Nicolas Poussin. La Fuite en Egypte, 1657


Peu d’œuvres entrées récemment dans les collections françaises ont fait couler autant d’encre que La Fuite en Egypte de Nicolas Poussin (ill. 1) acquise en 2007 par Lyon avec le concours actif (et financier) du Louvre.
Nous ne reviendrons pas à nouveau sur les multiples aventures de ce tableau que nous avons largement commentées ici-même. En 2008, le Palais Saint-Pierre présentait une exposition autour de cette acquisition (voir l’article) et le 18 mai une journée d’étude y était organisée, rassemblant de nombreux spécialistes de Poussin et de la peinture française de XVIIe siècle (voir l’article). Si aucun catalogue n’accompagnait cette manifestation, un ouvrage était prévu, qui a paru à la fin de l’année dernière et qui réunit plusieurs essais reprenant l’ensemble de la question.

Ce livre fait donc le point complet sur ce que l’on peut savoir ou conjecturer sur cette toile. Il apporte également de nombreuses nouveautés. Ainsi, l’on pensait jusqu’à présent que Serisier, premier propriétaire de La Fuite en Egypte et l’un des plus grands collectionneurs français d’œuvres de Poussin (il en possédait une dizaine), était d’origine lyonnaise. Il n’en est rien, selon Michaël Szanto, qui signe un article sur Serisier et son ami Pointel (qui, lui, possédait une vingtaine de tableaux du peintre). Le même auteur montre de manière assez convaincante, grâce à la découverte d’une pièce d’archives, que L’Annonciation et La Nativité du château de Schleissheim à Munich ont bien fait partie de la collection de Pointel, comme on l’avait longtemps pensé, en compagnie du Noli me tangere (Prado) et de la Lamentation sur le Christ mort (perdue).

1. Nicolas Poussin (1594-1665)
La Fuite en Egypte, 1657
Huile sur toile - 97 x 133 cm
Lyon, Musée des Beaux-Arts
Photo : D. R.

L’histoire de La Fuite en Egypte et de sa redécouverte, que relate Sylvain Laveissière, montre à quel point le connoissorship, c’est à dire l’art de l’attribution, est un exercice difficile qui doit inciter même les meilleurs à beaucoup d’humilité. On a du mal à comprendre comment l’exemplaire dit A, celui appartenant à la collection Piasecka-Johnson, a pu un seul instant apparaître comme un authentique Poussin. Mis côte à côte (ill. 2), l’évidence saute aux yeux : outre sa qualité moyenne, sa taille, nettement plus réduite (peu vraisemblable de la part de Poussin pour une composition de cette envergure), le fait paraître totalement étriqué. Or, un grand connaisseur comme Denis Mahon croit encore, en 1997 (alors qu’il avait vu, dès 1990, les deux tableaux en même temps), à son authenticité. En 2007 (alors que le tableau est classé trésor national depuis 2004), Christopher Wright publie un catalogue raisonné des œuvres de Poussin où il pense l’œuvre perdue, mais « estime que le tableau A est maintenant généralement réputé original » et attribue le tableau de Lyon à Jacques Stella.
L’existence d’une version jusque là inconnue (ill. 3) est révélée par Yves Di Domenico dans un essai consacré à la fortune de La Fuite en Egypte de Poussin. Ce tableau, conservé au Musée André Malraux de Verrières-le-Buisson, semble d’assez bonne qualité et a des dimensions identiques à l’original. Il a probablement été peint dans l’entourage même de l’artiste.


2. A droite, La Fuite en Egypte du Musée des Beaux-Arts
de Lyon, à gauche, la version dite Piasecka-Johnson
Confrontation effectuée à Lyon le 13 mai 2008
Photo : Didier Rykner

3. D’après Nicolas Poussin (1594-1665)
La Fuite en Egypte
Huile sur toile - 97 x 130 cm
Verrières-le-Buisson, Musée André Malraux
Photo : Musée André Malraux



4. Nicolas Poussin (1594-1665)
La Fuite en Egypte, vers 1624-1625
Huile sur toile - 103 x 127 cm
Worcester, Art Museum
Photo : Worcester Art Museum

Il faut une fois de plus rendre hommage ici aux frères Pardo, qui furent les vrais inventeurs de ce tableau, ainsi qu’à Jacques Thuillier qui fut le premier à endosser l’attribution à Poussin. Mais les historiens de l’art qui avaient raison pour cette œuvre pourraient bien avoir tort pour une autre toile à la paternité discutée, que Sylvain Laveissière pense effectivement peinte par Poussin dans sa jeunesse (vers 1624-1625). Refusée par Pierre Rosenberg et Jacques Thuillier, elle avait été acceptée notamment par Anthony Blunt mais aussi par Denis Mahon et Christopher Wright puis par Konrad Oberhuber. Il s’agit d’une première version d’une Fuite en Egypte conservée aux Etats-Unis, au Worcester Art Museum (ill. 4), et finalement encore peu connue. Le rapprochement effectué par Sylvain Laveissière avec le Saint Jacques le Majeur du Louvre est convaincant comme le sont les comparaisons formelles qu’il effectue avec la seconde Fuite en Egypte, celle de Lyon, peinte plus de trente ans plus tard. On imagine difficilement Poussin s’inspirer d’un tableau qui aurait été réalisé par un de ses imitateurs.

Deux essais d’Isabelle Dubois-Brinkmann, la commissaire de l’exposition, qui a co-dirigé cet ouvrage avec Sylvain Laveissière, se penchent sur l’iconographie de La Fuite en Egypte et sur les différentes interprétations que l’on peut donner du tableau de Lyon tandis qu’un autre, un peu hors sujet, par Henry Keazor, s’intéresse à l’influence de Raphaël et de l’Antique chez Poussin.
Le livre se conclut sur deux articles consacrés à l’analyse scientifique de l’œuvre, par Elisabeth Ravaud, du C2RMF, et par Pascal Cotte de Lumières Technology, qui montre tout ce que cette technique dont nous avons déjà largement parlé sur ce site peut apporter à l’étude d’un tel tableau.

On terminera par un regret : que la bibliographie consacrée au tableau, établie par Sylvain Laveissière, qui cite le moindre entrefilet de presse, ne donne la référence que d’une brève, mineure, de La Tribune de l’Art qui annonçait le classement comme trésor national, et ignore les nombreux autres articles qui ont suivi, jusqu’à la recension de la journée d’étude par Olivier Bonfait, à notre connaissance la seule qui ait été publiée à ce propos.

Sous la direction d’Isabelle Dubois-Brinkmann et Sylvain Laveissière, Nicolas Poussin. La Fuite en Egypte, 1657, Somogy Editions d’Art, 2010, 232 p., 35 €. ISBN : 9782757202852.


Didier Rykner, dimanche 9 janvier 2011



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