Ouverture du Musée Départemental Georges de la Tour à Vic-sur-Seille


Voir notre entretien avec Gabriel Diss, conservateur du musée.

A l’heure où tout le monde n’a à la bouche que le mot de décentralisation, quand il ne s’agit souvent que de simples délocalisations, sans aucun moyens supplémentaires (voir notre éditorial à ce sujet), il faut saluer la création du musée départemental de Vic-sur-Seille. A mi-chemin entre Nancy et Metz, ce nouveau musée mérite largement le détour, ne serait-ce que pour y admirer le Saint Jean-Baptiste de Georges de la Tour. Pendant quelques mois, un autre tableau de l’artiste, une Fillette au brasier, conservé dans une collection privée, y est également exposé.

Un bâtiment entièrement moderne

Passons rapidement sur le seul point qui pourrait fâcher : le bâtiment a été construit sur la structure d’une maison du XVIIIe siècle. A vrai dire, il s’agit d’une véritable reconstruction, car rien ou presque, à l’intérieur, comme à l’extérieur, ne rappelle le bâtiment ancien. On nous a assuré que celui-ci ne présentait aucune qualité architecturale, et avait été lourdement remanié ultérieurement, comportant même des éléments en béton. Soit. Ne connaissant pas l’état antérieur, nous ne pouvons critiquer cet aspect du dossier. Le musée est aujourd’hui un édifice entièrement contemporain, et nous ne devons donc le juger qu’à cette aune. Extérieurement, il n’a pas grand caractère, mais ne tranche pas désagréablement avec l’environnement, ce qui n’est déjà pas si mal. Intérieurement (ill. 1 et 2), l’ensemble est plutôt réussi, même s’il présente ce caractère fréquent dans les musées construits au cours de ces dernières années (par exemple la nouvelle aile du Musée des Beaux-Arts de Nancy) : de multiples angles, refends ou corniches sans aucune justification architectonique. Un peu de simplicité n’aurait pas forcément nui. Mais les salles d’expositions sont agréables, les murs colorés mettent bien les tableaux en valeur, et l’ensemble est assez lumineux. L’escalier latéral, qui dessert les deux niveaux supérieurs, est très élégant. Venons en aux collections. Celles-ci peuvent être divisées en quatre parties, inégales tant pour la qualité que pour le nombre d’œuvres.
La première est formée des objets du fond ancien, qui sont exposés au sous-sol. De nature essentiellement locale, leur intérêt est réel, même si leur valeur artistique reste dans l’ensemble modeste. Notons cependant un beau Saint François en pierre de la fin du XVIIe siècle.
La deuxième partie est constituée d’un seul tableau, celui dont l’acquisition fut à l’origine de la décision de créer le musée, le Saint Jean Baptiste de Georges de la Tour déjà cité (ill. 3). La toile est aujourd’hui suffisamment connue pour que nous puissions passer rapidement sur ce chef-d’œuvre. Sa réapparition spectaculaire dans une vente sans catalogue à l’hôtel Drouot (voir encadré) et son achat par le département de la Moselle après son interdiction de sortie du territoire ont été fortement médiatisés. A l’époque, nombreux furent ceux qui s’interrogèrent sur la décision d’exposer ce tableau dans un endroit aussi perdu que Vic-sur-Seille, même s’il s’agissait du lieu de naissance de Georges de la Tour.
La troisième partie de la collection, une donation anonyme de plus de 80 tableaux (nous respecterons cet anonymat bien que la personnalité des généreux mécènes soit largement connue), justifierait à elle seule la création du musée. Enfin, quelques acquisitions effectuées depuis 1998 viennent compléter l’ensemble que l’on peut aujourd’hui découvrir à Vic-sur-Seille.

Le XVIIe siècle français

La donation s’articule essentiellement autour de deux périodes : les XVIIe et XIXe siècle français si l’on excepte trois ou quatre tableaux français du XVIIIe siècle, dont un très beau Jean-Bernard Restout, et quelques œuvres italiennes ou d’autres écoles. Parmi ces dernières, le Johann-Heinrich Schönfeld, s’il ne nous semble pas le plus beau que l’on puisse voir de ce peintre allemand italianisant, trouve opportunément sa place dans un musée Georges de la Tour, puisqu’il représente une Madeleine pénitente et qu’un crâne reflété dans un miroir, motif cher à l’artiste lorrain, est peint au premier plan. Peu nombreux, mais de très grande qualité, s’avèrent les peintures françaises du XVIIe. L’un des plaisirs de cette visite, plaisir qui par nature ne durera pas, est dû au caractère inédit ou presque de la plupart des tableaux. Ainsi, l’Autoportrait avec sa mère de Jacques Stella (ill. 4), œuvre austère mais d’une rare puissance, n’avait jamais été exposée et n’était reproduite que dans un vieux numéro du Burlington Magazine. Le regard sans concession que l’artiste porte sur lui-même et sur sa mère témoigne d’un vérisme qu’on aurait peine à retrouver dans ses compositions religieuses.

Le musée, comme cela est souligné dans le catalogue, peut se targuer d’être l’un des deux seuls à présenter, en dehors du Louvre et de Rennes, plus d’une toile de Jacques Blanchard. Ces deux tableaux, grâce aux travaux de Jacques Thuillier et à l’exposition de Rennes, sont aujourd’hui bien connus. L’influence de Fontainebleau sur la Flore (ill. 5), si fréquente sur les peintres de la génération de Blanchard (on pense ici à Laurent de la Hyre), n’est plus à souligner.
Charles le Brun est également représenté par deux œuvres qui montrent la diversité de son talent. Une toile mythologique, gaie et lumineuse, projet pour un plafond parisien, s’oppose à une Crucifixion tragique et sombre (ill. 6), où le Christ se tourne une dernière fois vers son Père pour manifester son incompréhension et sa peur, tandis qu’à l’arrière-plan, sur un fond de nuages menaçants, la Vierge tombe évanouie dans les bras de saint Jean.
Quelques toiles anonymes mettront à rude épreuve le connoissorship des visiteurs. Parmi celles-ci, l’une des énigmes les plus irritantes est due à un tableau aussi subtil qu’énigmatique, un Christ au désert servi par les anges (ill. 7). A vrai dire, on ne s’explique pas l’anonymat de l’œuvre, sans être capable de proposer un nom parfaitement satisfaisant. Ne pourrait-on cependant pas voir ici une création de Jean-Baptiste Corneille, frère de Michel II Corneille à qui une inscription donnait le tableau ? Le Christ nous semble très comparable, malgré la différence d’échelle, avec celui de la Résurrection de Lazare du Musée des Beaux-Arts de Rouen. Des acquisitions récentes sont venues renforcer la partie XVIIe de la collection. On distinguera parmi celles-ci le Sainte Praxède soignant les chrétiens suppliciés du peintre troyen Jacques de Létin (ill. 8), petit cuivre dont la qualité et l’esprit pourrait faire croire qu’il fait partie de la donation, et un Portrait de jeune fille (ill. 9), naguère donné à Matthieu Le Nain, aujourd’hui anonyme mais qui doit être dû au pinceau d’un des meilleurs portraitistes de la première moitié du siècle.

Le XIXe siècle, paysage et histoire

Second point fort du musée, le XIXe siècle, qui se partage entre paysages et esquisses de peinture d’histoire.
La collection de paysages propose un parcours chronologique, du néo-classicisme au début du XXe siècle, différent de celui habituellement mis en avant par l’histoire de l’art. Aucun impressionniste, pas ou presque pas de peintres de Barbizon, hors un joli Corot et un Jules Dupré. C’est l’occasion de confirmer ce que l’on sait depuis déjà quelque temps, que la peinture de paysage au XIXe siècle ne s’est pas résumée à ces deux courants, même s’ils sont, assurément, parmi les plus importants.

On ne citera pas, cela serait fastidieux, les noms de tous les peintres représentés. De Pierre-Henri de Valenciennes à Charles Lacoste, les toiles témoignent d’un même esprit, d’une même poésie, qui au delà de la période donnent une vraie cohérence à l’ensemble. Sortons néanmoins du lot une huile inattendue de Léon Bonnat (ill. 10). Sous-estimé dans sa peinture d’histoire et de portrait, l’artiste est à peu près ignoré comme paysagiste. Et pourtant son Paysage nocturne, traité par grandes masses dans des tons sombres, traduit avec subtilité l’atmosphère d’une nuit d’été. S’il ne doit rien aux paysages impressionnistes contemporains, il témoigne d’une approche tout aussi sensible de la nature.

Penchons nous pour conclure sur les tableaux du XIXe siècle exposés au dernier étage du musée et qui bénéficient d’une bonne lumière du jour. On pourrait se croire ici dans une annexe du musée Magnin de Dijon. Comme pour les paysages, du début à la fin du siècle, on retrouve ce goût pour les sentiers non battus de l’histoire de l’art. Pas de grands noms, mais des esquisses, délicates et précieuses qui portent pleinement la marque des collectionneurs. L’une d’entre elles est très mystérieuse (ill. 11). D’auteur inconnu, elle représente Desgenettes s’inoculant la peste et reprend en l’interprétant la composition des Pestiférés de Jaffa du Baron Gros.

Si les décorateurs du début du siècle sont absents, Paul Baudry et Jean-Paul Laurens sont particulièrement bien représentés, chacun par cinq œuvres. On reproduira ici la Musique allemande du premier, esquisse préparatoire à son chef-d’œuvre, le foyer de l’Opéra de Paris.
On ne peut, pour terminer, reprocher au musée d’être difficile d’accès, comme le font déjà quelques esprits chagrin. A quelques dizaines de kilomètres de Nancy et de Metz, il s’inscrira naturellement dans une visite à l’une d’entre elles. Si Alphonse Allais proposait de mettre les villes à la campagne, cette réalisation courageuse et réussie prouve, qu’au moins, on peut y mettre des musées.

Deux excellents ouvrages ont été publiés à l’occasion de l’ouverture du musée, le premier est consacré aux collections historiques, le second est le catalogue raisonné des peintures.

Gabriel Diss, Jean-Denis Laffite, Laurent Olivier, Geoffroy Wœrther, Les collections historiques et vicoises, Conseil Général de la Moselle, Serge Domini éditeur, 35 €.

Catherine Bourdieu-Weiss, Jean-Pierre Cuzin, Gabriel Diss, Catalogue des peintures, Conseil Général de la Moselle, Serge Domini éditeur, 35 €. Entretien avec Gabriel Diss, conservateur du musée.


Didier Rykner, lundi 23 juin 2003



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