Rien de plus passionnant que la découverte d’une collection oubliée. Qui peut en effet se targuer de connaître celle des musées de Fécamp ? Nous écrivons musées au pluriel, il faudra bientôt employer ce terme au singulier. Alors que paraît son catalogue des peintures, le nouveau musée de cette ville normande ouvrira fin 2011 dans une ancienne usine de conserverie. Sur 5000 m2 pourront alors s’installer les œuvres d’ethnologie et les peintures de marine appartenant au Musée de Terre Neuvas, ainsi que le fonds de l’ancien musée des Arts et de l’Enfance, fermé depuis 2004 car il n’était plus aux normes de sécurité modernes, formé notamment d’une collection de Beaux-Arts non négligeable. A cette occasion, 300 000 € (dont la moitié prise en charge par la DRAC) ont été consacrés aux restaurations.
Si le XIXe siècle est bien représenté, les peintures anciennes n’en sont pas absentes et ont pu bénéficier de la science de Philippe Malgouyres et d’Olivier Meslay. Ils ont pris en charge la rédaction de cette partie du catalogue qui révèle de nombreux tableaux inédits, souvent importants et de grande qualité.

1. Claude François, dit Frère Luc (1614-1685)
Achille et Ulysse quittant Scyros
Huile sur toile - 88,4 x 111,2 cm
Fécamp, Musée
Photo : Imagery
C’est ainsi que les amateurs de XVIIe siècle français pourront pour la première fois (l’œuvre était exposée jusqu’en 2004 comme anonyme) apprécier un nouveau tableau de Frère Luc, qui plus est le premier sujet profane qu’on peut lui attribuer avec certitude (ill. 1). On avait mention dans l’inventaire de la manufacture du licier parisien Raphaël de La Planche, datant de 1661, de « huit tableaux peints sur toile, représentant l’Histoire d’Achille du sieur François, à présent nommé père Luc (sic), Recollet ». Ces cartons de tapisserie avaient été mis en relation avec une tenture de l’histoire d’Achille dont on connaissait par des tissages différents six compositions, dont Achille et Ulysse quittant Scyros, celle représentée dans le tableau de Fécamp. Une version se trouve actuellement sur le marché de l’art parisien.
Philippe Malgouyres souligne le caractère poussinien de certains détails et le lien évident avec le style de Charles Errard (on songe bien entendu à Renaud quittant Armide du Musée de Bouxwiller), ce qui d’après lui interdit une date avant 1650. Cette redécouverte complète encore le catalogue de Frère Luc dont les tableaux ne cessent de réapparaitre. Il serait temps qu’un musée puisse consacrer une rétrospective à cet artiste attachant.

2. Attribué à Antoine Dieu (1662-1727)
Le déluge
Huile sur toile - 105,5 x 91,7 cm
Fécamp, Musée
Photo : Imagery

3. Jean-Joseph Ansiaux (1764-1840)
Portrait d’un cavalier, 1796
Huile sur toile - 117,6 x 90,5 cm
Fécamp, Musée
Photo : Imagery
Parmi les autres peintures anciennes, on signalera un beau Jugement dernier anversois vers 1600, sur cuivre, une petite Sainte Famille par Jean de Saint-Igny, une Réconciliation de Céphale et Procris sur cuivre du hollandais Willem van Herp, reconnu par Jacques Foucart dès 1986 (qui attribua aussi un Intérieur d’église à Job Berckheyde) mais resté inédit comme tous ces tableaux, un superbe Port en Italie, d’Adrian van der Cabel, et un remarquable Déluge (ill. 2), attribué par Philippe Malgouyres à Antoine Dieu (avec l’assentiment de Pierre Rosenberg). Deux toiles importantes, La Tempête de Pierre-Charles Le Mettay et une Etude de vieillard buvant (elle aussi attribuée par Jacques Foucart) avaient déjà fait l’objet de publications. On conclura cette revue rapide de la peinture ancienne par un magnifique Portrait d’un cavalier datant de 1796 par Jean-Joseph Ansiaux (ill. 3). Conservé en réserves et jamais montré, il n’avait dans un premier temps pas été retenu pour la publication ni pour être exposé dans le nouveau musée [1].
Les peintures du XIXe siècle proviennent, pour l’essentiel des marines, du Musée de Terre Neuvas et pour le reste du Musée des Arts. Parmi les œuvres d’artistes originaires de Fécamp ou de Normandie, on remarquera notamment les tableaux des Diéterle, dynastie d’artistes auxquels le musée avait consacré une exposition en 1999 [2], et notamment de Jules, décorateur de théâtre et peintre de la manufacture de Sèvres, avec son très beau Avant l’orage (ill. 4). On trouve également plusieurs toiles du caennais Eugène Grandin (1833-1916), spécialiste de portraits de navires, œuvres souvent modestes mais qui parviennent à un véritable souffle épique comme l’Ouragan du 7 décembre 1891 montrant un navire de pêche au hareng, le Henri Rivière, faisant face à la tempête qui manqua de l’engloutir.

4. Jules Diéterle (1811-1889)
Avant l’orage
Huile sur toile - 91,3 x 117,5 cm
Fécamp, Musée
Photo : Imagery

5. Jean-Pierre Laurens (1875-1933)
L’épouse en deuil
Huile sur toile - 205,5 x 245 cm
Fécamp, Musée (dépôt du Petit Palais à Paris)
Photo : Imagery
Si Jean-Paul Laurens est originaire de Haute-Garonne, il résida souvent, à partir de 1872, à Yport, près de Fécamp et présida à partir de 1879 la commission d’acquisition du nouveau musée de Fécamp. Son fils, Jean-Pierre, épousa Yvonne Diéterle, fille de Georges Diéterle. Ceci explique pourquoi Fécamp peut montrer un Homère dans l’île de Scyros peint sans succès par Jean-Paul Laurens pour le concours du Prix de Rome de 1864 et donné par lui en 1880, ainsi que deux portraits. Le Musée d’Orsay a par ailleurs déposé en 2006 un Portrait d’Emile Vernier, peintre et lithographe.
On notera enfin que deux très beaux tableaux de Jean-Pierre Laurens, le Portrait de son père et surtout L’épouse en deuil (ill. 5), émouvant chef-d’œuvre puriste représentant sa belle-sœur Alice Diéterle toujours en deuil de son mari Raymond Join, disparu quatre ans plus tôt à la fin de la guerre, promenant leur fils, né après la mort de son père. Ces deux toiles ont été déposées en 2007 par le Musée du Petit Palais à Paris [3].
Un tableau d’histoire pourrait passer pour un Jean-Paul Laurens. Il s’agit en réalité d’une œuvre de son élève Albert-Pierre Dawant représentant Le meurtre de Saint Thomas Becket (ill. 6), ou plutôt les moments immédiats qui suivent l’assassinat, alors que l’archevêque de Canterbury gît sans vie sur le sol, la tête reposant sur l’autel. L’image est particulièrement frappante.

6. Albert-Pierre Dawant (1852-1923)
Le meurtre de saint Thomas Becket, 1879
Huile sur toile - 114 x 151 cm
Fécamp, Musée
Photo : Imagery
Le catalogue est exhaustif, mais seulement une centaine de tableaux (sur 500) bénéficient d’une grande illustration et d’une notice. Le choix est d’ailleurs plutôt pertinent et les vignettes de la seconde partie sont d’une qualité raisonnable sauf pour quelques-unes. On aurait ainsi aimé voir dans une plus grande dimension le Moïse sauvé des eaux italien, peut-être bolonais (selon Michel Laclotte) et sans doute du XVIIe siècle ou le Moine franciscain en extase de l’entourage de Piazzetta [4].
Certes, le Musée de Fécamp conserve uniquement ce que certains appellent dédaigneusement des « petits maîtres » mais un nombre non négligeable de ces tableaux sont d’une très grande qualité. Espérons que le nouveau musée sera à la hauteur des attentes qu’il suscite. Nous en reparlerons bien sûr lors de son inauguration.
Marie-Hélène Desjardins, Catherine Join-Diéterle, Philippe Malgouyres et Olivier Meslay, Musée de Fécamp, catalogue des peintures, Point de vues et Musée de Fécamp, 2010, 264 p., 24 €, ISBN : 978-2-915548-46-4
