Napoléon III et la reine Victoria. Une visite à l’Exposition Universelle de 1855


Compiègne, Musée national du Château, du 4 octobre 2008 au 19 janvier 2009.

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1. Franz Xaver Winterhalter (1805-1873)
Portrait de la reine Victoria, 1842
Huile sur toile - 133 x 97 cm
Versailles, musée national du château
Photo : RMN / Gérard Blot

Parmi les dizaines d’expositions qui se disputent les faveurs du public en cette rentrée particulièrement chargée, celle de Compiègne est sans conteste l’une des meilleures, à la fois spectaculaire et érudite, mêlant de manière habile l’histoire et l’histoire de l’art. Elle est accompagnée d’un catalogue riche d’excellents essais dont on regrettera seulement - une fois de plus - que les objets présentés ne bénéficient pas au moins de notices succinctes1. On appréciera aussi la très bonne muséographie (ill. 4 et 7) qui ne sacrifie pas à la mode de l’éclairage réduit, en dehors de la première salle pour des raisons évidentes de conservation des dessins et estampes. Les cartels très détaillés témoignent d’un appréciable souci pédagogique.

En 1855, la reine Victoria fit le premier voyage officiel en France d’un souverain anglais depuis 1520. C’est dire l’importance de l’événement, marquant la réconciliation définitive des deux nations, un rapprochement déjà largement entamé sous Louis-Philippe malgré l’affaire des princesses espagnoles. Cette visite fut une réussite complète, scellant l’amitié de Napoléon III et Eugénie avec Victoria et Albert, déclenchant un véritable engouement populaire. Lors de son séjour à Paris, la reine se rendit à l’Exposition Universelle, la deuxième à être organisée après celle de Londres en 1851. Elle fut l’hôte de multiples fêtes, visita Versailles, le Louvre et bien d’autres lieux. Elle se rendit même sur le tombeau de Napoléon Ier ! Ce riche contexte historique est remarquablement décrit dans l’exposition grâce à des œuvres souvent peu connues, dont certaines sont conservées dans les collections royales. L’autre partie de l’exposition est consacrée à l’Exposition Universelle et aux rapports entre l’art anglais et l’art français, privilégiant l’angle de la réception des artistes britanniques en France.

Dès l’entrée, la reine Victoria, peinte par Winterhalter (ill. 1), accueille le visiteur. Le portrait date de 1842, un an avant que Victoria vienne pour la première fois en France pour rencontrer Louis-Philippe, dans une visite privée. Ces relations entre le roi des Français et la reine d’Angleterre sont illustrées par des aquarelles d’Eugène Lami et de François-Marius Granet, tandis qu’est rappelé l’intérêt pour la France des artistes anglais pendant la Restauration et la Monarchie de Juillet, avec notamment une Vue du château de Saint-Germain-en-Laye par Turner.
La visite de l’Empereur et de l’Impératrice à Windsor en avril de la même année est également évoquée. Pendant ce temps, la guerre de Crimée faisait rage. L’exposition décrit ce contexte international grâce à des lithographies et à des photographies. La Crimée fut en effet la première guerre couverte par le nouveau médium.


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2. William Wyld (1806-1889)
Vue du château de Saint-Cloud, 1855
Aquarelle et gouache - 32,2 x 46,5 cm
Windsor Castle, Royal Library
Photo : The Royal Collection
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3. Jean-Baptiste-Fortuné de Fournier (1798-1864)
Cabinet de toilette de l’impératrice Eugénie à Saint-Cloud
occupé par la reine Victoria
, 1855
Aquarelle - 22 x 31 cm
Compiègne, Musée national du château
Photo : RMN

La naissance de la photographie semble susciter de la part des lithographes et des aquarellistes un redoublement d’activité, comme s’ils se sentaient menacés par cette technique. La visite de Victoria est ainsi remarquablement documentée, chaque étape ayant donné lieu à une multitude de représentations. Le choix des œuvres est remarquable. On admirera particulièrement la Vue du château de Saint-Cloud (ill. 2) où l’artiste, William Wyld, semble avoir voulu montrer la supériorité de l’aquarelle et de la gouache sur la photographie, rendant avec un rendu très précis mais très sensible, et en couleur, ce château aujourd’hui détruit où fut logée Victoria pendant son séjour. Même les appartements de la reine et du prince Albert furent représentés à l’aquarelle (ill. 3).
L’arrivée de la reine d’Angleterre à Saint-Cloud fut représentée dans un grand tableau peint par Charles-Louis Müller, détruit dans l’incendie du château. On en verra une belle esquisse d’ensemble (ill. 4) et plusieurs études préparatoires pour les figures du tableau, toutes conservées dans la collection de la Reine d’Angleterre.


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4. Charles-Louis Müller (1815-1892)
Arrivée de S.M. la reine d’Angleterre au Palais
de Saint-Cloud
, vers 1855
Huile et crayon sur toile - 73 x 59,7 cm
Londres, Buckingham Palace, Royal Collection
Photo : The Royal Collection
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5. Exposition Napoléion III et Victoria
Salle des Gardes
Château de Compiègne
Photo : D. Rykner

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6. Manufacture Jean Zuber & Cie
Eugène Ehrmann (1804-1896), dessinateur
La Mer glaciale
Papier à pâte mécanique, fond brossé à la main, impression
à la planche de bois - 240 x 269 cm
Paris, Musée des Arts Décoratifs
Photo : D. Rykner

La Salle des Gardes du château abrite une sélection d’œuvres d’art qui furent montrées au Palais de l’Industrie dans le cadre de l’Exposition universelle (ill. 5). On peut y admirer quelques papiers peints dont la Mer glaciale de la maison Züber (ill. 6), élément d’un ensemble qui rappelle dans un mode réduit importé dans les intérieurs bourgeois les grands panoramas peints apparus dans la première moitié du siècle. Cette vue des régions polaires peut également être rapprochée des grands tableaux des régions arctiques de François Biard.
Les meubles et les objets d’art montrent la variété et l’originalité de la production de l’époque, largement dominée par la France et, dans une moindre mesure, l’Angleterre. Comme l’architecture, le mobilier emprunte à tous les styles du passé, les mêle et les réutilise dans un éclectisme qui témoigne d’une véritable originalité. Parmi les œuvres exposées, seul un serre-bijoux, par Charon frères (ébénistes) et Julien-Nicolas Rivart (marqueteur), acquis par Compiègne en 2002, se rapproche de près de ses modèles de style Louis XVI. Plusieurs autres meubles témoignent en revanche de la grande fantaisie dont l’éclectisme peut faire preuve, notamment un Cabinet par Edouard Kresser ou un Bonheur-du-jour d’Alphonse Giroux et Cie au décor végétal déjà presque Art Nouveau (ill. 7).


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7. Alphonse Giroux et Cie
Bonheur-du-jour, 1855
Secrétaire à deux corps en tilleul,
marqueterie de bois de rose, décor peint
141 x 91 x 64 cm
Compiègne, musée national du château
Photo : RMN / Franck Raux
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8. Exposition Napoléion III et Victoria
Salle des Colonnes
Château de Compiègne
Photo : D. Rykner

La salle des colonnes, au rez-de-chaussée (ill. 8), est consacrée à une sélection d’œuvres exposées au Salon de 1855 qui faisait partie de l’Exposition Universelle. Un face à face France - Angleterre est ainsi organisé. La sélection française est constituée notamment du très beau Lehmann, La Désolation des Océanides, de tableaux d’Hippolyte Flandrin, de Théodore Chassériau et d’Eugène Delacroix, dans certains cas des esquisses de plus grands tableaux n’ayant pu faire le déplacement (La Chasse aux lions par Chassériau) ou détruits (le plafond d’Ingres pour l’Hôtel de Ville). Un tableau fut particulièrement apprécié par le Prince Albert, La Rixe par Ernest Meissonnier (ill. 9). L’Empereur l’acquit et le lui offrit comme cadeau d’anniversaire.


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9. Ernest Meissonnier (1815-1891)
La Rixe, 1855
Huile sur panneau - 44 x 56 cm
Londres, Royal Collection
Photo : The Royal Collection
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10. John Gibson (1790-1866)
Hylas emporté par les nymphes,
1826-1836
Marbre - 160 x 119,4 x 71,8 cm
Londres, Tate Gallery
Photo : D. Rykner

L’intérêt du public pour les peintres anglais est tempéré par les critiques, qui furent nombreux à souligner leur incapacité à réaliser de grandes compositions historiques. Les scènes de genre sont en effet largement représentées. On verra ici notamment des œuvres de Wiliam Mulready (Le choix de la robe de noces, Le frère et la sœur) ou de Frederick Landseer auxquelles répondent cependant les tableaux français non moins anecdotiques d’Octave Penguilly-L’Haridon (Le Tripot) ou La Rixe de Meissonnier, déjà citée. La peinture d’histoire anglaise n’est pas absente avec Chaucer à la cour d’Edouard III de Ford Madox Brown. La Dispute d’Obéron et de Titania de Joseph Noel Paton représente les sujets shakespeariens, la célèbre Ophélie de Millais n’étant pas exposée. Il faut ainsi se garder de toute généralité à partir d’une sélection forcément réduite d’œuvres qui ne donne qu’une idée partielle d’une exposition qui comptait plusieurs centaines de tableaux.
Quelques sculptures agrémentent aussi le parcours, montrant notamment la poursuite en Angleterre d’un courant classique directement issu de Canova comme le Hylas emporté par les nymphes de John Gibson (ill. 10).

Comme la plupart des expositions actuelles, Napoléon III et la reine Victoria a été affublée du label « Saison culturelle européenne », tentative un peu dérisoire de faire croire qu’elle a été organisée dans le cadre de la présidence française de l’UE. Célébrant l’amitié franco-britannique, cette récupération politique peut pour une fois presque se justifier.

Commissariat : Emmanuel Starcky et Laure Chabanne, assistés de Caroline Lahaye.

local/cache-vignettes/L115xH147/906eb74917db60e5-84be5.jpgCollectif, Napoléon III et la reine Victoria, une visite à l’Exposition universelle de 1855, Editions de la Réunion des Musées Nationaux, 2008, 272 p., 49 €. ISBN : 978-2-7118-5507-0.


Les éditions Gallimard viennent de publier, dans une traduction et avec une introduction et des notes d’Olivier Gabet, qui signe également plusieurs essais du catalogue consacrés aux Arts Décoratifs, la partie du Journal de Victoria consacré à son voyage en France. La description de sa visite par la reine est savoureuse, celle-ci n’ayant pas la langue dans sa poche. Ce texte est un complément intéressant à la visite de l’exposition et à la lecture du catalogue.

local/cache-vignettes/L105xH142/35fbca9f0eb42556-2eb0a.jpgOlivier Gabet (tr. et éd.), Pages du journal de la reine Victoria : Souvenirs d’un séjour à Paris en 1855, Editions Le Promeneur/Gallimard, Collection Le Cabinet des Lettres, 155 p., 17,90 €. ISBN : 978-2-0701-2286-8.


Signalons enfin la parution d’un petit guide des collections des Musées nationaux du Château de Compiègne (Artlys, 2008, 72 p., 10 €. ISBN : 978-2-85495-318-3)

Informations pratiques : Château de Compiègne, Place du Général de Gaulle, 60200 Compiègne. Tél : +33 (0)3 44 38 47 02. Ouvert tous les jours, sauf le mardi de 10 h à 18 h (dernière admission à 17 h 15). Tarifs (exposition et collections permanentes) : 8,50 € (tarif plein), 6,50 € (tarif réduit).

Site Internet du Château de Compiègne

English version


Didier Rykner, samedi 1er novembre 2008


Notes

1Ceci est d’autant plus gênant que le catalogue ne renvoie pas aux illustrations.





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