
1. Entourage de Dominique
Florentin (1506–1570/71)
Allégorie de la Charité,
vers 1540-1550
Marbre - 40 x 14 x 12 cm
Troyes, Musée d’art
et d’histoire
Photo : Musée d’art
et d’histoire
de Troyes
27/04/2010 - Acquisitions et Publication - Troyes, Musées d’art et d’histoire - Pas de (vrai !) musée sans sa société d’amis. C’est là, osons le dire, que se trouvent les vrais mécènes ou du moins les plus dévoués à la bonne cause des musées, bien davantage motivés par l’amour de l’art que par les déductions fiscales ! Une magnifique démonstration vient de nous être donnée à Troyes, dont la très active Société des Amis des Musées d’Art et d’Histoire (un demi-millier de membres), ces tenants de l’intérêt général, inlassables « passeurs d’Art » pour reprendre l’heureuse formulation de sa présidente1, a pu fêter en décembre 2009 ses soixante années d’existence (elle fut fondée en 1949, dans la renaissance que voulait signifier l’après-guerre). Ce qu’elle a tenu à marquer par la publication d’un catalogue qu’on trouvera tout à fait instructif, édifiant même, le mot s’impose, qui, rédigé par les conservateurs des musées concernés, récapitule les dons offerts par la société depuis 19892. En 1974 puis en 1989, deux précédents catalogues, le deuxième surtout avec une vraie exigence éditoriale3, avaient déjà mis en valeur l’apport des (quarante) années antérieures.
On ne peut que saluer l’intelligente et confiante constance de cette société d’amis tout à la fois donatrice et éditrice : l’écueil, à ses yeux, eût été de s’en tenir à une simple addition de visites, de conférences et de voyages … Il n’en est rien, tout au contraire.

2. Jean-Michel Picart (1600–1682)
Vase de fleurs sur un entablement
Huile sur cuivre - 50 x 40 cm
Troyes, Musée d’art et d’histoire
Photo : Musée d’art et d’histoire de Troyes
Se fondant sur une bonne entente – indispensable, il va de soi – entre les amis-mécènes et le musée (une réalité proprement plurielle à Troyes car, en sus des Beaux-Arts et de la collection d’art moderne de Pierre Lévy, il y a la bonneterie, l’archéologie, l’histoire naturelle et jusqu’à la pharmacie de l’ancien hôpital), la présente moisson se révèle spectaculaire. Noms prestigieux de la peinture ou de la sculpture, diversité des curiosités et des techniques vont caractériser ce vertueux florilège. Autant de démarches, souvent menées en vente publique, que renforce à l’occasion, pour qu’elles soient justement encore plus efficaces, tout un jeu de subventions accordées par le Fonds régional d’acquisition des musées ou par la ville même. C’est ainsi qu’est entrée en 2004 une exceptionnelle Allégorie de la Charité4 (ill. 1), marbre attribuable à Dominique Florentin sinon à son proche entourage, de ce gracieux sculpteur maniériste d’origine italienne, si présent à Troyes au XVIe siècle où il fit carrière (œuvres au musée de Vauluisant, spécialisé comme l’on sait dans la sculpture ancienne, notamment troyenne, et à l’église Saint-Pantaléon, le patrimoine troyen étant, il convient de le noter, d’une extrême richesse et souvent encore en place dans les édifices religieux). Que les peintres, troyens d’origine ou représentés in situ, comme Pierre Mignard (belle grisaille préparant un frontispice de thèse vers 1664, acquise en 20025), ou Tassel le Langrois (savoureux et puissant Adam et Eve marqué par le souvenir des sveltes académies d’Abraham Bloemaert, un tableau opportunément entré en 19956) ne puissent manquer à l’appel, cela s’impose presque avec la logique de l’évidence, et que faire alors chaque fois sans la manne des Amis des Musées ! Mais l’impérieuse et noble préoccupation locale, si légitime en soi (bien entendu, elle se comprend encore mieux lorsqu’elle se porte comme ici sur de vraies célébrités artistiques), ne saurait exclure des choix plus larges. Il suffit après tout qu’ils soient justifiés par la qualité ! On se réjouira donc de l’arrivée – en 1999 – de l’une des plus belles natures mortes (pas si défuntes que cela !) du XVIIe siècle français, pour rejoindre à Troyes d’autres exemples de cette spécialité chérie du public d’aujourd’hui (Dupuis, Baudesson le Troyen, Damien Lhomme lui aussi lié à Troyes7), à savoir un Vase de fleurs sur un entablement de Jean-Michel Picart8 (ill. 2), comme il ne s’en trouve pas d’exemple au Louvre, un cuivre impeccable et raffiné de la meilleure ascendance ou mouvance nordique : Picart, d’origine anversoise – Pickart ou Pickaert avant francisation de son nom –, actif marchand de tableaux autant que peintre – il fut en relation étroite et suivie avec le grand négociant d’Anvers Musson –, Picart n’est pas sans rivaliser ici avec Van Aelst, Daniel Seghers ou Van Thielen …, dans un baroquisme de couleurs et de formes qui l’associe à merveille à Monnoyer et à Blain de Fontenay : la Société des Amis des Musées de Troyes ne pouvait arborer plus brillante et florissante élection.

3. Nicolaas Verkolje (1673–1646)
Le Christ bénissant les enfants (Sinite parvulos)
Huile sur bois - 36 x 42 cm
Troyes, Musée d’art et d’histoire
Photo : Musée d’art et d’histoire de Troyes
Tout aussi rare et précieux dans nos musées (cette fois, le Louvre détient et même expose – depuis peu – une peinture de ce maître) est le Christ bénissant les enfants de Nicolaas Verkolje (ill. 3), spécialement acquis en 2008 – sur les fonds propres de la société, observons-le – pour marquer au mieux son 60e anniversaire9. Une œuvre au fini exquis et d’un sujet attachant, qui témoigne admirablement que la grande qualité de métier et de charme de la peinture hollandaise ne s’éteint nullement au XVIIIe siècle : il est même très avisé de chercher à acquérir des œuvres de cette période encore mal comprises (elles restent abordables, même lorsqu’elles sont comme ici du plus haut niveau). Un tableau d’un raffinement aussi virtuose n’eût certes point déparé les incomparables ensembles du Rijksmuseum d’Amsterdam (de cet artiste, il ne possède pourtant qu’un portrait et une évocation allégorisée d’Amsterdam, mais aucun tableau religieux ou mythologique), tandis que le fameux Mauritshuis de La Haye ignore tout simplement un tel maître. Pour faire mentir justement nos prétendues étroitesses hexagonales, voici que Troyes dont la série hollando-flamande10 n’est d’ailleurs pas négligeable (Gillis Mostaert, Spranger, Willaerts, Jacob Cuyp, Tilborch, Hieronymus Janssens, Bijlert – un bel achat de 1985 – Van Lint, autre significatif achat, lui, de 1986, deux acquisitions où intervint bien sûr la société, Jacob van Strij, Schelfhout, Kleyn …), voici que Troyes, menant une très bonne guerre …, contribue à nouveau à l’élargissement du patrimoine national.

4. Etienne Bouhot (1780–1862)
Vue de la salle de spectacles, de
la porte et de l’église
de la Madeleine, à Troyes, vers 1822
Lavis et plume d’encre de Chine sur
papier bis - 28 x 44 cm
Troyes, Musée d’art et d’histoire
Photo : Musée d’art et d’histoire de Troyes
Le reste des dons relevant des Beaux-Arts est nettement axé sur l’intérêt local, mis à part une jolie esquisse de Suvée11 pour la Fête à Palès du Salon de 1783 au musée de Rouen (achat de 1993), ce qui ne veut pas dire qu’il faut pour autant les minorer, tant l’histoire de l’art gagne à toutes les explorations, se nourrit de redécouvertes et de réhabilitations. Comme la Société des Amis l’avait déjà prouvé (voir les catalogues de 1974 et 1989), et c’est à l’évidence le rôle intelligent d’une société d’amis qui œuvre en quelque sorte dans la tradition des « curieux » d’autrefois, il faut savoir honorer le sens du passé et du genius loci, répondre à des exigences documentaires souvent formulées par les conservations ; recueillir ainsi telles feuilles troyennes du XVIIIe siècle émanant de Lelu12 ou du rare et énigmatique Herluison13, acquérir tel soigneux Bouhot parce qu’il évoque un aspect disparu ou très modifié de la ville14 (ill. 4), renchérir encore sur l’excellence des fonds d’artistes d’origine régionale, les sculpteurs notamment, si bien considérés à Troyes, tels Paul Dubois15 ou Jules Franceschi16 (le musée est un véritable conservatoire de leur œuvre), ou bien défendre la mémoire d’un bel orientaliste natif de l’Aube et guère montré ailleurs, Gustave Pinel dont le Repos de chameliers dans le Sud Algérien17 (ill. 5) est aussi enchanteur dans son jeu d’ocres et de roses que le serait un Gérôme ! La complicité de la société (et l’entregent des conservateurs) s’est même étendue à l’ultra-contemporain Jacques Monory, alors même qu’il y a aussi à Troyes le très réputé Musée Pierre Lévy, mais le tableau de cet artiste intitulé Supplément n° 21, spécial Filature de 199118 avait sa place toute trouvée, très suggestive sur le plan plastique, au musée de la Bonneterie, cette fameuse spécialité industrielle de la ville. Voilà bien un rare esprit d’ouverture, ou un clin d’œil pour parler à la mode d’à présent, qui n’en rend que plus vivants – et légitimes ! – les musées.

5. Gustave Pinel (1842–1896)
Le repos du chamelier dans le sud Algérien, vers 1880-1890
Huile sur toile - 60 x 92 cm
Troyes, Musée d’art et d’histoire
Photo : Musée d’art et d’histoire de Troyes
i
Il serait injuste, même si cela échappe quelque peu à nos préoccupations, de ne pas mentionner, au moins en passant, la sérieuse part de l’archéologie avec notamment deux situles de bronze d’origine auboise et un important trésor monétaire fortuitement découvert à Saint-Thibault près de l’Ozain, ou bien l’importance de telle orfèvrerie locale (élégante timbale d’argent d’Edme Fauveau19, vers 1750-1751, achetée en 2007) qui renforce tout un fonds provenant en partie de l’Hôtel Dieu et devant être un jour présenté au musée (dons en 1993 par l’intermédiaire des Amis des Musées qui jouent ici utile rôle d’interface, ou achats divers, toujours avec la participation de la société), sans compter l’histoire naturelle20 avec un bel herbier d’origine locale (1100 échantillons de 1098 espèces rassemblés dans sept volumes reliés) qu’il fallut sauver d’une dispersion en vente publique, ainsi que de soigneuses collections de coléoptères (632 spécimens) et de chenilles soufflées, un secteur fort respectable à Troyes (son Muséum compte sans doute plus de 350 000 pièces !).
Tant d’efforts (et de réussites), et tout autant de dévouements patients et discrets (de l’éloge de l’abnégation et du bénévolat !) méritent une juste conclusion : que le musée des Beaux-Arts, le musée Saint-Loup autrement dit, parent pauvre de l’étonnante pléiade culturelle qui fleurit à Troyes (éblouissant musée d’art moderne logé en plein ancien palais épiscopal par la volonté conjointe d’un maire éclairé et d’un collectionneur-donateur inspiré, musée de Vauluisant si heureusement dévolu, on l’a déjà dit, à la sculpture et à la peinture troyennes des XVe-XVIe siècles comme à l’ancestrale bonneterie, muséum d’histoire naturelle, musée de la pharmacie de l’hôtel-Dieu, et puis l’éclatante réussite d’un secteur sauvegardé qui protège et déifie toute la ville ancienne), que ce musée Saint-Loup mal aimé – mais pourquoi donc ? – se redéploye enfin comme il le mérite, et comme il le peut désormais puisque les locaux adjacents de l’ancienne bibliothèque ne sont plus utilisés. Qui ne déplorera la criante situation actuelle de collections de peintures et de sculptures aussi riches et d’intérêt proprement national que sous-exposées ou pauvrement disposées et mal éclairées –la plus belle série d’œuvres de Natoire visible en France, une suite majeure de tableaux de Jacques de Létin et de Jean Tassel, un magistral et fascinant XIXe siècle21 qui se partage entre Paul Delaroche, Pierre-Eugène Maison, Luc-Olivier Merson, Hubert-Denis Etcheverry, Victor Biennourry, Yan Dargent ou Antoine Chintreuil, sans parler d’une stupéfiante abondance de sculptures, de Girardon à Pradier, de Boucher (Alfred) à Cordier, Jaley, Ramus, Simart, tous propres à enchanter nos rêves d’évasions poétiques ! Le temps est venu d’espérer, puisque, à Troyes, les musées et leurs valeureux amis s’activent en nous enrichissant superbement.
Musées et Mécènes. 60 ans des Amis des Musées d’Art et d’Histoire de Troyes, Troyes, 2009, 100 p. ISBN 290163527

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