Bien qu’opposé aux délocalisations de musées pour de nombreuses raisons que nous avons souvent eu l’occasion de rappeler, le cas du Centre Pompidou à Metz nous semble différent des autres opérations en cours, notamment de celles du Louvre. En effet, les collections du Musée national d’art moderne sont si importantes que seule une faible partie est montrée dans le bâtiment parisien. La création d’une telle antenne devrait ainsi permettre d’exposer beaucoup d’œuvres actuellement conservées en réserve.
L’ouverture de ce nouveau musée sans collections doit être analysée sous plusieurs angles : d’abord la qualité du bâtiment, ensuite l’intérêt des œuvres présentées pour cette inauguration sous le titre « Chefs-d’œuvre ? », enfin en examinant ce que nous pouvons conclure de ce type d’opération, à partir de la première jamais mise en œuvre en France.
Le bâtiment
Incontestablement, même si le bon mot de Vincent Noce dans Libération qui l’a qualifié de « maison des Schtroumpfs » risque de lui coller à la peau, l’architecture du nouveau musée est une réussite.

3. Shigeru Ban et Jean de Gastines
Centre Pompidou Metz
A droite, l’un des espaces d’exposition encastré dans l’architecture
Photo : Didier Rykner

4. Centre Pompidou Metz
Vue vers la cathédrale
Salles d’exposition du dernier étage
Photo : Didier Rykner
La ligne générale est élégante (ill. 1) et les vues intérieures sur la structure du toit en bois formant une résille ondulante sont vraiment séduisantes (ill. 2). Les salles sont aménagées dans plusieurs espaces ressemblant à des boites rectangulaires (ill. 3) insérées dans la structure de l’édifice et offrant des vues dégagées sur la ville (ill. 4). Du point de vue muséographique, cela permet une grande souplesse, soit en aménageant de véritables salles d’exposition, soit au contraire en laissant tout l’espace dégagé comme c’est le cas actuellement au dernier niveau (ill. 5). La modularité de l’ensemble laisse toute latitude aux muséographes pour imaginer les meilleures options possibles en fonction des manifestations. Une vraie nouveauté lorsque l’on songe par exemple à l’aménagement figé et impraticable du Quai Branly, pour ne prendre qu’un exemple récent.
Le rez-de-chaussée propose des espaces très hauts, qui autorisent l’exposition d’œuvres qu’on ne pouvait pas montrer à Paris comme par exemple les décors du palais des Chemins de Fer de Robert Delaunay (ill. 6).

6. Exposition d’inauguration du Centre Pompidou Metz
Reliefs pour l’escalier du palais des Chemins de fer
et Entrée du Hall des réseaux du palais des Chemins de fer, 1937
Photo : Didier Rykner
L’exposition d’inauguration

7. Exposition d’inauguration du Centre Pompidou Metz
A droite, Le Pied-Bot par Ribera du Louvre
Au fond : moulage du Transi de Ligier Richer
du Musée des Monuments Français
Photo : Didier Rykner
Alors que l’art contemporain fait des incursions de plus en plus fréquentes dans les musées d’art ancien (pas toujours à bon escient), le Centre Pompidou-Metz a choisi pour son exposition inaugurale le parti inverse, en montrant quelques œuvres anciennes (provenant pour l’essentiel du Louvre) au début du parcours, afin d’illustrer la notion de chef-d’œuvre. Si Laurent Le Bon, directeur du centre et commissaire de l’exposition, justifie de manière convaincante les raisons de la présence dans les salles d’un tableau de Georges de La Tour (le Saint Thomas), du Pied-Bot de Ribera (ill. 7) ou du morceau de réception de Nicolas-Sébastien Adam, il faut l’écouter ou lire le catalogue si l’on veut comprendre, tant on est là dans le domaine du conceptuel. L’œuvre est là pour illustrer une réflexion, mais celle-ci est tout sauf évidente pour le public. Déplacer des œuvres fragiles, qui manquent à leur musée d’origine et qui n’apparaissent au visiteur que comme une succession de chefs-d’œuvre sans rien d’autre en commun préfigure tristement ce que seront les expositions à long terme du Louvre-Lens ou Abou-Dhabi.

8 Exposition d’inauguration du Centre Pompidou Metz
Au premier plan Assia de Charles Despiau, 1938
Photo : Didier Rykner
Le reste de l’exposition (nous devrions presque dire des expositions, car chaque espace propose un point de vue différent) est beaucoup moins hétéroclite, et souvent assez clair. Surtout, l’ensemble revient à explorer l’art du XXe siècle avec quelques-uns des objets les plus marquants des collections. Le parcours est même plus complet qu’à Paris. On peut voir en effet des collections qui appartiennent au Musée national d’art moderne mais qui n’y sont jamais montrées, notamment une sculpture de Charles Despiau (ill. 8). On sait que l’Art Déco, par exemple, au moins en ce qui concerne la sculpture et la peinture, est méprisé par la plupart des conservateurs du Centre Pompidou car pas assez « moderne ». L’aggiornamento effectué par le musée d’Orsay dans les années 1980, qui a permis de sortir les peintures académiques des réserves, reste à faire à Beaubourg et l’on ne peut que se réjouir de voir que Laurent Le Bon a voulu casser l’ostracisme qui entoure l’art figuratif des années 1930. Pour tout dire, la visite de cette exposition, qui n’est en réalité qu’une autre présentation des collections permanentes de Beaubourg, est bien plus agréable que la plupart des accrochages parisiens. Le musée national d’art moderne devrait présenter une histoire complète de l’art du XXe siècle, ce qui est loin d’être toujours le cas. Pendant de nombreuses années, les Fauves étaient à peu près invisibles. Reconnaissons toutefois que la présentation actuelle à Paris est beaucoup plus équilibrée qu’auparavant, au moins pour la première moitié du siècle.
On signalera enfin, exposition dans l’exposition (qui possède d’ailleurs son propre catalogue), une passionnante plongée dans les architectures de musées construits en France entre 1937 et nos jours, riche de maquettes et de plans.
Quelles conclusions ?
Pompidou-Metz est donc plutôt une réussite. Hélas, en un certain sens, car les bons esprits ne manqueront pas de s’en servir pour défendre le projet du Louvre-Lens, alors que celui-ci n’a pas grand-chose à voir puisqu’il privera le musée parisien d’œuvres importantes qui y sont accrochées en permanence [1].
Il reste que le choix d’une ville de province pour montrer les collections d’un musée national créé dès l’origine à Paris est une mauvaise solution. Il aurait été plus logique d’agrandir le Musée national d’art moderne, soit en lui donnant davantage d’espaces dans le Centre Pompidou (ce qui aurait nécessité bien sûr de trouver un nouvel emplacement pour la bibliothèque), soit en scindant ce musée en deux, comme on l’avait fait en son temps pour le Louvre avec Orsay, et en créant deux établissements distincts, l’un avec les collections historiques (jusqu’en 1960 ou 1980, par exemple) qui serait resté à Beaubourg, et un musée d’art contemporain pour lequel il aurait fallu trouver un nouveau lieu. La création de Pompidou-Metz empêchera certainement une telle solution au moins pour les années à venir.
Prétexter la décentralisation est un non sens. Qu’on aille dire cela aux habitants de Lyon, de Bordeaux, de Marseille ou de Rennes. Se rendre à Metz, qu’on le veuille ou non, est beaucoup plus difficile pour eux que de venir à Paris. Les collections nationales devraient rester accessibles au plus grand nombre.
Informations pratiques : Centre Pompidou-Metz, 1, parvis des Droits de l’Homme, 57000 Metz. Tél : +33(0) 3 87 15 39 39. Ouvert tous les jours sauf le mardi, les lundi et mercredi de 11 h à 18 h, les jeudi et vendredi de 11 h à 20 h, le samedi de 10 h à 20 h et le dimanche de 10 h à 18 h.
Sous la direction de Laurent Le Bon, Chefs-d’œuvre ?, Edition du Centre Pompidou-Metz, 568 p., 49 €. ISBN : 9782359830040.
Sous la direction de Philip Jodidio, Laurent Le Bon et Aurélien Lemonier, Chefs-d’œuvre ? Architectures de musées. 1937-2014, Editions du Centre Pompidou-Metz, 240 p., 39 €. ISBN : 9782359830019.



