Paul Delaroche aimait l’Angleterre et l’histoire anglaise. Les britanniques le lui rendent bien. Une grande part de la littérature sur l’artiste vient du monde anglo-saxon et la National Gallery lui consacre aujourd’hui une exposition qui se situe entre un dossier dédié à l’étude de L’Exécution de Lady Jane Grey (ill. 1) et la rétrospective, tant cette étude est riche de peintures, gravures et dessins qui permettent de mieux appréhender son art.

1. Paul Delaroche (1797-1856)
L’Exécution de Lady Jane Grey, 1833
Huile sur toile - 251 x 302 cm
Londres, National Gallery
Photo : National Gallery

2. Paul Delaroche (1797-1856)
Charles Ier insulté par les soldats de Cromwell, 1837
Huile sur toile - 284 x 392 cm
Collection particulière
Photo : National Gallery
Cette manifestation est également l’occasion de présenter pour la première fois au public un tableau que l’on a longtemps cru détruit sous le blitz, Charles Ier insulté par les soldats de Cromwell (ill. 2). Roulé après l’incendie causé par les bombes allemandes, l’œuvre vient d’être redécouverte, en état plutôt bon malgré ses mésaventures, uniquement percé par quelques éclats. Elle est exposée dans une salle du premier étage, avant d’être restaurée.
Cette histoire n’est pas sans rappeler celle de la Jane Grey autour de laquelle se déroule l’exposition. Ce tableau, aujourd’hui l’un des fleurons de la National Gallery et certainement l’une de ses œuvres les plus populaires [1], n’est accroché dans les salles que depuis 1973, après être réapparu par hasard grâce à un historien de l’art qui recherchait dans les réserves une œuvre de John Martin avec laquelle il avait été roulé. On pensait jusqu’alors, qu’en dépôt à la Tate Gallery, il avait été définitivement ruiné par une inondation causée par une crue de la Tamise en 1928.

3. Charles-Marie Bouton (1781-1853)
La salle du XIVe siècle au Musée des Monuments Français, 1817
Huile sur toile - 114 x 146 cm
Bourg-en-Bresse, Musée de Brou
Photo : Didier Rykner

4. Paul Delaroche (1797-1856)
Portrait de Mademoiselle Anaïs, 1832
Craies de couleur - 28,5 x 25 cm
Collection particulière
Photo : D. R.
La première salle de l’exposition montre quelques aspects de la peinture historique en France au moment où commence la carrière de Paul Delaroche et qui influencèrent son goût. Parallèlement aux grands tableaux de Salon, sous l’Empire et la Restauration se développèrent les scènes de genre historique troubadour. Leurs caractéristiques sont bien connues : épisodes se déroulant au Moyen-Age, à la Renaissance voire au XVIIe siècle, petit format, style très léché et minutieux hérité de l’âge d’or hollandais... De toutes les œuvres exposées, la seule pouvant être rattachée stricto sensu à ce courant est celle de Charles-Marie Bouton (ill. 3) qui montre Charles VI et Valentine de Milan. L’action se déroule dans la salle du XIVe siècle du Musée des Monuments français, et comme le remarque la notice du catalogue « Il s’agirait d’un anachronisme uniquement si l’on n’interprétait pas la scène comme du théâtre ». Le mot est d’importance : Delaroche avec Les Enfants d’Edouard, également montré à Londres, était fortement marqué par l’art théâtral, et la Jane Grey fait d’autant moins exception que le modèle qui posa pour la reine était une actrice avec laquelle le peintre entretint une liaison, épisode largement évoqué dans l’exposition (ill. 4). Deux autres tableaux, celui du lyonnais Claudius Jacquand (Thomas More, grand chancelier d’Angleterre, Lyon, Musée des Beaux-Arts) et d’Henriette Lorimier (Jeanne de Navarre et son fils, Malmaison) pourraient également être qualifiés de troubadours mais leur taille importante (surtout celle du Lorimier) les rend plus ambitieux. Jacquand, par ailleurs, est d’une génération postérieure aux fondateurs de ce genre.
Delaroche fut très tôt qualifié d’artiste du « juste milieu », avec Horace Vernet et quelques autres. Terme mal adapté à la réalité de sa peinture, comme si l’on devait la définir négativement, ni romantique, ni classique mais quelque part entre les deux tendances. Il s’agit d’une version très réductrice de la peinture française de la première moitié du XIXe siècle sur laquelle les auteurs du catalogue ne s’attardent d’ailleurs pas.
Plusieurs des grands tableaux de Delaroche pour le Salon en rapport avec l’histoire britannique sont ici exposés. Dès la deuxième salle, on peut ainsi voir, face à face, les deux toiles à sujet anglais du Salon de 1831 : Les Enfants d’Edouard du Louvre et Cromwell découvrant le cercueil de Charles Ier, déposé par l’Etat au Musée des Beaux-Arts de Nîmes. D’autres œuvres sont évoquées grâce aux gravures et aux dessins, notamment Les Derniers Moments de la Reine Elisabeth (Louvre) et La Prise du Trocadéro (Versailles) où Delaroche s’inspire de John Singleton Copley et de sa Prise de Gibraltar. Signalons également la Jeanne d’Arc interrogé dans sa prison par l’évêque de Winchester, tableau conservé à Rouen (qui lui consacra en 1983 une exposition-dossier) et qui est représentée ici par une gravure et une aquarelle (Oxford, Ashmolean Museum). Quelques études dessinées pour des costumes et un portrait de Casimir Delavigne soulignent à nouveau l’intérêt de Delaroche pour le théâtre.

5. Paul Delaroche (1797-1856)
Etude pour L’Exécution de Jane Grey, 1832
Mine de plomb et sanguine - 23 x 20 cm
Collection particulière
Photo : RMN
Malgré les réévaluations de ces dernières années, l’art de Paul Delaroche est encore souvent déprécié par les critiques. Il est pourtant difficile de nier à cet artiste, outre une technique exceptionnelle tant dans ses peintures que de ses dessins (ill. 5), un véritable souffle lyrique. L’Exécution de Lady Jane Grey mérite, incontestablement, l’attrait qu’elle exerce sur les foules. Un tableau moins connu, même si sa composition a été largement diffusée par l’estampe, est conservé dans une collection particulière et exposé ici : Lord Strafford mené à l’échafaud (ill. 6) est un autre chef-d’œuvre. La Sainte Cécile du Victoria & Albert Museum, à la pureté raphaélesque, montre comment loin de se cantonner à un style unique, Delaroche savait adapter celui-ci au sujet. Sa peinture religieuse est également représentée par La Jeune Martyre, très souvent copiée et reproduite, et sa Sainte Véronique [2].

6. Paul Delaroche (1797-1856)
Lord Strafford mené à l’échafaud, 1837
Huile sur toile - 284 x 392 cm
Collection particulière
Photo : National Gallery

7. Paul Delaroche (1797-1856)
Sainte Cécile et les anges, 1836
Huile sur toile - 202 x 162 cm
Londres, Victoria & Albert Museum
Photo : Didier Rykner

8. Louis Gallait (1810-1887)
Les derniers hommages rendus aux comtes Egmont et Hoorne, 1855
Huile sur toile - 69 x 98,5 cm
Anvers, Musée Royal des Beaux-Arts
Photo : Didier Rykner
Une salle montre enfin, aux côtés de l’Etude de la tête du Christ pour la Madeleine acquis récemment par Édimbourg (voir brève du 5/9/07) quelques œuvres d’artistes français et étrangers proches de l’art de Delaroche. Il ne s’agit que d’une courte sélection qui aurait pu être largement enrichie. A Louis Gallait (ill. 7), par exemple, on aurait pu, pour la Belgique, adjoindre Nicaise de Keyser. L’Allemagne aurait pu être représentée par Karl von Piloty, la Russie par Karl Brjullov ou l’Espagne par Federico de Madrazo... L’influence de Paul Delaroche sur la peinture européenne pourrait faire à lui seul l’objet d’une exposition.
Il est particulièrement regrettable que celle-ci ne soit pas présentée en France [3]. On pourra s’en consoler un peu en visitant, à la rentrée, la rétrospective Jean-Léon Gérôme, élève de Delaroche, et l’un de ses héritiers les plus directs.
Stéphane Bann et Linda Whiteley, avec John Guy, Christopher Riopelle et Anne Robbins, Painting History. Delaroche and Lady Jane Grey, 2010, National Gallery Company, 168 p., £19.99. ISBN : 9781857094794.
Le catalogue qui accompagne l’exposition, dû aux meilleurs spécialistes anglais de la question, propose plusieurs essais stimulants et des notices très complètes de toutes les œuvres exposées. Parmi les découvertes récentes qui ont pu être prises en compte dans l’analyse, on notera la certitude désormais acquise que Delaroche s’est bien rendu en Angleterre, en 1822 [4].
Informations pratiques : The National Gallery, Trafalgar Square London WC2N 5DN. Tél : + 44 (0) 20 7747 2885. Ouvert tous les jours de 10 h 00 à 18 h 00.
