Musées en danger (3) : le Musée Granet d’Aix-en-Provence


Alors que le Musée Granet, resté fermé de longues années, n’est rouvert que depuis juin 2007, celui-ci fait aujourd’hui son entrée dans notre rubrique « Musées en danger ». Une performance remarquable qu’il convient de souligner et qui doit tout à son nouveau directeur, Bruno Ely, ancien conservateur du Musée des Tapisseries de la ville, nommé en janvier 2008 successeur de Denis Coutagne.

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1. Musée Granet
Salle du musée au premier étage
Accrochage de juin 2007
A droite : La Justice de Trajan de Nicolas Pinson
Photo : Didier Rykner
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2. Musée Granet
Salle du musée au premier étage
La Justice de Trajan de Nicolas Pinson est désormais
cachée par un coffrage
Accrochage de dessins de Constantin d’Aix
Avril 2010
Photo : Didier Rykner

Son programme est, il est vrai, fort simple et d’ailleurs parfaitement assumé : transformer les salles de peintures anciennes du Musée Granet en espace d’exposition temporaire permettant de présenter chaque année une ou deux grandes rétrospectives susceptibles de faire parler de son établissement : Picasso-Cézanne l’année dernière, Pierre Alechinsky en 2010, une collection privée de dessins anciens début 2011, André Masson pendant l’été 2012.
Les collections permanentes gênent ? Pas de problème : il suffit de les enlever ou d’entourer celles qu’on ne peut déplacer d’un coffrage : on obtient ainsi de belle salles d’expositions temporaires (ill. 1 et 2) sous les murs desquelles sont cachées La Justice de Trajan de Nicolas Pinson (9,60 m de large) et César punissant les Concussionnaires par Dandré-Bardon. Après la fermeture de Cézanne-Picasso, tous ces espaces sont restés clos pendant quatre mois. Comme il était difficile de les laisser ainsi plus longtemps, une « exposition » consacrée aux dessins de Constantin d’Aix a été montée. Nous employons le terme entre guillemets, car cet accrochage ne mérite certes pas tant d’honneur. Ni explications, ni catalogue, il ne s’agit que de meubler les salles pour que l’opération soit moins visible et pour que le musée puisse se prétendre ouvert. La plus grande partie des peintures anciennes et de très nombreuses sculptures1 sont depuis près d’un an conservées dans un garde-meuble (dont il paraît qu’il est spécialisé dans les œuvres d’art, ce qui est bien le moins), les réserves étant insuffisantes pour les conserver. On imagine le coût d’une telle organisation. Depuis quelques jours, trois salles du sous-sol accueillent à nouveau un « choix » de soixante-et-un (61 !) tableaux anciens, accrochés sans ordre apparent. Trois salles, contre onze (11 !) consacrées à Constantin d’Aix. Qui n’a jamais vu de dessins de Constantin d’Aix ne peut comprendre quel pensum la vision de 177 feuilles2 peut représenter pour le touriste désireux de visiter le Musée Granet. L’artiste n’est pas nul, loin de là, mais très répétitif et on ne peut lui rendre pire service que d’en montrer autant. Les trois salles du sous-sol auraient pu lui être dédiées pendant trois mois, pour une exposition-dossier, avec catalogue. Voilà ce qu’aurait dû faire ce musée au lieu de dégoûter à jamais les visiteurs de cet artiste. Ce n’est d’ailleurs pas fini : dans les années à venir, entre chaque exposition, les dessins de Constantin tourneront afin de présenter les 1500 feuilles du musée !

Nous avons contacté Bruno Ely qui justifie cette politique par l’insuffisance des surfaces d’expositions temporaires : « Le programme du musée, élaboré il y a dix ans, ne prévoyait que 400 m2 au sous-sol. Si nous avions continué à organiser des expositions au sous-sol, les collectionneurs nous avaient prévenu qu’ils ne nous prêteraient plus. Nous avions donc la solution entre réaliser des expositions archi-moyennes dans des espaces archi-moyens, ou d’installer les expositions sur deux étages dans le musée. Si vous me dites que le principe est que seule la peinture ancienne a le droit d’être exposée, je ne discuterai même pas. Nous réfléchissons à une extension du musée, mais même avec 1000 m2 supplémentaires, ce sera insuffisant. » On ne peut qu’être effrayé par un tel discours tenu par un conservateur. On rappellera à Bruno Ely qu’il ne s’agit pas d’opposer la peinture ancienne à la peinture du XXe siècle mais les collections permanentes aux expositions temporaires. Le premier devoir d’un musée est de montrer les œuvres qu’il conserve. Le principal argument est, bien sûr, le « succès » de Cézanne-Picasso, quatrième exposition de l’année en France en terme de fréquentation comme l’affirme fièrement M. Bonvillon, élu en charge de la culture à la Communauté du Pays d’Aix3. Succès public peut-être, mais exposition médiocre s’il faut en croire ceux qui l’ont vu (ce qui n’est pas notre cas). La qualité des expositions importe peu du moment qu’elles font courir les foules.

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3. Musée Granet
Salle du musée au deuxième étage
Sculptures de la fin du XIXe siècle
Présentation de juin 2007
Salle actuellement fermée
Photo : Didier Rykner
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4. Giovanni Francesco dit le Le Guerchin (1591-1666)
Apparition du Christ à sainte Thérèse
Huile sur toile - 298 x 202 cm
Aix-en-Provence, Musée Granet
Actuellement en dépôt dans un garde-meuble
Photo : Fondation BNP/Paribas

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5. Lubin Baugin (1610-1663)
La Naissance de la Vierge
Huile sur toile - 153 x 193 cm
Aix-en-Provence, Musée Granet
Actuellement en dépôt dans un garde-meuble
Photo : Didier Rykner

Nous avions lors de la réouverture critiqué l’accrochage, plutôt raté, mais apprécié le choix de montrer beaucoup d’œuvres. Celles-ci sont donc aujourd’hui invisibles sans qu’il soit prévu de les raccrocher dans un terme prévisible. Seule une partie du XIXe siècle est désormais exposée, les salles Granet, celles consacrées à Ingres et aux grands formats, ainsi que celles de la donation Philippe Meyer. Trois salles du second étage qui contenaient notamment des paysages du XIXe siècle sont elles aussi désormais traitées comme des salles d’exposition temporaires et accueillent aujourd’hui des Constantin d’Aix, en attendant Alechinsky. Une quatrième qui montre des sculptures de la fin du XIXe (ill. 3) est tout simplement fermée. D’ailleurs, tous ces espaces qui devraient normalement être affectés aux collections permanentes sont désormais officiellement intronisés « salles d’exposition temporaire » du musée dans l’agenda culturel d’avril 2010 édité par la Ville d’Aix-en-Provence.
Le Musée Granet est aujourd’hui sinistré. Parmi les œuvres envoyées au garde-meuble (on serait d’ailleurs curieux de connaître le coût de celui-ci), on citera notamment Le Christ apparaissant à Sainte Thérèse du Guerchin (ill. 4), Salomé recevant la tête de saint Jean-Baptiste de Bernardo Strozzi, Les Noces de Jacob et de Rachel du Maître de l’Annonciation aux Bergers, L’Enlèvement d’Hélène de Piazzetta, Télémaque conduisant Théoclymène devant sa mère Pénélope de Jacob Jordaens, La Naissance de la Vierge et La Présentation de la Vierge au Temple de Lubin Baugin (ill. 5), La Visitation et L’Annonciation de Pierre Puget (ill. 6), de très nombreuses sculptures (ill. 7) dont une terre cuite attribuée au Bernin qu’on voyait assez mal dans le précédent accrochage et qu’on ne voit plus du tout désormais.

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6. Salle du Musée Granet au premier étage
Accrochage juin 2007
De gauche à droite : Pierre Puget, L’Annonciation et La Visitation
Pierre-Louis Crétey, L’Adoration des Bergers
Ces trois tableaux sont actuellement dans un garde-meuble
Photo : Didier Rykner
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7. Salle du Musée Granet au premier étage
Présentation juin 2007
Ces sculptures sont actuellement dans un garde-meuble
Photo : Didier Rykner

Cette affaire prouve, hélas, que la nomination d’un conservateur du patrimoine n’est pas une garantie pour qu’un musée soit géré conformément à ses missions. Alors que nous dénonçons régulièrement la main mise des administrateurs et des politiques sur les musées, une chose est à peu près certaine : avec un tel conservateur le Musée Granet n’a pas besoin d’énarque.


Didier Rykner, mercredi 21 avril 2010


Notes

1A l’exception de celles de la galerie de sculptures.

2Certaines sont incluses dans le même montage.

3Se basant sur un classement établi par L’Oeil, preuve supplémentaire s’il en était du pouvoir de nuisance de ce type de palmarès.





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