Nouveau projet de reconstruction à Saint-Denis


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1. Conférence de presse à la mairie de Saint-Denis.
De gauche à droite, Patrick Braouzec (ancien maire), Erik Orsenna,
Didier Paillard (maire), Francis Dubrac (Office de tourisme)
Photo : Didier Rykner

Alors que la municipalité d’Abbeville met à bas une authentique et fort belle flèche néogothique (avant de détruire toute l’église), celle de Saint-Denis lance une grande opération de communication, avec conférence de presse (illl. 1), pour aboutir à la reconstruction, ex-nihilo, de la tour et de la flèche nord de la basilique Saint-Denis (ill. 2), détruite dans la première moitié du XIXe siècle.

En réalité, malgré les apparences, ce sont les mêmes logiques qui sont à l’œuvre, et qui traduisent simplement une grande ignorance et un profond mépris du patrimoine, c’est-à-dire des authentiques monuments historiques, qu’ils soient ou non protégés, et que les pouvoirs publics - nous parlons là puisqu’il faut le préciser à chaque fois, des politiques - négligent de plus en plus au profit des événements médiatiques.

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2. Façade de la basilique Saint-Denis
Photo : D. R.

Car pour ce projet grotesque de reconstruction de la flèche de Saint-Denis, qui violerait la charte de Venise ratifiée par la France tout en occasionnant des dépenses faramineuses pendant que de vrais monuments s’écroulent, il s’agit bien avant tout de communication. Le dossier de presse le proclame : « il s’agit d’impulser un événement fédérateur, de portée internationale, vecteur d’identité et de fierté pour les habitants, contribuant à valoriser durablement Saint-Denis [...] ».
Pour une municipalité qui a laissé construire sur le flanc nord du parvis de la basilique un bâtiment d’une médiocrité insigne et dont le moins que l’on puisse dire est qu’il ne « valorise » pas Saint-Denis (ill. 3), la prétention est pour le moins paradoxale.

Nous ne reprendrons pas les arguments innombrables qui s’opposent à ce type de reconstruction. Ils sont historiques, patrimoniaux, financiers, et l’on peut le lire dans nos précédents articles consacrés à ces questions…
Pour l’instant, quoi qu’il en soit, il n’y a rien de concret dans ce projet si ce n’est la présence d’Erik Orsenna, nommé président du comité de parrainage, qui lui sert de caution intellectuelle1, et celle, plus discrète, dans la salle parmi l’assistance, de Jacques Moulin, architecte en chef des monuments historiques bien connu de nos lecteurs, spécialiste des reconstitutions, et par ailleurs en charge de la basilique. On ne s’en étonnera pas.


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3. Le parvis de la basilique Saint-Denis
(la façade est actuellement en restauration)
Photo : Didier Rykner

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4. Schéma du dispositif
de visite du chantier...

Il n’y a en réalité ni financement concret (le chiffre de 25 millions d’euros est avancé), ni études, ni autorisations, ni projet.
En 1988-1989, la mairie, qui avait déjà lancé une telle idée, avait été jusqu’à la chiffrer et l’étudier, et à obtenir l’accord du ministre de la Culture (il s’agissait alors de Jack Lang). Fort heureusement, celui-ci avait alors dit qu’il ne participerait pas au financement et la construction du Stade de France détourna l’attention vers d’autres cieux.
Y avait-il besoin d’y revenir, alors que les moyens consacrés aux monuments historiques sont aujourd’hui dramatiquement bas, alors que la basilique elle-même nécessite d’importants travaux de restauration ? Évidemment non.
On nous dit, une nouvelle fois, que cela ne coûtera rien à la collectivité puisque le financement devrait être assuré par les visiteurs – payants – du chantier, et par le mécénat, plusieurs entreprises ayant paraît-il déjà marqué leur intérêt. Est-il besoin de rappeler que le mécénat, en raison des importantes déductions fiscales qu’il induit, est une dépense de l’État et que cela reviendra donc in fine à faire financer une partie de cette reconstruction par la collectivité ?
Quant à faire visiter le chantier, une véritable usine à gaz a été prévue (ill. 4), car on imagine bien qu’accueillir des touristes sur une tour en construction ne sera pas une mince affaire. Comme personne ne peut vraiment prévoir à l’avance le rendement de ce qui deviendra une espèce de parc d’attraction, Patrick Braouezec, l’ancien maire de la ville et aujourd’hui président de la communauté d’agglomération, a osé affirmer : « plus le chantier durera, mieux ce sera » puisque les visiteurs apportant leur dû permettront de poursuivre la construction.

On imagine donc bien un chantier débutant (c’est leur objectif) fin 2014-début 2015, et durant dix, vingt ou trente ans, peu importe au fond, puisqu’il s’agit d’un « chantier d’insertion, de formation et de découverte ». Le but ultime n’est pas de reconstruire la flèche, il est de faire visiter le chantier, et surtout d’en faire parler.
Espérons que le ministère de la Culture, qui a eu le bon goût de ne pas se faire représenter, pas davantage d’ailleurs que le Centre des Monuments Nationaux, saura mettre un coup d’arrêt définitif à cette absurdité.


Didier Rykner, vendredi 1er mars 2013


Notes

1Rappelons que pour les Tuileries ils avaient trouvé Maurice Druon.




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