
1. Vue de l’une des ailes du musée
et du jardin en cours de confection
Wingen-sur-Moder, Musée Lalique
Photo : Bénédicte Bonnet Saint-Georges
Une région, un artiste, un musée, telle est la nouvelle équation culturelle en France. Après la création d’un Musée Bonnard au Cannet et l’agrandissement du Musée Courbet à Ornans (article à venir), le premier musée français consacré à René Lalique a ouvert le 2 juillet dernier à Wingen-sur-Moder, en Alsace, région verrière1 où le créateur installa sa manufacture en 1921, encore en activité aujourd’hui. Le nouveau musée a investi les bâtiments de l’ancienne verrerie du Hochberg, aménagés et reliés à une construction moderne par des galeries vitrées (ill. 1 et 2). C’est l’inévitable agence Wilmotte qui a remporté le concours d’architecture lancé en 2005 : elle a su respecter le patrimoine bâti et proposer une extension parfaitement intégrée au paysage ; en verre et béton habillé de pierre, le nouvel édifice est semi-enterré et coiffé d’une toiture ornée de plantations. Cette intégration est d’autant plus importante que le site est inscrit à l’Inventaire supplémentaire des Monuments historiques depuis 1996. Au centre du musée, un jardin composé de massifs de fleurs aux formes élaborées répond au style de Lalique et rappelle l’une de ses principales sources d’inspiration. Moins bucolique, le coût total des travaux s’élève à 13 millions d’euros, financés par le syndicat mixte formé en 2008, qui réunit la Région Alsace, le Conseil général du Bas-Rhin, la Communauté de Communes du Pays de la Petite Pierre et la Commune de Wingen-sur-Moder. L’Etat et l’Union européenne ont aussi participé au financement de ce musée qui jouit du label Musée de France depuis 2007 et dont la directrice est Véronique Brumm.
Outre les collections permanentes déployées sur 900 m2, une salle est consacrée aux expositions temporaires (la première, prévue pour 2012, présentera l’œuvre de Suzanne Lalique, petite-fille du créateur) ; un auditorium, des ateliers pédagogiques, une boutique et un restaurant assurent l’accueil du public.

3. René Lalique (1860-1945),
Pectoral égyptien Haneton ailes ouvertes
Wingen-sur-Moder, Musée Lalique
Photo : Musée Lalique / ADAGP 2011
Constituées ex-nihilo, les collections réunissent aujourd’hui quelque 650 œuvres qui mettent en avant la production de verres de Lalique, en cohérence avec l’implantation du musée dans la région. Certaines pièces ont été acquises chez des antiquaires ou en ventes publiques à Paris et à Londres. La dispersion en 2005 de la collection de Marie-Claude Lalique a ainsi permis au musée d’acquérir des vases, Deux Grondins et Lézards et bluets, ainsi que des dessins préparatoires pour une broche Scarabée, pour un pendentif Femme-libellule ailes ouvertes, et pour un pectoral dans le goût égyptien, Hanneton ailes ouvertes (ill. 3). Beaucoup d’œuvres sont aussi en dépôt, confiées par la Société Lalique bien sûr2, mais aussi par Silvio Denz, à la fois président de la société depuis 2008 et grand collectionneur privé, qui a prêté plus de 200 flacons de parfum. D’autres particuliers ont généreusement participé à l’enrichissement des collections, mais aussi certains musées parisiens comme les Arts et Métiers et les Arts Décoratifs, dans les réserves desquels un lustre monumental de Marc Lalique, fils de René, a été retrouvé en 2008 ; composé de 337 pièces, lourd de 1,7 tonnes, haut de 3 mètres, il a été remonté et orne majestueusement le hall d’entrée.
Le parcours de visite se divise en trois parties et marque l’évolution de Lalique du bijou au verre, de l’Art Nouveau à l’Art Déco, de l’artisanat à la production industrielle. Une série de broches, épingles, diadèmes ou pendentifs (ill. 4) illustrent l’inventivité du célèbre bijoutier qu’il fut d’abord, associant des matières précieuses avec de la corne, de l’ivoire, de l’émail et du verre. La première pièce achetée par le musée est un pendentif qui représente une délicate Femme libellule, ailes ouvertes (vers 1898-1900) (ill. 5).

5. René Lalique (1860-1945),
pendentif Femme Libellule ailes ouvertes, vers 1898-1900
Wingen-sur-Moder, Musée Lalique
Photo : Musée Lalique/J -L .Stadler

6. René Lalique (1860-1945),
Flacon Fraîcheur, 1919
Wingen-sur-Moder, Musée Lalique
Photo Lalique SA
Collection Silvio Denz
C’est la rencontre de François Coty en 1907 qui encourage Lalique à passer au verre ; il se lance dans la production de flacons de parfum (ill. 6), dont le premier est L’Effleurt, avec cette idée que le contenant compte autant que le contenu ; le packaging avant l’heure en quelque sorte. Et si la production devient industrielle, le soin apporté à chaque création reste minutieux. Inventif, avisé, Lalique dépose des brevets, notamment pour le procédé du moulage du verre applicable à la fabrication des flacons. Il se consacre définitivement au verre après 1912 et ouvre la manufacture de Wingen-sur-Moder en 1921. Spécialisée dans les arts de la table, celles-ci produit des carafes, des coupes, mais aussi des surtouts, comme celui évoquant la mer et la marine que la Ville de Paris commanda en 1938 pour en faire présent aux souverains britanniques alors en visite.
Ses sources d’inspiration sont abordées dans une deuxième partie : Femmes, flore, faune sont déclinées sur tous les supports, du fameux vase Bacchantes (ill. 7) aux étonnants bouchons de radiateur d’automobile ; détail amusant, la Libellule (ill. 8) était vendue avec des filtres de couleurs pour donner l’impression que l’insecte battait des ailes lorsque la voiture roulait vite. Car s’il se révèle poète, Lalique est aussi un verrier moderne qui s’adapte au progrès, décorant jusqu’aux intérieurs des paquebots et passant ainsi du plus petit au plus grand avec une aisance déconcertante.

7. René Lalique (1860-1945),
Vase Bacchantes, 1927
Wingen-sur-Moder, Musée Lalique
Photo : Lalique SA

8. René Lalique (1860-1945),
Bouchon de radiateur
Grande Libellule, 1928
Wingen-sur-Moder, Musée Lalique
Photo : Andy Small /
John Nemeth Collection 2010
La dernière partie du parcours présente enfin les successeurs de Lalique jusqu’aux créations contemporaines. Marc, son fils, abandonna le verre pour le cristal apparu après 1945 ; on admirera un verre Ange inspiré de l’ange au sourire de Reims et un flacon de parfum pour Nina Ricci. Marie-Claude, fille de Marc et petite-fille de René, assura la relève à partir de 1977, s’essaya au bijou et continua les créations en cristal, notamment le fameux trophée Lalique inspiré d’une pirouette de Katarina Witt. Puis l’on passe à la Victoire de Samothrace de Klein réalisée en 2011 à la cire perdue par la Maison Lalique en édition limitée.
Ces trois grandes parties sont scandées de sections plus petites, « univers » et « carrefours ». Les carrefours évoquent les rencontres qui ont marqué la carrière de l’artiste - Sarah Bernhardt qui lui commanda des parures pour ses rôles, et Calouste Gulbenkian, homme d’affaire et mécène -, la variété de sa clientèle aussi, des souverains britanniques aux garçonnes des Années folles, enfin l’évocation des années 1925-1930, marquées par des mutations artistiques et industrielles. Premier « univers », le cabinet graphique montre le rôle du dessin dans la création de Lalique (les œuvres changeront tous les quatre mois) ; à côté, des écrans détaillent chaque feuille en gros plan, ce qui malheureusement risque d’évincer les œuvres originales. Une autre section évoque par la projection de photographies anciennes l’Exposition Universelle de 1900 et l’exposition des Arts décoratifs de 1925, qui ont marqué la carrière de Lalique et consacré successivement son œuvre de bijoutier puis de verrier. Une autre salle est consacrée à l’art sacré, aspect de son art que l’on connaît moins, comme les vitraux pour l’église Saint-Nicaise à Reims et la chapelle Notre-Dame de la Fidélité à Douvres-la-Délivrande, dont deux pièces en verre sont présentées (ill. 9), tandis qu’un film montre l’intérieur de ces églises que l’artiste a su imprégner de lumière et de spiritualité.

9. René Lalique (1860-1945),
Christ pour le chœur de Douvres la Délivrande, 1931
Wingen-sur-Moder, Musée Lalique
Photo : Musée Lalique / Christophe Urbain
Une approche plus technique permet de comprendre les spécificités de la manufacture, comme la double injection apparue dans les années 1950 et développée dans les années 1970. Le décor émaillé et le satinage, qui permet un contraste entre le cristal transparent et satiné, sont deux autres décors caractéristiques de la Maison Lalique. La confection d’une pièce est expliquée à travers un exemple, le fameux vase Bacchantes : Une « table tactile » (ill. 10) permet de comprendre les subtilités de la confection en invitant le visiteur à toucher l’œuvre à chaque étape de sa fabrication : le moule de 1927, puis le vase brut, c’est-à-dire le fruit du travail à chaud, la retouche, le matage, le polissage, la signature enfin. Toute la création est ensuite expliquée en détails par une vidéo qui permet au visiteur de pénétrer dans l’usine en lui montrant la magie et la difficulté du travail du verre.
Une fois n’est pas coutume, les supports multimédias qui ponctuent le parcours ont un réel intérêt ; ils enrichissent le propos sans supplanter les œuvres, expliquent les techniques du verre, rappellent le contexte culturel et économique dans lequel Lalique travailla, évoquent enfin des aspects de l’œuvre de l’artiste que le musée ne peut exposer. En étroite collaboration avec les sites verriers voisins, le nouveau attend 50 000 visiteurs annuels qui sont conviés à entreprendre la route du cristal.
Informations pratiques : Musée Lalique, rue de Hochberg, 67 290 Wingen-sur-Moder. Tél. +33 (0) 88 89 08 14. Ouvert du 2 juillet au 30 septembre : tous les jours de 10 h à 19 h ; du 1er octobre au 31 mars : du mardi au dimanche de de 10 h à 18 h. Tarif : 6 € (réduit : 3 €)



