Paris 1900, la ville spectacle


Paris, Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, 2 avril au 17 août 2014.

En cette année de commémoration du déclenchement de la Grande guerre, le Petit Palais a choisi, par un judicieux « rétropédalage », de célébrer à travers l’exposition Paris 1900, la ville spectacle la splendeur d’un monde qui allait disparaître. Il ne s’agit donc pas seulement d’évoquer l’Exposition universelle, apogée d’une époque et d’une ville qui n’était rien moins que la capitale « culturelle » (comme on dit aujourd’hui) du monde occidental, ni de se concentrer uniquement sur une approche de l’art en 1900, sujets traités à de multiples reprises et sous différents angles. Le travail remarquable des commissaires a manifestement été de constituer un panorama susceptible d’amener le visiteur, quels que soient sa culture et ses centres d’intérêt, à une compréhension sensible d’un moment de l’histoire de la civilisation française dont Paris donnait, en 1900, l’exemple le plus spectaculaire et avait atteint un rare point de perfection et d’équilibre. Le choix des quelque 600 pièces réunies, de toutes natures, l’intelligence du parcours et la qualité de la scénographie, sobre et sans esbroufe, mais spectaculaire par une fidélité à l’esprit du temps, nous plongent en effet dans ce moment de l’histoire : le subtil dosage de rigueur scientifique et de pur plaisir esthétique, dans une relation à l’objet à laquelle bien des organisateurs d’expositions ne prêtent plus la moindre attention, permettent une réception de cette présentation à de multiples niveaux de lecture. Que l’on soit amateur, historien, curieux ou visiteur peu accoutumé à cette période, chacun y trouvera son compte de découvertes autant que d’émotion.


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1. Ensemble consacré au métropolitain
avec une entrée d’Hector Guimard,
une maquette de wagons (Paris, collection RATP)
et l’huile de Luigi Loir montrant
La Construction du métropolitain (Roubaix, La Piscine).
Photo : La Tribune de l’art
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2. Premier « pavillon » de l’exposition.
Photo : Petit Palais/Pierre Antoine

Le parcours de l’exposition a le mérite de la clarté. Constitué de six sections conçues comme des « pavillons » avec chacun son architecture et ses couleurs, en souvenir, justement, de la grande manifestation qui attira en 1900 plus de 50 millions de visiteurs à Paris, cet itinéraire couvre tous les domaines. La grande salle préliminaire, sorte de « rue couverte » ou de passage, dominée par la haute silhouette d’une des sorties de métro de Guimard (ill. 1), est organisée en espaces latéraux successifs grâce à une architecture élégante inspirée par le grand créateur Art nouveau. Dans cette « allée » que conclut une première projection (l’exposition est entièrement scandée par des images des frères Lumière et d’autres pionniers du cinéma) avec les images du fameux trottoir mobile dit « rue de l’avenir », le visiteur est confronté d’emblée au décor de l’événement (ill. 2). Projets, réalisés ou non, des installations de l’Exposition universelle, maquettes, dessins, sculptures rappellent l’énorme chantier qui mobilisa Paris ; décidé la dernière année de la présidence de Sadi Carnot, il fallut six ans pour mener à bien le projet et certaines réalisations ne furent réellement achevées qu’au mois de mai 1900, alors que l’exposition était ouverte depuis longtemps. Le Pont Alexandre III, le Grand et le Petit palais, le « métropolitain » mais aussi trois gares (Orsay, Lyon, Invalides) sont évoqués et ces travaux colossaux, qui métamorphosèrent Paris, sont amplement illustrés.

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3. René Binet (1866-1911)
Projet pour la porte monumentale de
l’Exposition universelle de 1900
, vers 1898
Aquarelle sur papier - 62 x 95 cm
Sens, Musée de Sens
Photo : Musée de Sens/E. Berry

Les architectures éphémères, comme la porte monumentale de René Binet (ill. 3), ou divers pavillons, sont représentés. Si l’exposition de 1878 avait pour but d’illustrer le relèvement de la France après la défaite de 1870, et celle de 1889 de commémorer le centenaire de la Révolution, en confortant ainsi la jeune république, l’exposition de 1900 est celle de l’apogée et d’une modernité revendiquée. L’électricité, l’automobile naissante, les transports urbains et le cinématographe apparaissent et se mêlent à la fête. Documents, affiches, projets, souvenirs permettent une présentation à la fois richement documentaire et jamais ennuyeuse. Les frises de Mucha pour le Pavillon de la Bosnie-Herzégovine, des grès émaillés de Bigot d’après Jouve pour la Porte monumentale, le plâtre du Monument à Levassor de Dalou ou les esquisses en cire de Frémiet pour le pont Alexandre III rappellent la contribution des meilleurs artistes aux décors de l’Exposition. D’autres projets, plus ou moins utopiques, dont ceux de Sauvestre et de Mucha pour une Tour Eiffel réinventée, attestent de l’impact de l’événement sur un imaginaire parfois débridé. L’effrayant pavillon Schneider, dû à Louis Bonnier et qui fut, lui, réalisé, synthèse futuriste qui associe technologie, armement et moteurs de locomotives, résume l’ambition de l’époque : une modernité sûre de son triomphe et de son « progrès » : c’est beau et inquiétant comme le Metropolis de Fritz Lang ou le cuirassier austro-hongrois de E La Nave va de Fellini. La Féerie nocturne de Maxime Maufra synthétise l’émerveillement du public devant le spectacle lumineux que toutes ces installations projetaient le long de la Seine, tandis que la grande toile de Jacques-Émile Blanche représentant André Gide et ses amis au Café maure permet de rappeler que nul n’échappa à la séduction de l’événement.


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4. Passage menant vers le « pavillon » Art Nouveau
avec les images de la Loïe Fuller
Photo : Petit Palais/Pierre Antoine
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5. Salle Art Nouveau
Photo : Petit Palais/Pierre Antoine

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6. Ensemble de mobilier Art Nouveau, Guimard,
Majorelle, Eugène Grasset, Alexandre Charpentier
Photo : Petit Palais/Pierre Antoine

La transition entre le premier « pavillon » de l’exposition et la section « Paris Art nouveau » se fait sous les auspices des évolutions de la Loïe Fuller, filmée par Pathé en 1900 (ill. 4). Ces quelques images (mais il en existe bien d’autres, souvent plus spectaculaires, dont celles des frères Lumière prises en 1896) sont un juste hommage au génie expressif et aux recherches sur les couleurs de cette femme d’exception dont les expériences novatrices furent un des clous de l’exposition de 1900 (elle y avait son propre pavillon dessiné par Henri Sauvage). On retrouvera dans la salle suivante l’impact de ses danses serpentines tant à travers les arts décoratifs et la sculpture que dans les arts graphiques et l’on comprend que cette artiste fut admirée de tout Paris, de Mallarmé à Rodin jusqu’au jeune Jean Cocteau qui, de toute l’exposition, ne voulait garder comme souvenir que son « image vivante et flamboyante ».
Dans une grande salle légèrement ovale et aux murs revêtus d’un vert pâle, c’est l’explosion inventive et luxueuse de l’Art nouveau qui est invoquée (ill. 5). Plus qu’un démonstration savante qui prendrait la peine d’illustrer les origines ou le répertoire de ce « style », les commissaires ont joué sur l’abondance et l’éblouissement, l’extrême qualité du choix et la splendeur. Du mobilier (Guimard, Majorelle, Charpentier, Grasset) (ill. 6) à la céramique et la verrerie (Sèvres, Tiffany, Gallé et tant d’autres) (ill. 7) aux textiles et au papier peint, de l’orfèvrerie aux objets précieux (Lalique, Mucha, Grasset, Colonna) (ill. 8), de l’objet d’art (une des versions de la Nature de Mucha, Le Silence en lapis-lazuli, agate, jaspe, opale et or de Lemaire) (ill. 9) au vitrail (Les Paons d’Albert Besnard) (ill. 10) et à la reliure, en passant par les fameuses algues moulées à Belle-Ile par Sarah Bernhardt : ce spectacle enchanteur vaut bien des discours et des thèses sur l’inventivité, la cohérence, les ambitions et la réussite de ce grand moment d’unité créatrice comme l’histoire n’en connaîtra plus. La belle tapisserie des Gobelins sur un carton de Georges Rochegrosse qui illustre la mission civilisatrice de la France dans ses colonies rappelle l’importance de l’empire français et de son rayonnement.


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7. Émile Gallé (1846-1904)
Vase cattleya fait pour Charles Lebeau, 1900
Boulogne-sur-mer, Musée de Boulogne-sur-mer
Photo : Philippe Beurtheret
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8. René-Jules Lalique (1860-1945)
Peigne « Capucines », 1898
Corne, argent, émail - 13,9 x 9,2 cm
Paris, Petit Palais
Photo : Petit Palais/Pierre Antoine

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9. Alfons Mucha (1860-1939)
La Nature, 1899-1900
Bronze doré et argenté - 70,7 x 30 x 32 cm
Karlsruhe, Badisches Landesmuseum
Photo : Karlsruhe, Badisches Landesmuseum
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10. Ensemble de verreries avec la sculpture
de Georges-Henri Lemaire Le Silence,
devant le vitrail d’Albert Besnard Les Paons
Photo : La Tribune de l’Art

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11. Salle « Paris capitale des arts »
Photo : Petit Palais/Pierre Antoine

Le troisième « pavillon », intitulé « Paris, capitale des arts », est conçu dans l’esprit des salons annuels (Artistes français, Société nationale des Beaux-Arts) qui rythmaient la vie artistique parisienne. Murs couleur champagne et piliers dorés, hautes cimaises ornées d’une plinthe à hauteur des socles restituent l’ambiance de ces lieux d’exposition ; l’accrochage assez serré et l’association des peintures et des sculptures auxquels on n’est, hélas, plus guère habitué, fonctionnent admirablement. Cet espace fidèle à la réalité historique reflète la diversité artistique de l’époque et offre un condensé exact de ce que les visiteurs des salons pouvaient admirer (ill. 11). Alfred Agache, auquel une belle thèse a été consacrée récemment par Eusébia Garit, voisine avec Degas ; Sisley et Monet côtoient Lévy-Dhurmer et Tony Robert-Fleury ; Bouguereau est accroché près de Maurice Denis, Boldini, Lucien Simon et Edelfelt ; Pissaro et Maufra ne sont pas loin de Luc-Olivier Merson et Cézanne (ill. 12) est accroché face à Evenepoel. Le grand tableau de Maxence Les Fleurs du lac (ill. 13) fait face aux sculptures de Puech, Dalou, Camille Claudel, Bartholomé, Barrias et du jeune Bourdelle tandis que Renoir est en vis à vis avec la Critique du portrait d’Henri Brispot. Un espace est réservé à La Misère de Jules Desbois et une petite salle évoque l’exposition particulière de Rodin à l’Alma, tandis que des photographies d’ateliers d’artistes complètent cet aperçu. La proximité de ces œuvres d’esthétiques très variées, académique, réaliste, impressionniste, symboliste et indépendante, outre qu’elle se contente de refléter une époque d’exceptionnelle créativité et de transitions, frappe par son « harmonie » : rien ne choque l’œil dans ce spectacle qui pourrait apparaître éclectique, même si le choix des œuvres, toutes de premier plan, aide à cette « cohabitation ». En réalité, même si l’ouverture du Musée d’Orsay il y a plus de vingt-cinq ans, a remis à leur juste place des pans entiers de l’art de la fin du XIXe siècle, leur répartition au sein de la gare d’Orsay dans des sections séparées n’offre pas une vision aussi frappante. Pour une exposition comme celle organisée à Roubaix en 2003 et consacrée à la Société nationale des Beaux-Arts, combien de manifestations qui, inévitablement, se limitent à un artiste, un courant ou un groupe, occultant le paysage artistique dans son ensemble. Nul doute que les éternels détracteurs de tout ce qui n’appartient pas à une vision monolithique et surtout fictive de l’histoire de l’art « moderne » (de l’impressionnisme aux avant-gardes, de Manet à Mondrian, de Trucmuche à Machin Chose etc.) n’apprécieront pas le choix du Petit Palais… À ces idéologies moribondes quoique, hélas, toujours « vendeuses », préférons la vérité historique et la délectation esthétique : c’est une parfaite réussite.


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12. Paul Cézanne (1839-1906)
Ambroise Vollard, 1899
Huile sur toile - 100 x 81 cm
Paris, Petit Palais
Photo : Roger-Viollet
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13. Edgar Maxence (1871-1954)
Les Fleurs du lac, 1900
Tempera sur panneau - 84 x 164 cm
Paris, collection Lucile Audouy
Photo : collection Lucile Audouy

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14. Frères Lumière
Cortège d’officiels lors de l’inauguration
des Petit et Grand Palais, 1900
Capture d’écran La Tribune de l’art
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15. Jean Béraud (1849-1936)
Parisienne place de la Concorde, vers 1890
Huile sur bois - 35 x 26,5 cm
Paris, Musée Carnavalet
Photo : Roger-Viollet

En quittant cette salle et avant de pénétrer dans un pavillon qui évoque le « Mythe de la parisienne », on croise, toujours avec les frères Lumière, un cortège d’austères officiels filmés lors de l’inauguration des Petit et Grand Palais : un des dignitaires à la belle barbe blanche salue la caméra en ôtant son haut de forme huit-reflets (ill. 14). Avec ce beau coup de chapeau à l’éternité dans une sorte de couloir de l’Histoire, le visiteur est confronté affectivement à un monde disparu mais finalement si proche. C’est un des beaux moments de l’exposition. Le « pavillon » qui évoque l’image de la parisienne s’attache à la mode, à ses codes et à ses représentations. On y trouve donc aussi bien des photographies et films documentant les maisons de couture et leurs ateliers ou des journaux de mode que des œuvres dévolues à l’image de la femme parisienne, élégante de bon goût et ornement de la ville réputée la plus distinguée d’occident. Entre mythe et réalité, l’ensemble réuni est éloquent. Les belles sculptures de Dejean (si rarement montrées), les toiles et gravures de Béraud (ill. 15), Degas (ill. 16), Vallotton ou d’Aleb-Truchet, tout comme le beau panneau décoratif en carreaux de Sarreguemines d’après Steinlen illustrent ces scènes d’élégance et de la vie des boulevards et des salons. Mêlées à ces œuvres, de belles vitrines présentent un choix exceptionnel de créations de l’époque, que complètent des accessoires, manchons, gants, chapeaux, bottines etc. (ill. 17) Prêtées par le Palais Galliera, on peut admirer quelques unes des plus spectaculaires robes de l’époque, la robe Tea-gown de Réjane, en dentelle de coton, la sortie de bal d’Anna Gould, comtesse Boni de Castellane par Redfern, un ensemble d’amazone pour la même cliente par Busvine, une robe de dîner de Worth ou l’extraordinaire cape du soir de la comtesse Greffulhe, cousine de Robert de Montesquiou et modèle pour la duchesse de Guermantes, réalisée également par Worth dans un caftan de Boukhara offert par le tsar (ill.18). De beaux portraits mondains par Antonio de La Gandara, George Desvallières et celui de la comtesse Pillet-Will, « sphinx parisien », dite aussi « la panthère » en robe à écailles de sirène par Albert Besnard (ill. 19) donnent « chair » à ces parures en montrant quelques unes des égéries du temps. Le Bal blanc de Joseph-Marius Avy, toile célèbre à l’époque, conclut cette section.


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16. Edgar Degas (1834-1917)
Chez la modiste, entre 1905 et 1910
Pastel sur papier - 91 x 75 cm
Paris, Musée d’Orsay
Photo : Musée d’Orsay
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17. Salle « Le Mythe de la parisienne »
Photo : Petit Palais/Pierre Antoine

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18. Charles Frédéric Worth (1825-1895)
Cape du soir de la comtesse Greffulhe
Paris, Musée Galliéra
Photo : Patrick Pierrain / Roger-Viollet
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19. Une des robes prêtées par le Musée Galliéra
et au second plan Albert Besnard (1849-1934)
La comtesse Pillet-Will, vers 1900
Huile sur toile - 101 x 82 cm
Paris, Galerie Elstir
Photo : La Tribune de l’Art

Les deux derniers « pavillons » évoquent « Paris la nuit » et « Paris en scène ». Le premier, aux lumières plus ténues et où domine une couleur bleue, rappelle la réputation nocturne de Paris, ses fêtes, ses gloires, ses plaisirs ou ses « vices ». Tandis qu’un haut-parleur distille la voix si singulière et gouailleuse d’Yvette Guibert (non loin de son portrait par Jacques-Émile Blanche), on évoque le Moulin rouge, Le Chat noir, les bals populaires et les cafés autant que les restaurants élégants de l’ouest parisien (ill. 20). Autour de la salle, Gervex, Forain, Béraud, Devambez, Prinet (ill. 21) illustrent les soirées de la capitale et ses soupers, depuis les lieux distingués jusqu’aux estaminets modestes fréquentés par les jeunes artistes ou les gloires déchues : Les Incompris de Devambez, (ill. 22) prêtés par le Musée de Quimper, semblent tout droit sortis des Scènes de la vie de bohème de Murger tandis que rayonne le grand tableau de Toulouse-Lautrec de Washington représentant Marcelle Lender dansant le boléro dans Chilpéric (ill. 23). Les grandes courtisanes, héroïnes des scènes populaires, mais cocottes recherchées à la ville sont présentes, Cléo de Mérode (dont un film montre la danse non dépourvue de grâce), Liane de Pougy, la belle Otéro et tant d’autres.


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20. La salle consacrée à « Paris la nuit »
Photo : Petit Palais/Pierre Antoine
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21. René François Xavier Prinet (1861-1946)
Le Balcon, 1905-1906
Huile sur toile - 161,2 x 191,7 cm
Caen, Musée des Beaux-Arts
Photo : Martine Seyve/ADAGP Paris 2014

Au centre de ce « pavillon », un espace plus réduit, conçu comme une « maison » à laquelle on accède par deux portes, illustre la vie des lieux de tolérance fréquentés par toutes les catégories de la société, depuis le petit bourgeois jusqu’au prince de Galles, futur Édouard VII, dont l’invraisemblable Fauteuil de volupté trône, si l’on peut dire, à l’un des bouts de ce rectangle dévolu à l’univers des plaisirs (ill. 24). Photos des hôtesses de ces « mauvais lieux » et de leurs patronnes, images érotiques souvent d’une grande beauté nous confirment que la « Belle époque » était sans doute plus libre et certainement moins hypocrite que la nôtre. Il paraît que certains esprits « bien-pensants » et autres ligues féministes se sont émus de la présence de cette salle dans l’exposition : la bêtise, le totalitarisme intellectuel et la tartufferie seront, n’en doutons pas, l’objet d’une superbe salle dans l’exposition qui sera consacrée au Paris des années 2010 dans un siècle… À l’autre bout de cette maison close en réduction, la Madame Satan ; séduction de George Achille-Fould, allégorie d’une femme séductrice autant qu’inquiétante, encadrée de deux bois de Carabin (La Volupté et La Souffrance) (ill. 25) n’omet pas de distiller l’odeur de souffre et une image féminine maléfique inséparables des voluptés nocturnes et de la littérature décadente. La Morphinomane de Grasset et le superbe tableau de Santiago Rusinol, La Morphine, rappellent l’importance prise par les paradis artificiels chez la gent féminine, la morphine étant même baptisée « l’absinthe des femmes » par Dumas fils. La liberté de mœurs n’excluant par la conscience morale, son inséparable contrepartie, cette section se clôt par l’immense tableau de l’américain Julius Leblanc Stewart Rédemption, peint l’année même de la séparation de l’Église et de l’État : parmi les excès d’une soirée galante, la courtisane soudain immobile reçoit la vision du Christ en croix, prenant conscience de la vanité de son existence. On sait que Liane de Pougy finira ses jours dans un couvent…


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22. André Devambez (1867-1944)
Les Incompris, 1904
Huile sur toile - 91,7 x 111,5 cm
Quimper, Musée des Beaux-Arts
Photo : Quimper Musée des Beaux-Arts
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23. Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901)
Marcelle Lender dansant le boléro
dans Chilpéric
, 1895-1896
Huile sur toile - 145 x 149 cm
Washington, National Gallery of Arts
Photo : Bridgeman Giraudon

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24. Salle évoquant les maisons closes avec
La Morphinomane d’Eugène Grasset et
le fauteuil dit « de volupté » du prince de Galles
Photo : La Tribune de l’Art
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25. Salle évoquant les maisons closes avec
Madame Satan ; séduction de George Achille-Fould,
La Volupté et La Souffrance de François-Rupert Carabin
Photo : Petit Palais/Pierre Antoine

Avant d’entrer dans la dernière section de l’exposition, constituée de trois « manèges » à la couleur jaune d’or et qui évoque le monde de la scène, on passe par le palier donnant sur le magnifique escalier d’honneur du Petit Palais. C’est le moment de se rappeler que le lieu de l’exposition est lui-même un des joyaux de l’Exposition universelle, une de ses architectures les plus réussies. Sur les grandes verrières de la cage d’escalier, une projection colorée restitue le spectacle nocturne du Palais de l’électricité et de son château d’eau lumineux (ill. 26) Du théâtre populaire aux scènes d’avant-garde, jusqu’à l’opéra et au cinématographe, l’effervescence de la scène parisienne est illustrée par de nombreuses pièces, affiches (ill. 27), manuscrits, peintures, dessins, accessoires et costumes. Toutes les catégories sociales sont concernées par l’abondance de l’offre des spectacles parisiens. Sarah Bernhardt est évidemment en vedette avec son beau buste par Gérôme (ill. 28), diverses photos, les affiches de Mucha ou les manuscrits et épreuves corrigées de Rostand pour L’Aiglon. Une salle permet de regarder des films de Méliès et l’on évoque aussi la séduction que ce jeune art opérait déjà sur les grands acteurs puisque Coquelin Cadet, et Sarah Bernhardt elle-même se prêtèrent volontiers à des prises de vue tout en sachant qu’on n’entendrait pas leur voix. Les images de la grande Sarah dans Hamlet sont toujours impressionnantes. Mais la scène était aussi une source majeure d’inspiration pour les peintres et les sculpteurs. Les portraits de Coquelin cadet par le jeune Bourdelle ou par Chartran (ill. 29) en attestent. Du théâtre au cirque en passant par l’opéra et la musique dite « sérieuse », toute la vie des planches est évoquée. On peut regretter toutefois que l’opéra et les concerts ne soient pas mieux évoqués : Paris était alors un des grands centres de création et la vie musicale ne se limitait pas à la Louise de Charpentier. L’école française de musique était parmi les premières, sinon la première, Des grandes figures comme Saint-Saëns aux jeunes génies tel Debussy en passant par l’école franckiste et de nombreux « indépendants », la vie musicale publique, ou privée, dans les salons, ainsi que l’étudie Myriam Chimènes dans le catalogue, était d’une richesse inouïe. L’exposition aurait peut-être pu donner un peu plus de place à cet aspect.


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26. L’escalier du Petit Palais avec la projection du
Palais de l’électricité et sa fontaine lumineuse
Photo : La Tribune de l’Art
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27. Salle « Paris en scène » avec les affiches
d’Alfons Mucha pour Sarah Bernhardt
Photo : Petit Palais/Pierre Antoine

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28. Jean-Léon Gérôme (1824-1904)
Sarah Bernhardt, 1894-1901
Marbre polychrome - 69 x 41 x 29 cm
Paris, Musée d’Orsay
Photo : La Tribune de l’Art
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29. Théobald Chartran (1849-1907)
Constant Coquelin dans le rôle de
Cyrano de Bergerac
, 1901
Huile sur toile - 75 x 59 cm
Paris, Musée Carnavalet
Photo : La Tribune de l’Art

On quitte les salles en saluant la Marquise Casati par Zuloaga (ill. 30) et, lui faisant face, le portrait de Zuloaga par Jacques-Émile Blanche, deux chefs d’œuvre. Mais la visite n’est pas terminée : les collections permanentes du Petit Palais, fortement liées à l’époque, et récemment enrichies de grands formats qui n’étaient plus visibles depuis longtemps (comme les immenses Halles de Léon Lhermitte), permettent de poursuivre la promenade esthétique. Ajoutons que le Petit palais rend hommage au rez-de-chaussée à son architecte Charles Girault (1851-1932) qui accomplit la prouesse de bâtir en quatre ans un des deux bâtiments pérennes de l’exposition avec la réussite que l’on peut constater chaque jour. Une importante donation des héritiers de Girault, reçue en 2012, permet de connaître la carrière brillante et les belles réalisations de celui qui coordonna aussi les travaux du Grand Palais.


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30. Ignacio Zuloaga (1870-1945)
La marquise Casati, 1923
Huile sur toile - 209 x 152 cm
Zumaia, Z Espacio Cultural Ignacio Zuloaga
Photo : La Tribune de l’Art

Le catalogue qui accompagne l’exposition, beau volume très richement illustré et à la maquette claire de plus de quatre-cents pages, comprend huit essais, relativement courts mais synthétiques ; l’introduction de Christophe Leribault intitulée « Au comptoir central de la fantaisie », le Paris littéraire (Pierre Citti), la vie musicale (Myriam Chimènes), les spectacles (Jean-Claude Yon), la culture de masse (Dominique Kalifa), les Beaux-Arts comme institution et marché (Dominique Lobstein), Paris en 1900 vu de la Russie (Laure Troubetzkoy)et L’Exposition décennale (Émilie Martin-Neute). Les six sections de l’exposition sont introduites par un texte détaillé, et un choix d’œuvres ou d’objets assez conséquent est pourvu de vraies notices (sélection inévitable étant donné le nombre de numéros présentés) dus à une quinzaine d’auteurs spécialistes. En annexe on trouve une riche chronologie de l’actualité artistique parisienne pendant l’Exposition (plus de vingt pages), la liste des œuvres exposées (sans numéro, toutefois, ce qui peut poser des problèmes de références pour les futurs travaux universitaires) et une bibliographie thématique. N’oublions pas de mentionner que l’exposition est dédiée à la mémoire de François-Gérard et Françoise Séligmann, grands collectionneurs et donateurs à la Ville de Paris de plus de cent soixante œuvres (dont le tableau de Gervex présenté au Petit Palais Armenonville, le soir du Grand prix).

En descendant l’escalier extérieur du Petit Palais après avoir parcouru les salles de l’exposition, les galeries et le jardin conçus par Girault, et en reprenant contact avec la réalité contemporaine, on ne peut s’empêcher de méditer sur la richesse, l’énergie et la créativité du Paris de la « Belle époque ». François Mauriac, dans son petit théâtre de l’ORTF, avait beau dire qu’elle n’avait pas été belle pour tout le monde, ce qui est à la fois une évidence et une banalité applicables à toutes le civilisations, on reste confondu par la forte et unique identité de ce temps pourtant situé à la croisée des chemins. Dans La France de M. Fallières (qui n’était certes à six ans près plus tout-à-fait celle d’Émile Loubet, quoique), Jacques Chastenet concluait avec cette formule en forme d’une justification dont nous n’aurions plus besoin, (mais il écrivait il est vrai en 1949) : « Les civilisations ne sont point éternelles et peut-être est-il bon qu’ayant donné ce qu’elles comportaient de fécond elles meurent pour laisser place à des formes nouvelles. Mais il n’est pas interdit de jeter des fleurs sur leurs tombeaux ». Lorsqu’on ajoute que le livre de ce docte académicien porte comme sous-titre « une époque pathétique », on ose espérer que la notre puisse l’être avec une telle splendeur et que les fleurs de nos arrière-petits-enfants trouveront un « tombeau » aussi magnifique à honorer que celui dont le Petit Palais donne un si éclatant aperçu.

Commissaires : Christophe Leribault, Alexandra Bosc, Dominique Lobstein, Gaëlle Rio.


Collectif, Paris 1900, la ville spectacle, Petit Palais, Paris Musées, 2014, 412 p. , 49,90 euros. ISBN : 9782759602445.
Acheter le catalogue sur La Tribune de l’Art


Informations pratiques : Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, avenue Winston Churchill, 75008, Paris. Tél : 01 53 43 40 00. Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu’à 20h. Tarif : 11 € (tarifs réduits : 5,50 €, 8 €).


Jean-David Jumeau-Lafond, mercredi 30 avril 2014





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