Musée Lorrain : quelques précisions utiles (à l’intention du maire de Nancy)


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1. La cour du Musée Lorrain
À gauche, l’écurie du XVIIIe siècle qui doit être démolie
On voit, juste derrière, dépasser le Palais du Gouvernement
À droite, le palais du XVIe siècle

Notre article sur le chantier du Musée Lorrain a manifestement fait mouche puisque la presse locale l’a largement repris. L’Est Républicain d’abord, La Semaine (édition de Nancy) ensuite, ainsi que France 3 Lorraine qui en fera un sujet dans le journal régional, sans doute ce week-end.

Le Maire de Nancy a déclaré au journaliste de La Semaine que l’article de La Tribune de l’Art « comporte beaucoup d’erreurs ». Nous mettons au défi Laurent Hénart de citer une seule erreur dans notre article. À moins - mais nous ne pouvons le croire - qu’il réfute le fait d’« être notoirement connu pour être un ami du patrimoine ».
Car les arguments qu’il « récuse » et les informations qu’il « juge erronées » soient sont exactes, soit ne sont pas les nôtres. Reprenons-les une à une :

- « le mur séparant le jardin du Palais Ducal du jardin du Palais du Gouvernement n’appartient pas au secteur classé [...] UNESCO pas plus que le Palais Ducal lui-même. » Où, Laurent Hénart a-t-il lu le contraire ? Nous expliquons que l’ensemble se trouve « à proximité de la place de la Carrière inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO » ; or le plan indiquant les délimitations de la zone inscrite, que l’on trouve sur le site internet de l’UNESCO, est sans ambiguïté aucune (ill. 2). Le palais du gouvernement est entièrement inclus dedans. Comme on peut le voir donc, le mur du XVIIIe siècle comme l’écurie sont exactement à la frontière de la zone patrimoine mondiale. Il est difficile de prétendre détruire ces monuments et construire un bâtiment en verre en affirmant que le site UNESCO n’est pas impacté.


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2. Plan de la zone inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO

- « le bâtiment de "fond de cour" à été construit au 19e siècle et intégralement reconfiguré au 20e siècle ». Nous n’avons rien dit d’autre, puisque nous avons parlé d’une « ancienne gendarmerie construite au XIXe siècle ».

- la construction de l’ancienne écurie « a été ordonnée par M. de Stainville et non par Stanislas ». Où, dans mon article, Laurent Hénart lit-il le contraire ? En réalité, je ne parle pas du commanditaire de cette aile, et qu’il s’agisse de M. de Stainville ou de Stanislas, quelle importance ?

- cette ancienne écurie « à été réaménagée sur le mode du pastiche vers 1935 et sa façade actuelle n’est évidemment pas identique à son plan d’origine ». Nous avons expliqué de quoi il s’agissait : la façade a été modifiée au début du XXe siècle, puis restaurée vers 1930 dans son état initial, comme le démontre la comparaison avec la gravure (à l’exception du plus grand nombre d’ouvertures en mansarde, qu’il est extrêmement simple de réduire). Cette façade n’est pas un pastiche, ou alors toute restauration d’un bâtiment XVIIIe (ou autre) doit être considérée comme un « pastiche ». Et, de plus, un bâtiment n’est pas qu’une façade. Ces écuries datent bien du XVIIIe siècle (comme le prouve l’analyse de sa charpente), et surtout il est classé monument historique.

- « La Commission nationale des monuments historiques à donné un avis favorable sur le projet de l’agence Dubois & Associés lors de la séance du 8 septembre 2014, à l’unanimité moins une trois abstentions,. Aucun vote d’opposition ne s’est alors exprimé. » Cette remarque démontre que Laurent Hénart n’a pas bien saisi le sens de cette séance et du vote qui a suivi. Cela mérite un plus long développement que nous donnons ci-dessous.

Les deux autres points (investigations supplémentaires demandées et avis du ministère de la Culture attendu) ne sont pas contestables mais ne remettent rien en cause dans notre article.

Revenons donc un instant sur la Commission nationale des monuments historiques, ici réunie dans sa formation « Travaux », soit la 2ème section. Il faut d’abord rappeler que cette commission consultative n’est pas uniquement composée d’experts (ou personnalités qualifiées), mais également de fonctionnaires du ministère de la Culture (qui ne sont donc pas indépendants) et de quelques élus. Ensuite que les personnalités qualifiées ne reçoivent qu’en début de séance les dossiers des projets sur lesquels ils doivent voter, ce qui ne leur permet évidemment pas d’avoir le temps de se faire une idée complète des implications (une telle pratique est scandaleuse, n’hésitons pas à le dire).
Signalons surtout, dans le cas qui nous occupe, que ce qui a été soumis à l’approbation de la CNMH était un projet déjà très abouti, et que s’ils votaient non, c’était l’intégralité du projet d’agrandissement et de restauration du Musée Lorrain qui était remis en cause. Tout ou rien, donc. C’est l’inconvénient d’une saisine trop tardive de la commission, ainsi mise devant le fait accompli - et le cas de Nancy n’est certes pas unique. Qui a indiqué au programmiste qu’on pouvait tranquillement démolir l’écurie de 1766 et le mur ? Personne ne sait, mais certainement pas la commission. Si elle a voté oui à l’unanimité moins trois abstentions, c’est parce que personne dans la commission ne souhaitait que le projet indispensable de rénovation du Musée Lorrain soit mis en péril. Comme le dit lui même le maire dans La Semaine, « le bâtiment d’accès, c’est 10% du projet ». Le choix de demander des études complémentaires par l’INRAP avait pour objectif de pouvoir repousser la destruction du mur et de l’écurie, et donc du bâtiment en verre, dont la commission a regretté la faible qualité. On s’étonne un peu de la naïveté du maire qui doit avoir l’habitude de ce genre de commissions : on s’y exprime en langage administratif, voire diplomatique, et les réserves sont de véritables critiques, dont il faut tenir compte. C’est d’ailleurs pourquoi la commission doit être à nouveau consultée en 2016.


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3. Groupe sculpté du XVIIIe siècle de la place de la Carrière
sous des filets depuis des années (état avril 2016)
Photo : Didier Rykner
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4. Groupe sculpté du XVIIIe siècle de la place de la Carrière
sous des filets depuis des années (état avril 2016)
Photo : Didier Rykner

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5. Deux groupes sculptés de la place de la Carrière
sous des filets (état avril 2016)
Photo : Didier Rykner

Si Laurent Hénart est vraiment « un peu lassé » par cette affaire (appelée « cabale » dans l’article, un mot qui dépasse sa pensée, on l’espère), il serait bien avisé de renoncer à ces 10% du projet pour sauver les 90% qui en forment le cœur et qui ne sont contestés par personne. Et il ferait peut-être bien, avec l’argent ainsi économisé, de faire restaurer par exemple les sculptures qui dominent la place de la Carrière - qui fait partie intégrante du classement au patrimoine de l’UNESCO, il ne nous démentira pas - et qui tombent en morceaux, à tel point qu’il a fallu les couvrir de filets fort disgracieux, et cela depuis de nombreuses années. Entretenir un monument historique est une obligation.

Notons néanmoins que le maire de Nancy indique attendre l’avis du ministère de la Culture et fait comprendre qu’il s’y adaptera. Une fois de plus donc, on attend que le ministère de la Culture joue son rôle de protecteur du patrimoine. Au moment où celui-ci fait voter un projet de loi qui renforce la protection des sites patrimoine mondial de l’UNESCO, il serait pour le moins paradoxal que celui de Nancy soit ainsi dénaturé. Rappelons que cette loi prévoit de créer une zone “zone tampon”, incluant son environnement immédiat, les perspectives visuelles importantes et d’autres aires ou attributs ayant un rôle fonctionnel important en tant que soutien apporté au bien et à sa protection » qui doit faire l’objet d’un « plan de gestion comprenant les mesures de protection, de conservation et de mise en valeur » Le ministère de la Culture va-t-il, à peine cette loi votée, la violer ?


Didier Rykner, vendredi 1er avril 2016





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