Navez et Schnetz. A propos de quelques acquisitions récentes


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1. François-Joseph Navez (1787-1869)
La Déploration, 1816
Fusain sur papier - 85,5 x 66,5 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : A.C.L., Bruxelles
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Le Département des arts graphiques du Musée du Louvre a acquis récemment le très intéressant dessin de Navez représentant la Déploration (ill. 1). Lorsque mes collègues et moi avons publié notre livre sur cet artiste1, nous ne disposions que d’une photographie sur laquelle ni la signature ni la date n’étaient visibles, et nous n’avions pu localiser l’œuvre. Nous avions émis l’hypothèse qu’elle pouvait être de peu postérieure au séjour romain de Navez et qu’il s’agissait en quelque sorte d’un retour aux préoccupations religieuses et mystiques qui avaient hanté le peintre dans une œuvre telle que sa Sainte Véronique de Milan2 de 1816 (ill. 2). On se souviendra qu’on observe dans ce tableau insolite (qui a entre-temps été très heureusement acquis par le Musée des beaux-arts de Gand) des recherches d’expressions et de sentiments, ainsi qu’une mise en page très resserrée, nées dans le voisinage immédiat de David.

Or le grand dessin de la Déploration, maintenant au Louvre, est bel et bien signé et daté de 1816, l’année de la Sainte Véronique ! Voilà donc du coup la chronologie bousculée, ce qui nous conduit à placer également vers 1816, avant le départ de Navez à Rome, les Saintes femmes du Louvre (ill. 3) ainsi que la variante de la Véronique de Milan3 qui se trouve en collection privée.


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2. François-Joseph Navez (1787-1869)
Sainte Véronique de Milan, 1816
Huile sur toile - 97 x 80 cm
Gand, Musée des Beaux-Arts
Photo : Luc Schrobiltgen, Bruxelles
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3. François-Joseph Navez (1787-1869)
Les saintes femmes
Huile sur toile - 63 x 53 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : Didier Rykner
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Cette précision ne manque évidemment pas d’intérêt dans la compréhension des phénomènes esthétiques auxquels Navez a apporté sa contribution durant les années où David, à Bruxelles, était lui-même en quête de renouvellement dans l’expression des sentiments et dans la mise en page de certains de ses tableaux (ce qui n’a d’ailleurs pas cessé de perturber bien des historiens de l’art) : les deux artistes avaient notamment adopté une représentation serrée de visages douloureux ou tristes, qu’ils avaient significativement empruntée au premier maniérisme flamand, à Bernard Van Orley plus précisément.

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4. François-Joseph Navez (1787-1869)
Scène de brigands, 1821
Huile sur toile - 104 x 128 cm
Collection privée
Photo : Luc Schrobiltgen, Bruxelles
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D’autre part, pour ceux qui connaissent les questions soulevées par l’apparition du saisissant visage d’une vieille paysanne italienne dans différents tableaux (le nom de Géricault a même été avancé malgré les problèmes de chronologie que cela implique)4 peints vers 1820-21, on ne manquera pas de se dire que Navez était prêt, assurément mieux que n’importe lequel de ses amis peintres, à s’intéresser aux traits ravagés et à l’expression inquiétante de cette femme. On se souviendra que Navez signe à Rome et date en 1821 sa Scène de brigands5 (ill. 4) dans laquelle il place une première fois la Vieille ; j’ai défendu6 qu’il est aussi l’auteur, à la même époque, de la Diseuse de bonne aventure (ill. 5), tableau où l’on voit encore la même vieille femme. Inutile de revenir ici sur l’hypothèse Géricault qui a ses défenseurs et ses opposants. Je ne m’accroche pas non plus à ma proposition de voir dans la Vieille italienne du Havre une œuvre de Navez : je suis aujourd’hui enclin à suivre Jacques Foucart pour qui il n’y a pas de raisons de modifier l’attribution à Schnetz sous laquelle ce tableau figurait dans la collection La Caze.

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5. Ici attribué à François-Joseph Navez (1787-1869)
La diseuse de bonne aventure
Clermont-Ferrand
Huile sur toile - 74,5 x 62,3 cm
Musée d’Art Roger-Quilliot
Photo : D. R.
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Ma conclusion est la suivante. Navez était arrivé à Rome avec une vision artistique originale qu’il avait conçue avec David. Mieux que n’importe qui d’autre, il était disposé à se laisser captiver par la vue et la représentation des traits d’une vieille « contadina » aux expressions de sorcière qui lui rappelaient d’évidence les dessins sombres et dramatiques de la périodes bruxelloise de David ainsi que ses propres créations et inventions. Les relations entre Navez et Schnetz étaient extrêmement étroites, et ils nourrissaient l’un envers l’autre une estime inébranlable, leur correspondance le démontre. C’est tout naturellement qu’ils se sont intéressés ensemble à ce même modèle. Ce n’est pas le seul exemple de modèle commun à eux deux que l’on connaît (on y reviendra). Mais maintenant que l’on cerne bien la personnalité des deux artistes, on a de sérieuses raisons de penser que c’est à Navez, qui a déjà conçu en 1816 cette terrible Déploration et une surprenante Sainte Véronique, que revient l’invention de la vieille, aussitôt partagée et reprise par son ami intime. Cela se passe à Rome vers 1821. Géricault, lui, est rentré à Paris depuis 1817 et rien ne donne à croire qu’il ait jamais vu la vieille paysanne des Monts Sabins, ni en réalité ni en image.

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6. Jean-Victor Schnetz (1787-1869)
Franciscain en prière
Huile sur toile
Flers, Musée du Château
Photo : D. R.
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En ce qui concerne l’usage de mêmes modèles ou sujets par Navez et Schnetz, il est un cas qui semble avoir échappé à la sagacité du rédacteur de la brève du 5/01/04 annonçant l’acquisition par le Musée de Flers du Franciscain en prière (ill. 6) de Schnetz, datable, écrivait-il selon les informations dont il disposait, de 1867. Nous avions pourtant publié ce tableau de Schnetz dans notre livre sur Navez7 pour le rapprocher de L’aumône à l’ermite8 peint en 1820 par l’artiste belge. L’identité du personnage et de la pose ne fait aucun doute. Par conséquent, il convient de dater le tableau de Schnetz des environs de 1820-21, au moment où, précisément, les deux amis se passionnaient à reproduire les traits d’une vieille paysanne. 1867-1820 : 47 ans de différence, quel rajeunissement ! On notera ici qu’à la page suivante de notre livre, nous avons publié avec son attribution à Schnetz la Diseuse de bonne aventure de Clermont-Ferrand. C’est en visitant l’exposition Schnetz, après avoir moi-même mis sur pied celle consacrée à Navez, que m’est apparue la nécessité de donner ce tableau à Navez. La plupart des arguments en faveur de cette attribution sont énoncés dans mon article de la Gazette des Beaux-Arts déjà cité, proposition qui a été reçue favorablement, notamment par Stephen Bann dans le catalogue de l’exposition Maestà di Roma de l’été dernier9.

Lien vers un article de Bruno Chenique répondant à celui-ci

Lien vers un article de Mehdi Korchane répondant à ceux de Denis Coekelberghs et de Bruno Chenique


Denis Coekelberghs, dimanche 29 février 2004


Notes

1Denis Coekelberghs, Alain Jacobs et Pierre Loze, François-Joseph Navez. La nostalgie de l’Italie, Snoeck-Ducaju & Zoon, Bruxelles, 1999.

2Signé et daté F.J. Navez 1816

3Cf. op. cit. note 1, repr. fig. 109.

4A propos de l’attribution à Géricault de ce tableau, voir notamment dans le catalogue de l’exposition Maestà di Roma la notice de Sylvain Laveissière p. 465-466.

5Signé et daté François Joseph Navez Rome 1821

6Denis Coekelberghs, « Schnetz ? Géricault ? Navez, tout simplement », Gazette des Beaux-Arts, février 2002, pp. 273-286.

7Cf. op. cit. note 2, repr. fig. 65.

8Cf. op. cit. note 2, repr. fig. 66.

9Stephen Bann, "Le peuple, de l’héroïque au pittoresque", pp. 245-248 du catalogue Maestà di Roma.





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