Pas la couleur, Rien que la nuance ! Trompe-l’œil et grisailles de Rubens à Toulouse-Lautrec


Toulouse, Musée des Augustins, du 15 mars au 15 juin 2008.

Curieusement, la grisaille, cette manière pour un artiste de travailler sans couleurs, juste avec les ressources du noir et du blanc, n’a que rarement été étudiée. Le sujet est pourtant passionnant et pose de nombreuses questions qui touchent à l’acte même de peindre. Pourquoi choisir délibérément de se priver de la couleur ? Dans quel objectif étaient peintes ces grisailles ? Quelle place tiennent-elles dans l’œuvre de leurs auteurs ? Pourquoi certains artistes se spécialisaient-ils dans cette technique... ? C’est à ces questions que l’exposition souhaite apporter des éléments de réponse.

L’essai introductif d’Axel Hemery dans le catalogue, après avoir rapidement décrit les principales fonctions de la grisaille, fait une histoire très synthétique de cette technique à travers les siècles et les écoles. On lira cette contribution avec intérêt même si ce sujet mériterait sans doute des développements beaucoup plus importants. Chaque période, chaque peintre traité est effleuré et l’on souhaite que l’auteur puisse, peut-être dans le cadre d’un autre livre, approfondir ce sujet dont on sent qu’il le maîtrise parfaitement.
Certains aspects n’ont pas pu être abordés dans l’exposition, pour des raisons évidentes dans le cas des décors de façades peints à la Renaissance (dont les originaux n’ont d’ailleurs quasiment jamais survécu) ou pour des causes liées à la conservation. On appréciera particulièrement, en ces temps où n’importe quelle œuvre peut être bougée pour n’importe quelle raison, les scrupules des organisateurs (sans doute confortés par le coût de tels déplacements) d’avoir évité de transporter inutilement de grands retables flamands du XVe et du XVIe siècle pour illustrer la manière dont les volets étaient peints en général à l’aide de grisailles, cette pratique étant en rapport avec la période des Cendres.


1. Giacomo del Po (1652-1726)
Cadmos combattant le dragon
Huile sur toile - 72 x 104 cm
Amiens, Musée de Picardie
Photo : Amiens, musée de Picardie / Marc Jeanneteau

Les notices sont très détaillées, replaçant à chaque fois les tableaux présentés dans la problématique traitée par l’exposition. Le plus souvent, au moins pour le XVIIe et le XVIIIe siècle, les grisailles sont préparatoires à un tableau ou à une estampe. Même le grand Christ d’Antoine Dieu que le musée de Toulouse vient d’acquérir (voir brève du 15/3/08) est sans doute préparatoire à une gravure, peut-être même à une sculpture. Quant à Alexandre-François Desportes (cat. 26), c’est une étude pour un plat d’orfèvrerie qu’il peint en grisaille (ce terme n’est d’ailleurs pas réellement adapté, puisque le monochrome est ici plutôt doré). Mais il y a évidemment des exceptions à cette règle. Des œuvres définitives peuvent aussi être réalisées volontairement en camaïeu. C’est le cas du Cadmos combattant le dragon, une toile ovale (ill. 1) transposant, comme l’indique le catalogue, un camée antique. La scène en grisaille se détache sur un fonds bleu qui la met délicatement en valeur et transforme la peinture en un véritable objet d’art. Un tableau comme celui peint par Jacques Stella (cat. 18) représentant le Massacre des Innocents, bien que sans doute préparatoire à un tableau, est tellement abouti et d’un format si commode pour un particulier, qu’on peut sans doute le considérer comme une œuvre achevée en elle-même.


2. Anne Vallayer-Coster (1744-1818)
Faunesse et enfants bacchants, d’après Clodion, 1774
Huile sur toile - 21 x 35 cm
Collection particulière
Photo : D. R.

Au XVIIIe siècle, la grisaille est également utilisée pour peindre en trompe-l’œil de faux bas-reliefs qui serviront d’éléments de décors muraux. Piat-Joseph Sauvage s’en fit une spécialité (au point que tout tableau de ce style lui est en général généreusement attribué). On verra à Toulouse une esquisse de ce peintre (cat. 45 ; il s’agit d’une étude est grisaille comme l’œuvre définitive) et un tableau du même genre par Anne Vallayer-Coster (ill. 2) d’après un relief de Clodion. Mais c’est au XIXe siècle que le statut de la grisaille se diversifie encore davantage. Si de nombreuses esquisses sont encore réalisées de cette manière (on en voit plusieurs à l’exposition dont Pierre Puvis de Chavannes, Jean-Baptiste Carpeaux ou Benjamin-Constant), les peintres étendent encore l’utilisation des grisailles. Parfois pour se l’approprier entièrement comme c’est le cas d’Eugène Carrière, même si l’œuvre présentée ici est bien une esquisse. Cette « notion [...] est tout à fait relative dans [son] cas » comme le signale justement Axel Hémery. Plus étonnant encore est le cas du Héraclite de Théodule Ribot, véritable dessin exécuté à l’huile, œuvre définitive tout à fait originale acquise par Amiens en 2006 (voir brève du 1/4/06) ou celui de la copie de James Tissot du Portrait de Madame de Senonnes pas Ingres entré au Musée de Nantes en 2004 (ill. 3).


3. James Tissot (1836-1902)
Portrait de Madame de Senonnes,
d’après Ingres
Huile sur toile - 102 x 81 cm
Nantes, Musée des Beaux-Arts
Photo : RMN / G. Blot



Dans le texte d’introduction, Axel Hémery indique que Thomas Couture décrivait une méthode de préparation des compositions par une « sorte d’huile à la sépia ». On peut rapprocher cette mention de l’acquisition récente par le Musée de Senlis d’un tableau inachevé de ce peintre, Le denier de saint Pierre (absent de l’exposition), où l’on voit qu’il a mis cette technique en œuvre (voir brève du 12/1/06). L’artiste est d’ailleurs représenté dans l’exposition par une étude de tête d’une jeune.


4. Giovanni Baglione (vers 1566-1643)
La Résurrection du Christ
Huile sur toile - 86 x 57 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMN / H. Lewandowski

5. Pierre-Paul Rubens (1577-1640)
La Résurrection du Christ
Huile sur panneau - 25 x 20 cm
Dijon, Musée des Beaux-Arts
Photo : Dijon, Musée des Beaux-Arts /
Hugo Maertens


Parmi les œuvres réunies, on en signalera quelques-unes fort peu connues ou particulièrement remarquables (voire les deux). Une esquisse de Pietro Sorri, conservée dans une collection particulière, est publiée ici pour la première fois (cat. 6). Dans la même section de l’exposition, on peut admirer la très belle Résurrection du Christ de Giovanni Baglione (ill. 4), que l’auteur appelle une brunaille plutôt qu’une grisaille (puisque peinte dans un camaïeu de brun). Le chef-d’œuvre de l’exposition est une des plus belles esquisses de Rubens, préparatoire au plafond de l’église des Jésuites d’Anvers (ill. 5). Rubens le coloriste n’utilise ici que le blanc sur un fonds brun, pour suggérer en quelques coups de pinceau la Résurrection du Christ.
On conclura cette recension sur les deux esquisses de Benjamin West conservées à Bordeaux, un peintre rare dans les musées français (le Louvre vient d’en acquérir une toile, voir brève du 29/7/07). A la fois esquisses par leur destination (elles préparent un décor inabouti pour Windsor), œuvres définitives par leur taille et leur caractère abouti, éléments d’une décoration murale, elles symbolisent le statut ambigu et multiple de la grisaille que nous révèle l’exposition toulousaine.

local/cache-vignettes/L115xH149/Couverture_Nuances-6b9be.jpgAxel Hémery, Pas la couleur, Rien que la nuance ! Trompe-l’œil et grisailles de Rubens à Toulouse-Lautrec, Musée des Augustins, 180 p., 35 €. ISBN : 2-901820-37-9.


Informations pratiques : Musée des Augustins, 21 rue de Metz, 31000 Toulouse. Tél : +33 (0)5 61 22 21 82. Ouvert tous les jours de 10 h à 18 h (nocturne le mercredi jusqu’à 21 h). Tarif : 3 € (tarif plein), 1,5 € (tarif réduit).

English version


Didier Rykner, samedi 17 mai 2008



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