
1. Wilhelm Lehmbruck (1881-1919)
L’Agenouillée, 1911
Bronze
Succesion Lehmbruck
Photo : Christian Baraja
Oublier Rodin. Au risque de paraître un peu provocateur, disons qu’il s’agit d’une excellente idée. Car la figure de l’artiste est tellement écrasante dans l’esprit du public et des musées qu’on a parfois l’impression qu’il n’y a personne d’autre que lui. Cette suprématie, pour être honnête, lui a été reconnue très tôt puisque le problème des sculpteurs du début du XXe siècle, comme le rappelle Catherine Chevillot, commissaire de cette exposition, dans son introduction, c’était Rodin. Rodin par rapport auquel il fallait se situer. Rodin qui, peu ou prou, les influença tous.
Cette exposition foisonnante qui ne traite cependant que d’une très courte période (en gros, 1905-1918, même si certaines œuvres font exception), a au moins deux autres angles d’attaque que celui de la réaction à Rodin. Elle cherche (et réussit) à montrer que pendant cette courte période il n’y avait pas l’avant-garde contre les autres, mais des recherches souvent parallèles qui, si elles divergèrent vite, ne doivent pas être ignorées. Les comparaisons entre certaines œuvres d’artistes que l’on songe plus à opposer qu’à rapprocher est ainsi très éclairante. L’autre point fort qui parcourt la présentation, est l’omniprésence d’un statuaire très peu connu en France bien qu’il s’agisse d’un des plus grands de l’époque, l’allemand Wilhelm Lehmbruck (ill. 1). On a pu lire ça et là que, faute d’avoir pu faire une rétrospective de ce sculpteur, on a trouvé ce biais pour l’exposer à Paris. Cette thèse est réfutée par la responsable de l’exposition, et d’ailleurs peu importe. Ce n’est pas une mauvaise idée de s’être focalisé sur celui-ci, non seulement parce que cela permet au public parisien de le découvrir, mais aussi parce qu’il résume bien toutes les tensions auxquelles étaient soumis les artistes à cette époque, partagés entre diverses voies possibles.
Le jeu des comparaisons, que la scénographie met remarquablement en scène, est passionnant. Celle du Serf de Matisse (cat. 1) avec un Balzac, Etude en athlète de Rodin (cat. 2), n’est pas une surprise. Mais que dire de la mise côte à côte de Voix intérieure du même Rodin (cat. 3) avec l’étude pour Le Remords, de Joseph Bernard (cat. 4) ? Ou des rapprochements, que souligne le catalogue, entre quatre têtes dues à Bourdelle (son Beethoven ; cat. 7), Picasso (Fernande ; cat. 8), Josep Clarà (Erato ; cat. 9) et Oskar Kokoschka (un Autoportrait en guerrier, en terre cuite, non exposé). Toutes s’inspirent clairement pour les réinterpréter, d’œuvres de Rodin, notamment de sa Tête de la Luxure (cat. 6).
Comme Mondrian ou Kandinsky ont commencé par peindre de manière figurative, la plupart des sculpteurs avant-gardiste du début du XIXe siècle se sont d’abord exprimés dans un style qui n’est pas si éloigné d’artistes plus classiques. C’est par exemple le cas de Jacques Lipchitz avec sa Femme enceinte de 1912 (cat. 71) qui peut être rapprochée sans peine de plusieurs figures par Maillol ou Bourdelle. Le Torse blanc (cat. 62) d’Alexandre Archipenko se compare sans difficulté avec Joseph Bernard (Torse de jeune femme ; cat. 63), ce qui n’est pas la seule rencontre étonnante de cette exposition.
On n’assiste évidemment pas, ce serait absurde, à une tentative de nivellement qui voudrait que tous ces artistes se valent. Mais une fois de plus on peut constater ici, devant les œuvres, que l’histoire de l’art est parfois trop simpliste dans ses classifications systématiques et étanches. A une période charnière, non seulement pour l’évolution de l’art, mais aussi dans la répartition des collections en France, on comprend à quel point ces coupures chronologiques peuvent être arbitraires. On se trouve ici devant des sculptures qui peuvent relever, et qui relèvent d’ailleurs, de deux, voire de trois musées : Beaubourg, Orsay, et pourquoi pas ceux consacrés aux années 30, à Boulogne-Billancourt ou celui de la Piscine à Roubaix. Aux séparations par dates correspond aussi une discrimination par style : l’avant-garde à Beaubourg, l’art déco dans des musées spécialisées, alors que la confrontation est tellement plus riche.
Il faut ainsi rendre hommage à Orsay et à sa collaboration avec Beaubourg (qui a largement participé à cette exposition) permettant ainsi de mieux comprendre la sculpture d’une époque où les artistes se cherchent, se retrouvent et finiront par se séparer pour aller dans des directions divergentes. Ce type de coopération devrait permettre de montrer des artistes ou des mouvements qui relèvent de musées différents, qui devraient se voir comme complémentaires. Du Louvre à Orsay, d’Orsay à Beaubourg, l’histoire de l’art doit se poursuivre sans solution de la continuité.
Le catalogue, outre plusieurs essais, contient des notices courtes mais bien documentées. Une chronologie détaillée et commentée permet de connaître les faits principaux touchant les artistes années par années. Il aurait cependant été utile de trouver une biographie, même courte, des sculpteurs, au moins de ceux les moins connus.
Sous la direction de Catherine Chevillot, Oublier Rodin. La sculpture à Paris, 1905-1914, Hazan, 2009, 42 €. ISBN : 9782754103978.
Informations pratiques : Paris, Musée d’Orsay, 62, rue de Lille, 75343 Paris Cedex 07. Tél : + 33 (0)1 40 49 48 14 Ouvert tous les jours sauf le lundi de 9 h 30 à 18 h ; le jeudi de 9 h 30 à 21 h 45. Tarif : 7,50 € (tarif plein), 5,50 € (tarifs réduits).
