blanc -
57,5 x 45,5 cm
Paris, collection Louis-Antoine Prat


Rien de plus éloigné dans la technique de ce Poussin ou de ce Blanchet, que la Figure d’homme drapée de Lesueur (ill. 7 ; cat. 9) que le collectionneur s’appropria à prix d’or à Londres en 2003, ou le Boilly que Pierre Rosenberg qualifie, sans doute à juste titre, de plus beau dessin de l’artiste (ill. 8 ; cat. 10). Ici la recherche assidue de l’effet pictural. Là, la fougue de la plume et du lavis. Bien que n’ayant pas vu cette exposition, nous pouvons imaginer que les dessins n’ont pas été séparés des cadres dans lesquels ils sont habituellement présentés. Car nous voudrions conclure cet article en soulignant à quel point un beau dessin appelle un beau cadre (et un beau montage). Louis-Antoine Prat partage ce sentiment : un encadrement ne perturbe pas la vision d’un dessin, il l’enrichit. Ce n’est, généralement, pas l’avis des musées (car cela complique la conservation, empêchant un classement dans des cartons). La salle d’actualité du département des arts graphiques, à l’architecture déprimante, pousse jusqu’au bout cette logique minimaliste en présentant les dessins sans aucun cadre, même une simple baguette. Souhaitons que ceux déjà donnés sous réserve d’usufruit par le collectionneur au Louvre (et peut-être les prochains, comme le suggère Pierre Rosenberg dans son introduction ?) ne subissent pas ce triste sort.

Pierre Rosenberg, avec des contributions de Louis-Antoine Prat et Bruno Ferté, Passion for Drawing. Poussin to Cézanne, Works from the Prat Collection, Art Service International, Alexandria, Virginia, 2004. ISBN 0-88397-144-5

L’ouvrage peut se trouver à la librairie du Louvre pour le prix de 52,86 €. Aux textes de Louis-Antoine Prat et Pierre Rosenberg, proches de ceux des précédents catalogues, s’ajoute une synthèse de Bruno Ferté, racontant, à travers les dessins de la collection, trois siècles de dessins français, ainsi que des biographies des artistes, par le même auteur.

L’exposition a été ou sera présentée dans les musées suivants : Los Angeles, County Museum of Art : 7 novembre 2004 - 17 janvier 2005 Toledo, Museum of Art : 5 février 2005 - 3 avril 2005 Naples, Museum of Art : 17 avril 2005 - 12 juin 2005

Philadelphia, Museum of Art : 16 juillet 2005 - 25 septembre 2005


Didier Rykner, dimanche 27 février 2005



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