Nicolas Colombel


Rouen, Musée des Beaux-Arts, du 9 novembre 2012 au 24 février 2013.

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1. Nicolas Colombel (1644 ? - 1717)
Clytie, 1682
Huile sur toile - 121 x 171,5 cm
Rouen, Musée des Beaux-Arts
Photo : Agence La Belle Vie/MBA Rouen

Depuis 1984 et sa mémorable exposition consacrée à la peinture à Rouen au XVIIe siècle, le Musée des Beaux-Arts de Rouen n’avait curieusement plus consacré de rétrospectives à la peinture ancienne. C’est désormais chose faite avec celle dédiée à Nicolas Colombel, prévue de longue date mais que le nouveau directeur Sylvain Amic a tenu à avancer.

L’artiste, né à côté de Rouen, était présent en 1984. Le musée venait d’acheter la même année l’un de ses chefs-d’œuvre, Le Christ et la femme adultère (ill. 1) qui fut longtemps l’un des rares tableaux de sa main réellement connu des amateurs. Ceci, et le témoignage de nombreux anciens auteurs qui caractérisaient l’artiste comme un simple émule de Nicolas Poussin, a longtemps un peu brouillé son image malgré un article pionnier d’Anthony Blunt dans la Revue de l’Art en 1970. Cette toile est en effet si poussinienne qu’on aurait pu jurer que Colombel n’était que ça, un simple (mais talentueux) imitateur du peintre des Andelys.
La redécouverte d’un grand nombre de tableaux ces dernières années, le passage sur le marché de plusieurs d’entre eux et, surtout, le travail de Karen Chastagnol qui aboutit aujourd’hui à cette exposition obligeront désormais les historiens de l’art à être plus nuancés. Dans son introduction au catalogue, Pierre Rosenberg, pourtant l’un des meilleurs connaisseurs de l’artiste, écrit : « il y a une fois pour toutes un style Colombel (une fois pour toutes ? à moins d’une surprise qui n’est pas à exclure) ». Cette surprise, nous semble-t-il, est advenue. L’exposition du Musée de Rouen prouve que Colombel n’est pas l’homme d’un seul style ni l’imitateur aveugle et au talent limité que décrivait Dezallier d’Argenville.

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2. Nicolas Colombel (1644 ? - 1717)
Clytie
Huile sur toile - 103 x 81 cm
Auxerre, Musée d’Art et d’Histoire
Photo : Didier Rykner

Le catalogue ne se contente pas des œuvres présentées au musée. Il répertorie tout l’œuvre peint retrouvé, ainsi que les dessins (dont peu d’exemples ont été identifiés). L’exposition, déjà fort riche, est cependant privée de deux tableaux conservés au Saint-Louis Art Museum qui devaient y figurer (et sont signalés comme tels). Mais même parmi les toiles non exposées, aucune n’est aussi proche de Poussin que ce Christ et la femme adultère. Colombel est en réalité marqué par un nombre important de peintres, tant français qu’italiens dont la liste, non exhaustive, comprend Pierre Mignard, Sassoferrato, Philippe de Champaigne, L’Albane... Est-ce à dire qu’il ne ferait pas preuve d’originalité ? Certainement pas. S’il se rapproche de quelques artistes de sa génération (comme René-Antoine Houasse), l’art de Colombel est la plupart du temps facilement identifiable. Il y a un style propre à l’artiste, fait d’un classicisme doux, parfois un peu mièvre, d’un goût pour les coloris subtils et porcelainés, les bleus très profonds (proches de Sassoferrato). Il y a aussi un type de personnages, en particulier féminin, caractéristique de Nicolas Colombel. Ainsi, l’attribution par Guillaume Kazerouni d’un tableau conservé au Musée d’Auxerre (ill. 2) grâce à sa photo publiée sur ce site comme anonyme était-elle remarquable, mais elle deviendrait presque évidente après avoir vu l’exposition (où il est accroché). Celle-ci devrait sans aucun doute faire resurgir des œuvres ayant aujourd’hui perdu leur attribution.


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3. Nicolas Colombel (1644 ? - 1717)
Saint Dominique présentant au Christ
l’ordre des Dominicains
, vers 1687
Huile sur toile - 400 x 246 cm
Grenoble, Musée
Photo : Musée de Grenoble
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4. Nicolas Colombel (1644 ? - 1717)
Saint Hyacinthe sauvant la statue de la Vierge
des ennemis du nom chrétien
, vers 1686-1694
Huile sur toile - 239 x 174 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : Didier Rykner

Mais Colombel est-il un grand peintre, faute d’être le génie qu’il espérait être ? Sur ce point, les avis des visiteurs de l’exposition varient. Certains le trouvent assez faible. Ce n’est pas notre cas. A l’exception peut-être de quelques tableaux, sans doute de la plupart de ses portraits, l’artiste fait preuve d’un souffle qu’on ne lui soupçonnait pas.
L’un de ses chefs-d’œuvre, un unicum apparemment par la taille et l’ambition, est un tableau d’autel qui ne lui a été rendu qu’en 2000 par le regretté Gilles Chomer. Conservé au Musée des Beaux-Arts de Grenoble, ce Saint Dominique présentant au Christ l’ordre des Dominicains (ill. 3) est à la fois magnifiquement peint et superbement composé. Il est accroché aux côtés de deux autres retables de dimensions plus modestes, une toile du Louvre que l’on ne se souvient pas d’y avoir vu exposée, un Saint Hyacinthe sauvant la statue de la Vierge des ennemis du nom chrétien (ill. 4), et un Saint Bruno peint pour la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon. Si, un peu comme Poussin, Colombel est surtout l’auteur de tableaux de cabinet, exécutés pour des amateurs nobles ou grands bourgeois, ces trois tableaux d’église prouvent qu’il aurait pu devenir l’équivalent plus classique de Jouvenet, son exact contemporain et compatriote normand.

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5. Nicolas Colombel (1644 ? - 1717)
Narcisse se mirant dans l’eau, avant 1680
Non exposé à Rouen
Huile sur toile - 50,7 x 72,4 cm
Salisbury, Wilton House
Photo : Bridgeman Art Library

L’accrochage de l’exposition, dans une scénographie sobre mais parfaitement adaptée, est à la fois chronologique et thématique. Il est dommage que le catalogue ait choisi un classement purement iconographique. Karen Chastagnol explique qu’une chronologie est difficile à établir (est-ce d’ailleurs si sûr ?). Mais l’ordre choisi n’est pas totalement cohérent. Ainsi, dans la section consacrée à la mythologie, le premier tableau connu de Colombel, Narcisse se mirant dans l’eau (ill. 5 ; non exposé), signé N. Colombelli P., est aussi le seul identifié comme peint, en Italie, avant 16801. D’une manière et de coloris très inhabituels (l’absence de signature aurait sans doute rendu délicate son attribution), il se trouve placé après plusieurs tableaux mythologiques bien postérieurs et d’un style très différent, ce qui n’est pas logique.
On notera par ailleurs certaines autres incohérence dans la rédaction du catalogue, comme celle concernant, par exemple, le Christ et la femme adultère. L’historique dit qu’il est peint à Rome en 1682 et envoyé à Paris avec trois autres compositions religieuses, mais la notice ne nous parle que de son pendant, sans qu’on comprenne quel était son sujet (ni apparemment qu’il ne soit catalogué, pas même dans les œuvres mentionnés) avant d’ajouter que seuls trois des quatre tableaux de la série aient été exposés au Salon. Il semble que les toiles de Saint-Louis absentes de l’exposition soient deux autres de ces quatre toiles, mais leur format est différent, et en hauteur... Bref, tout cela n’est pas du tout clair. En admettant que ces trois œuvres faisaient partie d’une même commande, quel est et où se trouve le quatrième tableau, pendant de celui de Rouen ?


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6. Nicolas Colombel (1644 ? - 1717)
Mars et Rhéa Silvia
Morceau de réception de 1694
Huile sur toile - 145 x 173 cm
Paris, École nationale supérieure des beaux-arts
Photo : Ensba
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7. Nicolas Colombel (1644 ? - 1717)
Psyché abandonné par l’Amour
Huile sur toile - 118 x 148 cm
États-Unis, collection particulière
Photo : Courtesy Colnaghi
Photo : Ensba

Nous devions faire cette critique, même si elle ne remet pas en cause l’excellence qualité de cette exposition et du catalogue qui bénéficie de bonnes reproductions et de plusieurs essais intéressants.
La vie de Colombel, peintre normand mais qui fit le voyage d’Italie avant de s’installer à Paris où il fut Académicien est contée de manière cette fois très claire et très pertinente par Karen Chastagnol. Celle-ci replace l’artiste dans le contexte artistique parisien de la fin du XVIIe siècle (notamment la querelle du coloris) et analyse finement son originalité et son importance.
Si Colombel, à en croire les rares feuilles exposées, ne peut être tenu encore pour un grand dessinateur (peut-être des découvertes à venir modifieront-elles cette opinion), il a, désormais, retrouvé sa place dans l’histoire de la peinture française. Et lorsque l’on voit la beauté de tableaux - nous pourrions en citer quelques autres - tels que son morceau de réception (ill. 6) ou Psyché abandonné par l’Amour (ill. 7) d’une collection particulière américaine, on admettra que ce n’est certainement pas la plus médiocre.

Commissaires : Diederick Bakhuÿs et Karen Chastagnol.

Collectif, Nicolas Colombel, 2012, Coédition Editions Nicolas Chaudun / Musée des beaux-arts de Rouen, 224 p., 39 €. ISBN : 9782350391472.


Informations pratiques : Musée des Beaux-Arts, esplanade Marcel-Duchamp, 76000 Rouen. Tél : +33 (0)2 35 71 28 40. Ouvert tous les jours de 10 h à 18 h sauf le mardi. Tarifs : 7 € (tarif plein), 4 € (tarif réduit).


English Version


Didier Rykner, mardi 8 janvier 2013


Notes

1On déduit cela car il est cité par Peter Lely, mort en 1640.




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