Nicolas Sarkozy prêt à sacrifier l’Hôtel de la Marine


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Hôtel de la Marine
Cabinet d’Audience du commissaire général
de la Maison du Roi
Photo : Didier Rykner

Les semaines qui viennent vont être décisives pour l’avenir de l’Hôtel de la Marine et celui-ci s’annonce sombre. Lundi 3 mai, la Commission nationale des monuments historiques doit se réunir afin de se prononcer sur les conclusions du rapport d’Etienne Poncelet, architecte en chef des monuments historiques (voir notre article du 1/3/10). Cette séance, initialement prévue le 8 mars, avait été repoussée et remplacée par une visite du bâtiment.
Exceptionnellement, cette réunion sera présidée, non par Isabelle Maréchal, chef de service chargée du patrimoine, mais par Philippe Bélaval, directeur général des patrimoines, signe de l’importance de ce dossier pour le ministère de la Culture.

Hélas, si Frédéric Mitterrand est sans doute convaincu que la location en bail emphytéotique de ce bâtiment serait une faute, il doit compter avec la volonté du chef de l’Etat. Ne voyant dans l’édifice de Gabriel qu’une source de dépense, incapable de comprendre la signification patrimoniale et symbolique d’un tel monument, l’un des fleurons de la Nation depuis sa construction au milieu du XVIIIe siècle, le président de la République est prêt à s’en débarrasser au profit d’Alexandre Allard et de son conseiller, l’ancien ministre de la Culture, Renaud Donnedieu de Vabres. Philippe Bélaval a d’ailleurs rédigé, à partir du dossier très fouillé d’Etienne Poncelet, une note de synthèse qui édulcore en partie ses conclusions. Rappelons donc que ce rapport interdisait notamment la couverture de la grande cour et imposait le respect scrupuleux de l’ensemble des décors conservés, pas uniquement dans les pièces d’apparat mais dans l’ensemble du bâtiment. Ces contraintes rendent de fait le bâtiment presque impossible à transformer en hôtel de luxe combiné à une salle des ventes de prestige comme le prévoit le projet Allard-Donnedieu.

Le gouvernement pense que cette décision ne fera pas l’objet d’un vaste mouvement de protestation. Il ferait bien de se méfier. Nombreux sont ceux, de tous bords politiques, qui s’opposent à cette braderie du patrimoine national. Une pétition est en ligne qui a déjà reçu plus de 2000 signatures1, ce qui est certes insuffisant, mais pourrait augmenter rapidement si cette affaire était davantage médiatisée. Dans Paris-Match du 3 avril 2010, l’ancien président de la République, Valéry Giscard d’Estaing lui-même, déclarait : « Je souhaite donc que l’Etat conserve ce bâtiment, préservé sous la Révolution, et lui trouve une affectation conforme à son histoire. » Cette question de l’affectation est en effet au cœur du débat. Preuve d’ailleurs de l’inconséquence du projet de « pentagone à la française2 » qui n’est même pas financé. En prenant une décision telle que celle-ci, un véritable homme d’Etat aurait dû s’assurer que tous les éléments du dossier étaient pris en compte. L’affectation actuelle au Ministère de la Défense ne posait aucun problème de conservation au bâtiment et assurait son avenir. Vouloir regrouper les différents états-majors de l’armée est peut-être une décision pertinente, mais elle n’aurait pas dû être prise sans se soucier ainsi des conséquences. C’est au gouvernement et au président de la République, non à ceux qui s’opposent à son abandon, de proposer une nouvelle destination, conforme à son passé, pour l’Hôtel de la Marine.

Les idées, néanmoins, ne manquent pas. Valéry Giscard d’Estaing propose d’y installer une partie du Musée des Arts Décoratifs qui conserve d’importantes réserves. D’autres voix, telle celle de Vincent Noce dans Libération, suggèrent d’y installer le futur Musée de l’Histoire de France3. Hervé Morin, le ministre de la Défense évoquait même4, en 2007, l’hypothèse de le transformer en « lieu de réception de la République ». D’autres affectations sont certainement possibles, qui pourraient permettre à la fois sa conservation et celle du mobilier qu’il contient, l’organisation de visites, sinon permanentes, du moins régulières, et son utilisation dans le respect de sa vocation patrimoniale. Encore faudrait-il qu’il y ait une volonté de prendre le temps d’y réfléchir, ce qui n’a jamais été vraiment le cas.

La Commission nationale des monuments historiques a un rôle majeur à jouer dans cette affaire. Son avis n’est que consultatif, mais en suivant les recommandations du rapport d’Etienne Poncelet, elle affirmerait avec force sa volonté de faire respecter la loi qui prévoit qu’un monument classé ne peut être dénaturé et elle mettrait le gouvernement face à ses responsabilités. Dans bien des cas, cette instance a semblé se comporter comme une chambre d’enregistrement face aux décisions du pouvoir. Voici une occasion unique de montrer que son seul souci est la défense du patrimoine.


Didier Rykner, samedi 1er mai 2010


P.-S.

La Commission nationale des monuments historiques a joué pleinement son rôle en validant entièrement le rapport Poncelet (voir brève du 3/5/10)


Notes

1Ont signé notamment beaucoup d’écrivains, d’historiens, d’historiens de l’art, d’artistes, de professeurs, de marins et d’officiers de marine...

2Le souhait du président de la République est de réunir les différents ministères dans un même bâtiment, à Balard, sur le modèle du Pentagone de Washington. Cela pose d’ailleurs un autre problème patrimonial (voir l’article du 16/3/09).

3Vincent Noce, « Palace ou musée, où va l’Hôtel de la marine ? », Libération, 16/3/10.





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